Il y a quelque chose d’historique dans ce qui se passe discrètement dans l’Oriental marocain. Loin du bruit médiatique habituel, un champ gazier situé près de Tendrara, à la frontière algérienne, est en train de redessiner les contours de la stratégie énergétique d’un royaume qui importe aujourd’hui la quasi-totalité de son gaz. En 2026, ce n’est plus un projet sur le papier. C’est une réalité opérationnelle. Et ses implications — économiques, industrielles, géopolitiques — méritent qu’on s’y arrête sérieusement.
- Tendrara 2026, ce qui change concrètement
- Phase 1 — 100 millions de m³ pour l’industrie marocaine
- Phase 2 — 400 millions de m³ pour le marché électrique
- Le gazoduc Maghreb-Europe et l’enjeu stratégique
- ONHYM, Mana Energy, Sound Energy — Qui contrôle quoi
- Impact économique et géopolitique réel
- Tendrara peut-il vraiment renforcer la souveraineté énergétique du Maroc
- FAQ — Vos questions sur le gaz marocain et Tendrara
Tendrara 2026, ce qui change concrètement
Pendant des décennies, le Maroc a regardé ses voisins algériens asseoir leur puissance sur des réserves d’hydrocarbures colossales. Le Royaume, lui, misait sur les phosphates, le solaire, l’éolien — et importait son gaz naturel liquéfié à prix fort, au gré des marchés internationaux et de la géopolitique méditerranéenne.
L’entrée en phase opérationnelle du champ de Tendrara marque une rupture. Pour la première fois, le Maroc va produire son propre gaz naturel en volume significatif. Ce n’est pas encore un eldorado énergétique, mais c’est un signal stratégique fort : le pays peut, sur certains segments, réduire sa dépendance aux flux extérieurs et renforcer la résilience de son tissu industriel.
Le projet repose sur une concession partagée entre Mana Energy, filiale opérationnelle au cœur du dispositif, Sound Energy, l’entreprise britannique qui a identifié et développé le gisement depuis des années, et l’ONHYM (Office National des Hydrocarbures et des Mines), représentant les intérêts stratégiques de l’État marocain. Ce triptyque public-privé est révélateur d’une vision : attirer les capitaux étrangers tout en conservant la maîtrise nationale sur les ressources.
Phase 1 — 100 millions de m³ pour l’industrie marocaine
La première phase de production, prévue pour démarrer en 2026, est calibrée à 100 millions de mètres cubes par an. Ce volume, relativement modeste à l’échelle mondiale, représente néanmoins un levier de compétitivité réel pour l’industrie marocaine.
Ces volumes seront distribués via Afriquia Gaz, opérateur historique de la distribution de gaz au Maroc et filiale du groupe Akwa. Les industriels — cimenteries, agroalimentaire, chimie, textile — sont les premiers bénéficiaires. Pour eux, accéder à un gaz produit localement, à un coût potentiellement plus stable que le GNL importé, c’est une bouffée d’air sur leurs coûts de production.
Il faut comprendre le contexte : depuis 2021, les prix du gaz naturel sur les marchés internationaux ont connu des niveaux de volatilité inédits. La crise ukrainienne a amplifié cette instabilité. Les industries marocaines, fortement dépendantes des importations, ont subi de plein fouet ces fluctuations. Tendrara ne règle pas tout — 100 millions de m³, c’est loin de couvrir la demande nationale totale — mais cela crée un socle de production domestique qui atténue l’exposition aux chocs extérieurs.
Un modèle de distribution pensé pour l’efficacité
Le choix d’Afriquia Gaz comme distributeur n’est pas anodin. Le groupe dispose d’un réseau logistique solide, d’une connaissance fine des acteurs industriels et d’une capacité à structurer des contrats de long terme. Cette alliance entre l’opérateur gazier du champ et un distributeur national ancré dans l’économie marocaine donne à la Phase 1 une cohérence opérationnelle rassurante.
Phase 2 — 400 millions de m³ pour le marché électrique
C’est là que les enjeux changent de dimension. La Phase 2 prévoit une production de 400 millions de mètres cubes par an, destinés cette fois non plus aux industriels, mais au marché de la production électrique. Et pour acheminer ces volumes, le vecteur retenu est le gazoduc Maghreb-Europe (GME), infrastructure déjà existante qui relie l’Algérie à l’Espagne en traversant le territoire marocain.
L’injection de gaz marocain dans ce gazoduc aurait une double portée. D’un côté, elle permettrait d’alimenter des centrales à cycle combiné au Maroc même, réduisant le coût de production du kilowattheure et soulageant un réseau électrique national sous tension. De l’autre, elle repositionnerait le Maroc non plus comme simple pays de transit, mais comme producteur actif dans la chaîne gazière maghrébine.
À l’horizon 2030, cela signifie potentiellement des centaines de millions de dirhams économisés sur la facture énergétique nationale, une réduction de la dépendance aux centrales au charbon — que le Maroc cherche à décarboner progressivement — et une amélioration structurelle de la balance commerciale énergétique.
Ce que cela implique pour la transition énergétique marocaine
Le gaz naturel est souvent présenté comme une énergie de transition — moins carbonée que le charbon ou le fioul, mais pas encore décarbonée. Dans le cas du Maroc, l’équation est claire : remplacer du charbon importé par du gaz produit localement, c’est à la fois un gain environnemental et un gain souverain. Le Maroc a des objectifs ambitieux en matière d’énergies renouvelables (52 % de la capacité installée à partir du renouvelable d’ici 2030), et le gaz de Tendrara peut jouer un rôle de stabilisateur de réseau pendant cette décennie de transition.
