La corruption au Maroc coûte des milliards de dirhams chaque année à l’économie nationale. Elle ralentit l’investissement, décourage les entrepreneurs et érode la confiance des citoyens envers leurs institutions. Mais depuis quelques années, une question s’impose dans les cercles technologiques, politiques et académiques : l’intelligence artificielle pourrait-elle changer la donne là où les réformes humaines ont parfois montré leurs limites ?
Ce n’est plus une simple hypothèse de chercheurs en chambre. Des expériences concrètes menées à travers le monde — de la Géorgie à l’Estonie, du Kenya à Singapour — montrent que l’IA, bien intégrée dans les processus administratifs, peut effectivement réduire les marges de manœuvre de la corruption. Pour le Maroc, qui a affiché un score de 38 sur 100 à l’Indice de Perception de la Corruption de Transparency International en 2023, la piste mérite d’être explorée sérieusement.
Ce que la corruption coûte vraiment au Maroc
Parler de corruption au Maroc, c’est parler d’un phénomène profondément enraciné dans certaines pratiques administratives, judiciaires et économiques. Selon une étude de l’Instance Nationale de la Probité, de la Prévention et de la Lutte contre la Corruption (INPPLC), près de 30 % des citoyens marocains auraient versé un pot-de-vin pour accéder à un service public au cours des douze derniers mois. Un chiffre vertigineux, qui illustre à quel point le phénomène n’est pas marginal.
Les secteurs les plus touchés sont bien connus : la santé, la justice, l’éducation, les marchés publics et les permis de construire. Dans ces domaines, la corruption prend souvent la forme d’une asymétrie d’information : le citoyen ne sait pas exactement ce à quoi il a droit, ni combien de temps le traitement de son dossier devrait prendre. Cette opacité crée un terrain fertile pour les intermédiaires véreux et les agents malhonnêtes.
C’est précisément là qu’intervient l’intelligence artificielle.
Comment l’IA s’attaque aux mécanismes de la corruption
Automatiser pour supprimer le facteur humain
L’un des leviers les plus puissants de l’IA dans la lutte anti-corruption, c’est l’automatisation des processus administratifs. Quand un algorithme délivre une autorisation ou traite un dossier selon des critères définis et transparents, il n’y a plus de fonctionnaire à qui « graisser la patte ». La décision est prise sans contact humain direct, sans marge d’interprétation subjective.
Le Maroc a d’ailleurs amorcé ce mouvement avec les portails numériques gouvernementaux comme CRI-invest pour les investisseurs ou Chikaya pour les réclamations citoyennes. Mais l’IA va plus loin : elle permet non seulement d’automatiser, mais aussi d’analyser les anomalies en temps réel, de détecter les schémas suspects dans les marchés publics, ou d’identifier des fonctionnaires dont le comportement statistique s’écarte de la norme.
Analyser les marchés publics avec des algorithmes de détection
Les marchés publics représentent l’un des gisements de corruption les plus importants au niveau mondial. Au Maroc, plusieurs affaires retentissantes ont mis en lumière des pratiques de collusion, de fractionnement de marchés ou de favoritisme dans l’attribution des contrats.
Des outils d’IA comme Red Flag AI, utilisé par l’Union européenne, ou les systèmes développés par la Banque mondiale, permettent d’analyser des milliers de contrats publics en quelques secondes et de repérer automatiquement des comportements anormaux. Un seul fournisseur qui remporte systématiquement tous les appels d’offres d’un même organisme ? Un délai de soumission anormalement court qui favorise les initiés ? L’algorithme le détecte là où l’auditeur humain passerait des semaines.
Rendre la justice plus prévisible et traçable
La corruption judiciaire est peut-être l’une des formes les plus toxiques pour une société, car elle détruit la confiance dans l’État de droit lui-même. L’IA appliquée à la justice peut contribuer à homogénéiser les décisions, réduire les disparités inexplicables entre affaires similaires et créer des traces numériques qui rendent chaque étape de la procédure auditable.
Des pays comme les Émirats arabes unis ont déjà expérimenté des tribunaux partiellement automatisés pour certains contentieux mineurs. Ce n’est pas forcément le modèle à importer tel quel au Maroc, mais le principe de traçabilité algorithmique — chaque décision documentée, chaque dossier horodaté — représente une avancée considérable.
Les expériences mondiales à retenir
Avant d’imaginer ce que le Maroc pourrait faire, regardons ce qui fonctionne ailleurs.
- L’Estonie a numérisé la quasi-totalité de ses services publics, réduisant drastiquement les contacts humains dans l’administration. Résultat : elle figure aujourd’hui parmi les pays les moins corrompus d’Europe.
- Le Rwanda utilise des systèmes de surveillance numérique pour suivre les flux financiers publics en temps réel et repérer les détournements.
- Le Chili a déployé un outil d’analyse des marchés publics basé sur le machine learning qui a permis d’identifier des dizaines de cas suspects en moins d’un an.
- Singapour couple l’IA à une culture institutionnelle de tolérance zéro, montrant que la technologie seule ne suffit pas sans volonté politique.
- L’Ukraine, malgré un contexte difficile, a développé le système ProZorro — une plateforme open data d’appels d’offres qui a économisé plus d’un milliard de dollars selon la Banque mondiale.
