Le Maroc occupe une position géographique que peu de pays peuvent revendiquer : à la croisée de l’Europe, de l’Afrique subsaharienne et du monde arabe, le royaume chérifien est devenu, en l’espace de deux décennies, un carrefour numérique stratégique. Ses infrastructures internet ne sont plus seulement une question de développement économique local. Elles sont désormais au cœur de débats géopolitiques qui dépassent largement ses frontières.
Comprendre pourquoi les câbles sous-marins, les data centers et les politiques de cybersécurité marocaines intéressent autant les chancelleries étrangères, les grandes entreprises technologiques et les agences de renseignement, c’est d’abord comprendre la nouvelle géographie du pouvoir numérique mondial.
Le Maroc, nœud stratégique des réseaux mondiaux
Une position géographique qui fait tout
Rabat, Casablanca, Tanger : ces villes ne sont pas de simples métropoles nord-africaines. Elles constituent des points d’ancrage pour plusieurs des câbles sous-marins les plus importants de la planète. Le câble ACE (Africa Coast to Europe), qui relie 24 pays africains à l’Europe, passe par les côtes marocaines. Le consortium 2Africa, initié notamment par Meta et impliquant une vingtaine de partenaires internationaux, fait du Maroc l’un de ses points de débarquement prioritaires sur le continent.
Cette concentration n’est pas anodine. Chaque câble sous-marin transporte des volumes colossaux de données : emails professionnels, transactions financières, communications gouvernementales, flux de renseignement. Une interruption, même partielle, peut paralyser des régions entières. En janvier 2022, la coupure de quatre câbles sous-marins en Afrique de l’Ouest avait plongé plusieurs pays dans une quasi-déconnexion pendant plusieurs jours. Le Maroc, lui, avait maintenu une connectivité stable — preuve d’une redondance déjà mieux maîtrisée que ses voisins.
Des data centers qui attirent les géants du cloud
Depuis 2018, le Maroc a accéléré le déploiement de ses infrastructures d’hébergement de données. Casablanca concentre l’essentiel des data centers de tier III et IV du continent africain francophone. Des acteurs comme Datacenters by CDGK ou MarocTelecom ont massivement investi dans des installations conformes aux standards internationaux, attirant des entreprises européennes soucieuses de localisation des données hors Union européenne, mais dans un cadre juridique fiable.
Cette dynamique a une dimension sécuritaire évidente. Héberger les données de multinationales européennes sur le sol marocain implique des responsabilités légales et diplomatiques considérables. Qui a accès à ces données ? Sous quelles conditions peuvent-elles être transmises à des tiers, y compris des gouvernements étrangers ? Ces questions sont au cœur des négociations actuelles entre Rabat et Bruxelles.
Les vulnérabilités d’un réseau en pleine croissance
Des menaces multiformes sur les infrastructures critiques
La croissance rapide des réseaux marocains a aussi créé des surfaces d’attaque inédites. En 2021, plusieurs administrations publiques marocaines ont été visées par des cyberattaques sophistiquées, attribuées par certains experts à des groupes parrainés par des États. Ces incidents, souvent peu médiatisés, ont mis en lumière les fragilités d’un système en transition numérique accélérée.
Les principales menaces identifiées par les experts en cybersécurité incluent :
- Les attaques par déni de service distribué (DDoS) ciblant les opérateurs télécoms et les institutions financières
- Les tentatives d’intrusion dans les systèmes SCADA contrôlant des infrastructures énergétiques connectées
- Les campagnes de phishing ciblé contre des fonctionnaires et diplomates marocains
- Les risques liés aux équipements de réseau d’origine étrangère, notamment la question Huawei qui divise les partenaires occidentaux du Maroc
- La vulnérabilité des câbles sous-marins à des actes de sabotage physique, un scénario pris très au sérieux depuis les incidents en Mer Baltique fin 2023
Le dossier Huawei, une ligne de fracture géopolitique
Le cas Huawei illustre parfaitement les tensions auxquelles le Maroc est confronté. Comme de nombreux pays en développement, le royaume a déployé une partie de ses infrastructures 4G — et envisage sa 5G — avec des équipements du géant chinois, souvent proposés à des tarifs imbattables. Or, les États-Unis et plusieurs pays européens exercent une pression croissante sur leurs partenaires pour qu’ils excluent Huawei de leurs réseaux cœurs, invoquant des risques d’espionnage et de portes dérobées (backdoors) potentiellement exploitables par Pékin.
Le Maroc se retrouve ainsi dans une position délicate : renoncer aux équipements chinois signifie des coûts de déploiement bien plus élevés et potentiellement ralentir la couverture 5G sur son territoire. Accepter Huawei, c’est risquer de compliquer ses relations avec Washington et Bruxelles, deux partenaires essentiels pour l’économie marocaine. Rabat n’a pas encore tranché publiquement, mais les signaux envoyés depuis 2023 suggèrent une prudence croissante vis-à-vis des équipements chinois dans les segments les plus sensibles du réseau.