Le gazoduc Maghreb-Europe et l’enjeu stratégique
Le GME est une infrastructure chargée d’histoire. Inauguré en 1996, il a longtemps été le symbole d’une coopération énergétique entre l’Algérie, le Maroc et l’Espagne. Depuis la rupture des relations diplomatiques algéro-marocaines en 2021 et la fermeture du gazoduc côté algérien en octobre de la même année, le Maroc a perdu les revenus de transit et a dû accélérer sa réflexion sur sa sécurité énergétique.
Réinjecter du gaz marocain dans ce gazoduc — dans le sens inverse, du Maroc vers l’Espagne potentiellement, ou vers les centrales marocaines — serait une manière de réapproprier une infrastructure qui traversait son territoire sans lui appartenir vraiment. C’est aussi un signal adressé aux partenaires européens : le Maroc peut devenir un fournisseur fiable, au moment où l’Europe cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement post-crise russe.
ONHYM, Mana Energy, Sound Energy — Qui contrôle quoi
Comprendre la structure actionnariale de Tendrara, c’est comprendre les équilibres de pouvoir dans ce projet.
- Sound Energy : l’entreprise britannique a été le moteur de l’exploration. Cotée à Londres, elle a traversé des turbulences financières importantes et a procédé à une restructuration significative de son capital ces dernières années. Son avenir dans le projet dépend de sa capacité à sécuriser des financements et à rester pertinente opérationnellement.
- Mana Energy : structure opérationnelle pivot, c’est elle qui porte le développement concret du champ. Elle incarne le modèle de partenariat hybride que le Maroc privilégie pour attirer les investissements privés dans le secteur des hydrocarbures.
- ONHYM : l’Office représente l’État marocain. Sa participation garantit que les intérêts nationaux sont préservés — sur les volumes, les tarifs, les priorités d’affectation. C’est le gardien de la souveraineté dans ce montage.
Ce modèle tripartite est à la fois une force — il diversifie les risques et attire les capitaux — et une source de complexité de gouvernance qu’il faudra gérer avec soin, notamment lors des négociations sur les prix de cession du gaz.
Impact économique et géopolitique réel
Soyons précis sur ce que Tendrara peut — et ne peut pas — changer.
Ce que le projet peut faire : alléger la facture d’importation de GNL (estimée à plusieurs milliards de dirhams annuels), améliorer la compétitivité de secteurs industriels énergo-intensifs, réduire l’exposition du Maroc aux chocs de prix internationaux, renforcer la crédibilité du Royaume comme acteur énergétique régional.
Ce que le projet ne peut pas faire seul : couvrir l’intégralité de la demande en gaz du Maroc, remplacer les importations de GNL à grande échelle, ni résoudre les tensions géopolitiques avec l’Algérie qui, elle, dispose de réserves incomparablement plus importantes.
La dimension géopolitique reste cependant réelle. Dans un Maghreb fracturé, où Alger et Rabat se livrent une compétition d’influence silencieuse, produire son propre gaz envoie un message fort. Le Maroc n’a plus besoin de négocier en position de faiblesse totale sur l’énergie. C’est un levier diplomatique supplémentaire, notamment vis-à-vis de l’Union européenne qui cherche des partenaires énergétiques fiables sur le flanc sud de la Méditerranée.
Tendrara peut-il vraiment renforcer la souveraineté énergétique du Maroc
La question est légitime, et la réponse nuancée. Tendrara est une étape, pas une solution complète. Le Maroc reste et restera, dans un avenir prévisible, un pays importateur net d’énergie fossile. Ses ambitions en matière de renouvelables — solaire à Noor, éolien à Tarfaya et Midelt — sont la véritable réponse de long terme à la question de la souveraineté.
Mais dans la décennie de transition qui s’ouvre, produire 500 millions de m³ par an de gaz domestique — en combinant les deux phases — c’est concrètement réduire de façon mesurable la vulnérabilité du système énergétique national. C’est aussi démontrer qu’un modèle de développement des hydrocarbures associant investisseurs privés étrangers, opérateurs nationaux et contrôle stratégique de l’État peut fonctionner au Maroc.
À l’horizon 2030, si les deux phases sont opérationnelles et que d’autres champs explorés par l’ONHYM confirment leur potentiel, le Maroc pourrait se retrouver dans une position énergétique sensiblement plus solide qu’aujourd’hui. Pas autonome — mais nettement moins exposé.
FAQ — Vos questions sur le gaz marocain et Tendrara
Quand le champ de Tendrara commencera-t-il vraiment à produire ?
La Phase 1 est prévue pour 2026, avec une production initiale de 100 millions de m³ par an destinée aux industriels via Afriquia Gaz. La Phase 2, plus ambitieuse avec 400 millions de m³, est projetée dans les années suivantes, en lien avec l’utilisation du gazoduc Maghreb-Europe.
Le gaz de Tendrara suffira-t-il à couvrir les besoins du Maroc ?
Non, pas à lui seul. Le Maroc importe actuellement des volumes bien supérieurs à ce que Tendrara pourra produire. Le projet est un complément stratégique, pas un substitut total aux importations de GNL.
Quel est le rôle de Sound Energy dans ce projet ?
Sound Energy est la société britannique qui a développé et porté l’exploration du champ de Tendrara. Après plusieurs années de difficultés financières et une restructuration de son capital, elle reste partie prenante du consortium aux côtés de Mana Energy et de l’ONHYM.
En quoi ce projet impacte-t-il les relations avec l’Algérie ?
Le fait que le Maroc produise son propre gaz et envisage de l’injecter dans le gazoduc Maghreb-Europe modifie symboliquement et concrètement les rapports de force énergétiques dans la région. Cela réduit la dépendance indirecte de Rabat vis-à-vis d’Alger et renforce l’autonomie stratégique du Royaume.