Ces exemples ne sont pas des utopies. Ce sont des réalités documentées, qui montrent que l’IA est un outil crédible dans l’arsenal anti-corruption, sous réserve de conditions précises.
Ce que le Maroc a déjà mis en place
Les initiatives numériques existantes
Le Royaume n’est pas en retard sur tous les fronts. Plusieurs initiatives vont dans la bonne direction. Le portail Marchés Publics Maroc offre une certaine transparence sur les appels d’offres publics. La transformation numérique de l’administration, portée par le ministère de la Transition numérique, intègre progressivement des outils de dématérialisation.
La Cour des comptes marocaine publie chaque année des rapports de plus en plus détaillés sur les irrégularités budgétaires. Et l’INPPLC, bien que souvent critiquée pour son manque de mordant, dispose désormais d’outils analytiques pour cartographier les zones à risque.
Les limites actuelles
Mais des obstacles structurels freinent encore le déploiement à grande échelle de l’IA dans ce domaine. La fracture numérique reste importante : selon le HCP, près de 40 % des Marocains de plus de 45 ans n’utilisent pas internet. La formation des agents publics à ces nouveaux outils est insuffisante. Et surtout, la volonté politique de s’attaquer à certains réseaux d’intérêts reste un point d’interrogation.
Il y a aussi un risque moins visible : l’IA peut être détournée. Si les algorithmes sont conçus ou paramétrés par des acteurs eux-mêmes corrompus, ils peuvent biaiser les résultats ou créer une illusion de transparence tout en maintenant les pratiques opaques. La gouvernance des systèmes d’IA est donc aussi cruciale que leur déploiement.
Les conditions pour que ça marche vraiment
L’IA ne peut pas combattre la corruption seule. Pour que les outils technologiques produisent des effets durables au Maroc, plusieurs conditions doivent être réunies simultanément.
L’indépendance des institutions est la première. Une IA anti-corruption opérée par une instance politiquement dépendante sera inefficace, voire contre-productive. Il faut des organismes de contrôle dotés d’une vraie autonomie.
La transparence des algorithmes est la deuxième condition. Les citoyens et les journalistes d’investigation doivent pouvoir comprendre comment fonctionnent ces outils, quelles données ils utilisent, et comment les décisions sont prises. Un algorithme opaque est une boîte noire qui peut masquer autant qu’elle révèle.
L’accès aux données est fondamental. Sans données publiques ouvertes, fiables et structurées — budgets, contrats, déclarations de patrimoine —, les algorithmes n’ont rien à analyser. Le Maroc doit accélérer son passage à l’open data administratif.
Enfin, la société civile et les médias doivent être outillés pour utiliser ces technologies. Des organisations comme Transparency Maroc jouent un rôle essentiel, mais elles ont besoin de ressources et d’accès.
Un avenir possible mais conditionné
L’intelligence artificielle représente une opportunité réelle pour le Maroc. Dans un pays où la confiance institutionnelle reste fragilisée par des décennies de pratiques opaques, l’IA peut jouer le rôle d’un tiers de confiance objectif — sans émotions, sans liens de clientélisme, sans loyautés personnelles.
Mais aucune technologie ne remplace une volonté politique ferme et des institutions solides. L’IA est un multiplicateur de force : elle amplifie ce qui existe. Si elle est déployée dans un cadre de gouvernance sain, elle peut transformer la lutte anti-corruption. Si elle est utilisée comme vitrine sans substance, elle ne changera rien — ou pire, elle camouflera les mêmes dérives sous un vernis high-tech.
Le vrai défi pour le Maroc n’est donc pas technologique. Il est institutionnel, culturel et politique. L’IA peut être un allié puissant. Encore faut-il vraiment vouloir gagner ce combat.
FAQ — IA et lutte contre la corruption au Maroc
L’IA peut-elle remplacer les juges et les fonctionnaires dans la lutte contre la corruption ?
Non. L’IA est un outil d’aide à la décision et de détection des anomalies. Elle ne remplace pas le jugement humain ni la responsabilité juridique, mais elle permet d’identifier plus rapidement les comportements suspects et de rendre les processus plus transparents.
Le Maroc est-il prêt techniquement à déployer des outils d’IA anti-corruption ?
Partiellement. Le pays dispose d’infrastructures numériques en développement et de compétences humaines dans le secteur tech. Mais il manque encore de bases de données publiques ouvertes et structurées, indispensables pour alimenter ces algorithmes.
Est-ce que l’IA risque d’être elle-même corrompue ou manipulée ?
C’est un risque réel. Un algorithme mal paramétré ou contrôlé par des acteurs peu scrupuleux peut reproduire — voire amplifier — les biais et les injustices existants. C’est pourquoi la gouvernance indépendante des systèmes d’IA est aussi importante que leur déploiement.
Quels pays africains utilisent déjà l’IA pour lutter contre la corruption ?
Le Rwanda, l’Afrique du Sud et le Kenya ont déjà expérimenté des outils numériques de surveillance financière et de transparence des marchés publics. Ces expériences, bien qu’imparfaites, offrent des modèles adaptables au contexte marocain.