La réponse du Maroc face aux défis de cybersécurité
Une stratégie nationale qui monte en puissance
Le Maroc n’est pas resté passif face à ces enjeux. Depuis la création de la Direction Générale de la Sécurité des Systèmes d’Information (DGSSI) en 2011, rattachée à l’Administration de la Défense Nationale, le royaume a structuré progressivement son arsenal défensif. La stratégie nationale de cybersécurité 2030 fixe des objectifs ambitieux : renforcer la résilience des opérateurs d’importance vitale, former 10 000 cyberprofessionnels d’ici la fin de la décennie, et faire du Maroc un hub régional de cybersécurité reconnu.
Cette ambition est crédible au regard des investissements consentis. Le maCERT (Moroccan Computer Emergency Response Team) a significativement renforcé ses capacités ces dernières années et collabore activement avec ses homologues européens et africains. Des exercices de simulation d’attaques à grande échelle ont été menés conjointement avec des partenaires de l’OTAN, dont la France et l’Espagne, soulignant le degré d’intégration du Maroc dans les dispositifs de sécurité collective occidentaux.
Partenariats internationaux et diplomatie numérique
La diplomatie marocaine a bien compris que la sécurité des infrastructures internet est aussi une affaire de relations bilatérales. Rabat a signé des accords de coopération en cybersécurité avec une dizaine de pays, dont l’Espagne, la France, les États-Unis et plusieurs nations du Golfe. Ces partenariats incluent des échanges de renseignement sur les menaces, des formations conjointes et, dans certains cas, le déploiement d’experts étrangers au sein des infrastructures marocaines.
Cette ouverture soulève elle aussi des questions sensibles. Accepter la présence d’experts étrangers dans des nœuds critiques du réseau national, c’est aussi accepter une forme de dépendance et de transparence envers des partenaires qui ont leurs propres agendas. L’équilibre entre coopération nécessaire et souveraineté numérique préservée est une ligne étroite que le Maroc s’efforce de tenir avec pragmatisme.
Maroc, pivot africain du numérique
Un modèle à exporter sur le continent
Au-delà de sa propre sécurité, le Maroc aspire à jouer un rôle structurant dans la gouvernance numérique africaine. Casablanca abrite le siège de plusieurs organisations panafricaines liées au numérique, et des entreprises marocaines comme Maroc Telecom opèrent dans plus d’une dizaine de pays subsahariens, y déployant des infrastructures et des politiques de sécurité inspirées des standards européens.
Cette influence continentale a une dimension stratégique évidente. Les pays africains qui déploient leurs réseaux avec l’appui technique et financier du Maroc adoptent naturellement des architectures compatibles avec les normes occidentales, ce qui réduit mécaniquement l’empreinte des acteurs chinois ou russes sur ces marchés. Washington et Bruxelles ne sont pas indifférents à cette dynamique et la soutiennent discrètement.
Les enjeux de la connectivité subsaharienne
La prochaine grande bataille des infrastructures internet en Afrique se jouera autour de la connectivité des pays enclavés, ceux qui n’ont pas accès aux câbles sous-marins et dépendent de liaisons terrestres coûteuses et fragiles. Le Maroc, avec ses connexions directes vers l’Europe et ses partenariats dans plusieurs pays sahéliens, est bien positionné pour jouer un rôle d’intermédiaire technique et commercial.
Mais cette position implique des responsabilités nouvelles. Gérer le transit de données pour des pays tiers expose le Maroc à des demandes contradictoires : certains gouvernements africains réclament un accès aux données transitant sur le territoire marocain au nom de leur souveraineté, tandis que des entreprises et des ONG internationales exigent des garanties sur la confidentialité des communications. Naviguer entre ces exigences opposées sera l’un des grands défis de la décennie à venir.
FAQ
Le Maroc est-il vulnérable aux coupures de câbles sous-marins ?
Moins que la plupart de ses voisins africains, grâce à une politique de redondance qui multiplie les points d’atterrissage de câbles et les liaisons de secours. Cependant, une attaque coordonnée contre plusieurs câbles simultanément resterait difficile à absorber sans dégradation significative de la connectivité nationale.
Pourquoi la question Huawei est-elle si sensible pour Rabat ?
Parce qu’elle cristallise la tension entre des impératifs économiques — les équipements chinois sont nettement moins chers — et des pressions géopolitiques de partenaires occidentaux qui conditionnent parfois leur coopération en matière de renseignement à l’exclusion de fournisseurs considérés comme des risques de sécurité.
Qu’est-ce que la DGSSI et quel est son rôle ?
La Direction Générale de la Sécurité des Systèmes d’Information est l’autorité nationale marocaine chargée de la cybersécurité. Elle supervise la protection des infrastructures critiques, coordonne la réponse aux incidents et pilote la stratégie nationale de cybersécurité, en lien avec les partenaires militaires et civils.
Le Maroc peut-il vraiment devenir un hub africain de cybersécurité ?
Les bases sont solides : position géographique favorable, cadre réglementaire en cours de modernisation, partenariats internationaux actifs et présence continentale via ses opérateurs télécoms. L’enjeu principal est la formation des talents locaux, un chantier que les autorités ont identifié comme prioritaire dans la stratégie 2030.