L’intelligence artificielle n’est plus un sujet réservé aux laboratoires de recherche ou aux grandes puissances technologiques. Elle s’invite désormais dans les hôpitaux, les administrations, les salles de classe et les start-ups du monde entier — y compris au Maroc. Mais cette révolution silencieuse soulève une question de fond : le royaume est-il prêt à encadrer ces technologies ? Et surtout, doit-il le faire maintenant ?
- L’IA au Maroc, une réalité déjà bien installée
- Pourquoi réguler l’IA est une nécessité
- Ce que pourrait contenir une régulation marocaine de l’IA
- Les arguments de ceux qui freinent sur la régulation
- Vers un modèle de gouvernance adapté au contexte marocain
- FAQ — Questions fréquentes sur la régulation de l’IA au Maroc
La réponse n’est ni simple ni univoque. Elle engage des enjeux économiques, sociaux, éthiques et souverains qui méritent qu’on s’y attarde sérieusement.
L’IA au Maroc, une réalité déjà bien installée
On aurait tort de penser que l’intelligence artificielle est encore un horizon lointain pour le Maroc. En 2023, une étude de McKinsey estimait que l’IA pourrait contribuer à hauteur de 2,7 trillions de dollars à l’économie africaine d’ici 2030. Le Maroc, hub technologique régional en pleine croissance, entend bien en capter une part significative.
Des entreprises marocaines dans les secteurs bancaire, agricole et logistique utilisent déjà des algorithmes de machine learning pour optimiser leurs opérations. Des start-ups comme Cody ou SQLI Maroc intègrent des outils d’IA dans leurs solutions. Le gouvernement lui-même s’est engagé sur la voie de la transformation numérique avec la stratégie “Maroc Digital 2030”, qui accorde une place centrale aux technologies intelligentes.
Cette dynamique est réelle et prometteuse. Mais elle se développe pour l’instant dans un vide juridique presque total. Il n’existe pas, à ce jour, de loi spécifiquement dédiée à la régulation de l’intelligence artificielle au Maroc. Et c’est précisément là que le débat commence.
Pourquoi réguler l’IA est une nécessité
Les risques concrets pour les citoyens marocains
Laisser l’IA se déployer sans cadre légal, c’est accepter une série de risques qui ne sont pas théoriques. Les algorithmes de reconnaissance faciale, par exemple, sont déjà utilisés dans certains contextes sécuritaires sans que les citoyens sachent exactement comment leurs données sont traitées. Les biais algorithmiques — documentés à l’échelle mondiale — peuvent pénaliser des populations entières dans l’accès à l’emploi, au crédit ou aux services publics.
Au Maroc, ces risques prennent une dimension particulière dans un contexte où la protection des données personnelles reste encore insuffisamment appliquée malgré la loi 09-08, adoptée en 2009. L’arrivée massive d’outils d’IA sans cadre adapté risque d’aggraver des inégalités déjà existantes et d’exposer des données sensibles à des usages non consentis.
Les enjeux économiques d’un environnement lisible
Paradoxalement, réguler l’IA peut aussi favoriser l’investissement. Les entreprises étrangères qui cherchent à s’implanter dans un pays ont besoin de lisibilité juridique. Un cadre réglementaire clair réduit l’incertitude, protège les investisseurs et renforce la confiance dans l’écosystème local.
L’Union européenne l’a bien compris avec son AI Act, entré en vigueur en 2024 et considéré comme le premier grand texte de régulation de l’IA dans le monde. Si le Maroc souhaite s’aligner sur les standards européens — son principal partenaire commercial — il aura tout intérêt à s’en inspirer pour développer un cadre cohérent et compatible.
Ce que pourrait contenir une régulation marocaine de l’IA
Une approche par les risques, à l’image de l’Europe
Plutôt que d’interdire ou de tout autoriser en bloc, la plupart des experts s’accordent sur une approche graduée par niveau de risque. Certains usages de l’IA seraient libres (recommandations de contenus, traduction automatique), d’autres soumis à des obligations de transparence (recrutement automatisé, scoring crédit), et d’autres encore strictement encadrés ou interdits (surveillance de masse, notation sociale généralisée).
Cette logique a le mérite d’être pragmatique. Elle ne freine pas l’innovation là où elle est inoffensive, mais elle pose des garde-fous là où les risques pour les droits fondamentaux sont réels.
