Dans un monde en plein désordre géopolitique, une question s’impose avec une acuité croissante : et si le Maroc était l’un des grands gagnants de la recomposition mondiale en cours ? Guerres commerciales, fractures entre l’Occident et la Chine, déstabilisation du flanc sud de l’Europe, course aux matières premières critiques… Autant de turbulences qui, paradoxalement, pourraient ouvrir des fenêtres d’opportunité inédites pour le Royaume. Encore faut-il savoir les saisir.
- Un positionnement géographique qui vaut de l’or
- La guerre en Ukraine comme accélérateur inattendu
- La recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales
- Les atouts du Maroc dans la transition énergétique mondiale
- Les risques à ne pas sous-estimer
- Diplomatie et influence, les nouvelles armes du Royaume
- FAQ
Un positionnement géographique qui vaut de l’or
Le Maroc n’a pas attendu la mondialisation pour comprendre la valeur de sa position. Carrefour entre l’Afrique, l’Europe et le monde atlantique, il occupe une des rares zones de convergence où les intérêts de plusieurs grandes puissances se croisent naturellement. À 14 kilomètres de l’Espagne, membre observateur de l’Union africaine, signataire des Accords d’Abraham, partenaire stratégique des États-Unis et interlocuteur habituel de Pékin — Rabat joue sur plusieurs tableaux sans jamais se fermer une porte.
Cette polyvalence diplomatique n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’une stratégie patiente, construite sur plusieurs décennies. Et dans un monde où chaque grande puissance cherche des alliés fiables en dehors des blocs figés, le Maroc se présente comme un partenaire prévisible dans une région imprévisible. C’est une carte maîtresse que peu de pays africains ou arabes peuvent revendiquer avec autant de crédibilité.
La guerre en Ukraine comme accélérateur inattendu
Quand la Russie a envahi l’Ukraine en février 2022, personne n’anticipait que ce conflit allait redistribuer les cartes du commerce mondial des matières premières. Pourtant, c’est exactement ce qui s’est produit. L’Europe, soudainement privée de gaz russe et fragilisée dans ses chaînes d’approvisionnement alimentaires, s’est mise en quête urgente d’alternatives. Le Maroc, qui dispose des plus grandes réserves mondiales de phosphate — estimées à environ 70 % des réserves connues de la planète selon l’USGS — s’est retrouvé en position de force quasi immédiate.
Le groupe OCP, champion national des engrais phosphatés, a vu sa valorisation exploser. En 2022, ses exportations ont bondi dans un contexte de prix mondiaux au plus haut. Mais au-delà du chiffre d’affaires, c’est la dimension stratégique qui a changé : le phosphate est désormais traité comme une ressource critique par l’Union européenne, ce qui repositionne le Maroc comme fournisseur essentiel dans une nouvelle architecture de souveraineté alimentaire mondiale.
L’OCP, bien plus qu’un producteur d’engrais
L’Office Chérifien des Phosphates ne se contente plus d’exporter de la roche. Sa stratégie de montée en gamme — vers les engrais transformés, les solutions agricoles personnalisées, et désormais l’hydrogène vert — lui permet de capter davantage de valeur ajoutée. Des accords ont été signés avec des pays d’Afrique subsaharienne, d’Inde et du Brésil, faisant du groupe un acteur incontournable de la sécurité alimentaire mondiale. Dans un monde où les tensions autour de la nourriture s’intensifient, c’est une puissance douce considérable.
La recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales
Depuis la pandémie de Covid-19 et l’aggravation des rivalités sino-américaines, un mot a envahi le vocabulaire des stratèges économiques : le nearshoring. L’idée est simple — ramener les usines et les fournisseurs au plus près des marchés de consommation, pour réduire les risques de rupture. Pour l’Europe, cela signifie regarder vers le sud de la Méditerranée.
Le Maroc a anticipé ce mouvement avec une intelligence remarquable. La zone franche de Tanger, inaugurée dans les années 2000, est aujourd’hui l’une des plateformes industrielles les plus dynamiques du continent africain. Renault, Stellantis, Yazaki, Delphi… des dizaines de groupes multinationaux y ont installé leurs lignes de production. En 2023, le Maroc est devenu le premier exportateur africain de voitures, dépassant l’Afrique du Sud dans un secteur symbolique de la puissance industrielle.
Une main-d’œuvre qualifiée et un écosystème en construction
Le succès industriel marocain ne repose pas uniquement sur des coûts salariaux compétitifs — argument qui s’érode toujours avec le temps. Il s’appuie aussi sur une montée en compétences continue, portée par des organismes de formation professionnelle comme l’OFPPT, et sur la création d’universités techniques alignées sur les besoins des investisseurs. La filière automobile représente aujourd’hui près de 8 % du PIB et emploie plusieurs centaines de milliers de personnes. L’objectif est clair : ne pas rester simple assembleur, mais devenir un vrai partenaire technologique.
