Entre Washington et Pékin, Rabat joue une partition diplomatique subtile. Mais jusqu’à quand ?
Une question qui dépasse le simple choix technique
Il y a quelques années encore, parler de « guerre technologique » entre les États-Unis et la Chine relevait du vocabulaire des think tanks et des salles de conférences à Davos. Aujourd’hui, cette guerre est bien réelle, et elle frappe à la porte de chaque pays du monde — y compris le Maroc.
Le Royaume chérifien se retrouve, comme beaucoup d’économies émergentes, face à une injonction contradictoire : d’un côté, ses alliés occidentaux (États-Unis, France, Union européenne) qui poussent à exclure les technologies chinoises des infrastructures sensibles ; de l’autre, un partenaire économique de premier plan avec lequel le Maroc entretient des relations commerciales croissantes depuis plus de deux décennies.
La question n’est donc pas purement technologique. Elle est géopolitique, économique, et même identitaire. Le Maroc doit-il s’aligner ? Doit-il rester neutre ? Peut-il, surtout, se permettre de ne pas choisir ?
Le contexte mondial d’une fracture numérique inédite
Pour comprendre la position marocaine, il faut d’abord saisir l’ampleur de la rupture en cours à l’échelle planétaire. Les États-Unis ont formellement banni Huawei de leurs réseaux 5G en 2019, entraînant dans leur sillage le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada et une grande partie de l’Europe. En parallèle, Washington a durci les contrôles à l’exportation de semi-conducteurs vers la Chine, menaçant quiconque contournerait ces règles de sanctions commerciales.
La Chine, de son côté, n’est pas restée les bras croisés. Pékin a lancé une offensive de charme massive auprès des pays du Sud global — Afrique, Asie du Sud-Est, Amérique latine — en proposant des infrastructures numériques à des prix défiant toute concurrence. Les câbles sous-marins de PEACE Cable, les smart cities pilotées par Alibaba Cloud, les équipements télécoms de Huawei et ZTE : l’empreinte technologique chinoise en Afrique est aujourd’hui considérable.
En 2023, Huawei était présent dans plus de 40 pays africains, contribuant à des réseaux mobiles qui couvrent des zones que les opérateurs occidentaux n’ont jamais jugé rentable d’atteindre. Le Maroc ne fait pas exception.
La situation marocaine, un équilibre fragile
Des infrastructures déjà ancrées dans l’écosystème chinois
Le Maroc a accueilli des investissements technologiques chinois significatifs au cours de la dernière décennie. Huawei est notamment présent au cœur de l’infrastructure télécoms marocaine, aux côtés d’opérateurs comme Maroc Telecom et Inwi. Le géant de Shenzhen a également ouvert un centre de formation à Rabat et participe à plusieurs projets de smart city dans le pays.
Par ailleurs, la ville de Benguérir accueille le Mohammed VI Polytechnic University (UM6P), qui collabore avec des partenaires technologiques variés, dont certains venus d’Asie. Et si l’on regarde les équipements industriels de la zone franche de Tanger, la présence de fournisseurs chinois est loin d’être marginale.
Ce maillage existant rend tout revirement brutal extrêmement coûteux, techniquement comme financièrement. Remplacer des équipements Huawei par des alternatives européennes ou américaines dans les réseaux mobiles coûterait des centaines de millions de dollars et prendrait des années.
Une diplomatie volontairement ambiguë
Rabat a, jusqu’à présent, brillamment évité de se positionner dans ce dossier. Le Maroc entretient des relations solides avec les États-Unis — notamment depuis la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en 2020 sous l’administration Trump, confirmée implicitement depuis. Il est également un partenaire stratégique de l’Union européenne, avec laquelle il a signé un accord d’association avancé.
En même temps, Pékin reste l’un des premiers partenaires commerciaux du continent africain, et le Maroc — qui ambitionne de devenir un hub continental — ne peut se permettre d’ignorer cette réalité. Le Royaume a d’ailleurs rejoint officiellement l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative) en 2017.
Cette posture d’équilibre est souvent présentée comme une faiblesse. Elle peut aussi être lue comme une force stratégique dans un monde multipolaire où la flexibilité vaut de l’or.
Les pressions qui s’intensifient
Du côté occidental
Les États-Unis ne se contentent plus de recommandations. Depuis le CHIPS and Science Act de 2022 et le Clean Network Program, Washington exerce une pression croissante sur ses partenaires pour qu’ils excluent les équipements chinois des réseaux dits « critiques ». Des investissements américains et le statut de partenaire privilégié sont parfois conditionnés à des engagements dans ce sens.
L’Union européenne, de son côté, a publié en 2023 sa boîte à outils 5G, recommandant aux États membres — et à leurs partenaires — d’évaluer le risque des fournisseurs « à haut risque ». Si le Maroc aspire à renforcer son intégration économique avec l’Europe, il devra tôt ou tard répondre à ces attentes.
Du côté chinois
La Chine, elle, joue la carte de l’accessibilité et de la non-ingérence. Les contrats proposés par les entreprises chinoises s’accompagnent rarement de conditionnalités politiques explicites — contrairement à certains financements occidentaux. Pour un pays qui tient à sa souveraineté, cet argument n’est pas sans poids.
Voici les principaux atouts mis en avant par les partenaires technologiques chinois pour séduire les pays africains :
- Des coûts d’infrastructure significativement réduits par rapport aux offres européennes ou américaines
- Des délais de déploiement plus courts, grâce à des chaînes logistiques rodées
- Des formations locales incluses dans les contrats (comme les centres Huawei Seeds for the Future)
- Une absence de clauses géopolitiques explicites dans la majorité des accords
- Un financement facilité via des banques publiques chinoises comme l’Exim Bank
Ces arguments séduisent, en particulier pour des projets en zones rurales ou des régions encore sous-connectées.
Ce que le Maroc a à gagner — ou à perdre
Le scénario de l’alignement occidental
Si le Maroc choisit de s’aligner sur les positions américaines et européennes, il s’expose à plusieurs gains potentiels : accès facilité aux technologies de pointe (notamment les semi-conducteurs avancés), renforcement de son attractivité pour les investisseurs étrangers soucieux de la sécurité des données, et crédibilité accrue comme hub numérique fiable pour les entreprises multinationales.
Des pays comme le Japon ou la Corée du Sud ont déjà démontré qu’un alignement technologique avec Washington n’est pas synonyme de vassalisation, mais peut déboucher sur des partenariats industriels solides. Samsung, TSMC, Sony : l’alliance technologique occidentale a produit des géants mondiaux.
Le revers ? Le coût immédiat du remplacement des équipements existants, la perte possible de partenariats chinois avantageux, et un message politique fort envoyé à Pékin au moment où le Maroc cherche à jouer un rôle pivot entre l’Afrique et le reste du monde.
Le scénario du maintien de l’ambiguïté
C’est probablement la voie que Rabat préfère aujourd’hui. Continuer à travailler avec les deux blocs, éviter les déclarations fracassantes, et avancer pragmatiquement dossier par dossier. Cette stratégie a une limite : à mesure que la fracture technologique mondiale s’approfondit, les systèmes deviennent de moins en moins interopérables. Il faudra choisir des normes, des protocoles, des architectures cloud.
L’Inde offre un exemple intéressant à cet égard. New Delhi a longtemps pratiqué le « strategic autonomy », refusant de choisir entre les États-Unis et la Chine, tout en développant sa propre industrie technologique nationale. Le Maroc a-t-il les ressources humaines et financières pour emprunter une voie similaire ? La question mérite d’être posée sérieusement.
Vers une souveraineté numérique marocaine
La vraie réponse à la question « faut-il choisir un camp ? » est peut-être : ni l’un, ni l’autre — mais construire le sien. Le Maroc dispose d’atouts réels : une position géographique stratégique entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient, une diaspora qualifiée dans les secteurs technologiques, et une volonté politique affichée de faire du numérique un levier de développement (voir la stratégie Maroc Digital 2030).
Des initiatives comme la Zone d’Accélération Industrielle de Tanger ou les campus technologiques de Casablanca témoignent d’une ambition réelle. Mais construire une souveraineté numérique crédible prend du temps, des investissements massifs et une cohérence politique que les alternances gouvernementales fragilisent souvent.
Le Maroc ne sera pas la prochaine Corée du Sud en cinq ans. Mais il peut — et doit — utiliser la fenêtre d’opportunité actuelle pour diversifier ses dépendances technologiques, former des ingénieurs en cybersécurité, et peser davantage dans les négociations avec les deux blocs plutôt que de subir leurs agendas.
FAQ — Le Maroc et le choix technologique
Le Maroc utilise-t-il actuellement des équipements Huawei dans ses réseaux ?
Oui. Huawei est présent dans l’infrastructure télécoms marocaine, notamment chez plusieurs opérateurs mobiles. Cette présence rend une rupture immédiate avec les fournisseurs chinois techniquement et financièrement très complexe.
Le Maroc risque-t-il des sanctions américaines s’il maintient des équipements chinois ?
Pas directement pour l’instant. Mais à mesure que les régulations américaines évoluent (notamment sur les exportations de technologies sensibles), le Maroc pourrait se retrouver sous pression pour prendre position, en particulier si certains accords de partenariat stratégique avec Washington y sont conditionnés.
Quelle est la différence entre choisir un camp technologique et avoir une souveraineté numérique ?
Choisir un camp, c’est adopter les normes, équipements et dépendances d’un bloc (américain ou chinois). La souveraineté numérique, c’est développer une capacité nationale à maîtriser ses propres infrastructures et données — un idéal difficile à atteindre seul, mais vers lequel plusieurs pays tentent de tendre.
Le Maroc a-t-il une stratégie numérique nationale claire ?
Le gouvernement marocain a lancé la stratégie Maroc Digital 2030, qui vise à accélérer la transformation numérique du pays. Mais les experts s’accordent à dire que la question de la dépendance technologique et de la cybersouveraineté n’y est pas encore traitée avec la profondeur qu’elle mérite.