Les atouts du Maroc dans la transition énergétique mondiale
La grande recomposition en cours n’est pas seulement géopolitique. Elle est aussi énergétique. Et sur ce terrain, le Maroc dispose d’un avantage naturel considérable : un ensoleillement exceptionnel, un potentiel éolien parmi les plus élevés d’Afrique du Nord, et une volonté politique de devenir un hub d’énergie verte pour l’Europe.
Voici quelques données qui illustrent l’ampleur de l’ambition :
- Le complexe solaire de Noor Ouarzazate est l’un des plus grands au monde, avec une capacité de plus de 580 MW
- Le Maroc vise 52 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030
- Des projets de câbles sous-marins sont en cours d’étude pour exporter de l’électricité verte vers l’Espagne et le Royaume-Uni
- L’hydrogène vert fait l’objet d’une feuille de route nationale ambitieuse, avec des partenariats déjà noués avec l’Allemagne et les Pays-Bas
- La position de Rabat dans les négociations climatiques africaines lui confère un rôle de porte-parole crédible
Dans un contexte où l’Europe cherche à décarboner son économie tout en sécurisant ses approvisionnements énergétiques hors de Russie, le Maroc se positionne comme un fournisseur d’énergie propre de proximité. C’est un créneau stratégique que d’autres pays africains peinent encore à occuper avec la même cohérence.
Les risques à ne pas sous-estimer
Dresser un tableau exclusivement rose serait malhonnête. Le Maroc fait face à des défis structurels sérieux qui pourraient limiter sa capacité à capitaliser sur les tensions mondiales. Le chômage des jeunes reste élevé, oscillant autour de 30 % selon les chiffres officiels, avec des disparités régionales marquées entre les grandes métropoles et l’intérieur du pays.
La sécheresse récurrente fragilise l’agriculture et pèse sur une économie encore fortement dépendante des conditions climatiques. Le tremblement de terre d’Al Haouz en septembre 2023, qui a fait plus de 2 900 victimes, a rappelé la vulnérabilité des infrastructures dans certaines zones rurales. Et sur le plan régional, la question du Sahara occidental reste une source de tensions diplomatiques qui complique parfois les relations avec certains partenaires africains et européens.
L’équation sociale, talon d’Achille des ambitions
La croissance économique marocaine crée de la richesse, mais sa distribution reste inégale. Le modèle de développement actuel, fondé sur l’attraction d’investissements étrangers et les exportations, génère des emplois formels — mais pas toujours en nombre suffisant ni avec des conditions qui réduisent réellement la pauvreté de masse. Pour que le Maroc tire pleinement profit des tensions mondiales, il devra veiller à ce que cette prospérité descende vers les classes moyennes et populaires, faute de quoi les tensions sociales internes pourraient devenir le principal obstacle à sa montée en puissance.
Diplomatie et influence, les nouvelles armes du Royaume
Sur la scène internationale, le Maroc joue une partition de plus en plus sophistiquée. La normalisation des relations avec Israël dans le cadre des Accords d’Abraham lui a valu le soutien américain sur la question du Sahara occidental, et ouvert des corridors économiques inédits. Simultanément, Rabat maintient des liens solides avec les pays du Golfe, entretient des relations commerciales profondes avec la Chine, et renforce son ancrage africain via l’UA.
Cette neutralité active n’est pas de la naïveté — c’est une stratégie délibérée qui permet au Maroc d’être présent à toutes les tables sans être prisonnier d’aucune. Dans un monde multipolaire en construction, cette posture d’équilibriste est potentiellement plus précieuse que n’importe quelle alliance rigide.
FAQ
Le Maroc est-il vraiment en mesure de concurrencer des économies comme la Turquie ou la Pologne en matière d’attractivité industrielle ?
Le Maroc présente des atouts réels — proximité géographique, stabilité politique, accords de libre-échange avec l’UE — mais reste limité par la taille de son marché intérieur et ses ressources humaines encore insuffisantes dans certains secteurs technologiques avancés. La compétition est réelle, mais le positionnement marocain est cohérent sur le moyen terme.
Les tensions avec l’Algérie représentent-elles un frein majeur au développement régional du Maroc ?
La fermeture des frontières terrestres et le gel des relations diplomatiques constituent indéniablement un coût économique pour les deux pays. Mais le Maroc a appris à contourner cette contrainte en développant des axes alternatifs vers l’Afrique de l’Ouest et subsaharienne. La normalisation reste un horizon souhaitable, même si elle semble lointaine à court terme.
Le phosphate marocain peut-il vraiment constituer un levier de puissance durable ?
Oui, à condition que le Maroc continue de monter en gamme dans la chaîne de valeur. Exporter de la roche brute est une chose ; produire des engrais sur mesure, développer des solutions agricoles complètes et s’intégrer dans les systèmes alimentaires mondiaux en est une autre. L’OCP semble avoir compris ce virage, mais sa concrétisation prendra encore plusieurs années.
Quelle est la principale menace pour la stratégie d’émergence du Maroc ?
Les risques climatiques — sécheresse, stress hydrique — combinés à une pression démographique soutenue représentent probablement la menace la plus sérieuse à long terme. Le modèle économique marocain devra impérativement intégrer la résilience climatique comme priorité de premier rang pour rester viable dans les décennies à venir.