Les domaines prioritaires à encadrer
Plusieurs secteurs méritent une attention particulière dans le contexte marocain :
- La santé : les outils de diagnostic assisté par IA se multiplient ; leur fiabilité et la responsabilité médicale en cas d’erreur doivent être clairement définies.
- L’éducation : les plateformes d’apprentissage personnalisé collectent des données massives sur des mineurs, ce qui exige des garanties renforcées.
- La justice et la sécurité : l’utilisation d’algorithmes prédictifs dans le domaine judiciaire ou policier est particulièrement sensible et doit faire l’objet d’un contrôle démocratique.
- L’emploi : le recrutement automatisé et l’évaluation algorithmique des performances doivent garantir l’absence de discrimination.
- Les médias et la désinformation : la génération de contenus falsifiés (deepfakes, textes automatisés) peut déstabiliser l’espace public et appelle à des réponses juridiques spécifiques.
Les arguments de ceux qui freinent sur la régulation
Il serait malhonnête d’ignorer les voix qui s’opposent ou nuancent l’idée d’une régulation rapide. Certains acteurs économiques craignent qu’un cadre trop contraignant ne décourage l’innovation et ne place le Maroc en retrait par rapport à des concurrents régionaux moins regardants, comme certains pays du Golfe.
D’autres soulignent le manque de capacités institutionnelles : réguler efficacement l’IA suppose des experts, des ressources humaines formées, des autorités indépendantes capables de comprendre et d’évaluer des technologies complexes en évolution permanente. Le Maroc dispose-t-il aujourd’hui de ces ressources ? La question est légitime.
Enfin, il y a le risque de réguler trop vite, trop tôt, sur des technologies dont on ne mesure pas encore pleinement les contours. Certains préfèrent attendre que des standards internationaux plus matures émergent avant d’adopter une législation nationale.
Ces arguments méritent d’être entendus. Mais ils ne justifient pas l’inaction totale. Entre une régulation trop rigide et l’absence totale de cadre, il existe un espace intermédiaire de gouvernance souple et évolutive qui permet d’avancer sans bloquer.
Vers un modèle de gouvernance adapté au contexte marocain
S’inspirer sans copier
Le Maroc n’a pas à réinventer la roue. Il peut s’appuyer sur les travaux déjà réalisés — l’AI Act européen, les recommandations de l’UNESCO sur l’éthique de l’IA publiées en 2021, ou encore les principes de l’OCDE sur l’IA — tout en les adaptant à ses réalités propres.
Le royaume a démontré par le passé sa capacité à transposer intelligemment des standards internationaux, notamment dans les domaines bancaire et financier. La même méthode peut fonctionner pour l’IA.
Un dialogue multi-acteurs indispensable
Une bonne régulation ne peut pas être élaborée en chambre. Elle suppose un dialogue ouvert entre l’État, les entreprises, les universités, la société civile et les citoyens. Des pays comme le Canada ou la Finlande ont organisé de larges consultations publiques avant de définir leur stratégie nationale en matière d’IA.
Le Maroc gagnerait à créer un espace de concertation associant toutes ces parties prenantes, y compris les communautés les plus exposées aux risques des biais algorithmiques. C’est une condition sine qua non pour que la régulation soit à la fois légitime et efficace.
FAQ — Questions fréquentes sur la régulation de l’IA au Maroc
Le Maroc dispose-t-il déjà d’un cadre légal pour l’IA ?
Non, il n’existe pas encore de loi spécifique à l’intelligence artificielle au Maroc. Certains textes existants — comme la loi 09-08 sur la protection des données personnelles — couvrent partiellement certains usages, mais de manière insuffisante face aux enjeux actuels.
Quelle institution pourrait réguler l’IA au Maroc ?
Plusieurs options existent : créer une agence dédiée, renforcer les pouvoirs de la CNDP (Commission Nationale de contrôle de la protection des Données à caractère Personnel), ou confier cette mission à une autorité numérique transversale rattachée à un ministère. Chaque option a ses avantages et ses contraintes en termes de ressources et d’indépendance.
La régulation de l’IA freine-t-elle vraiment l’innovation ?
Les études sur l’AI Act européen suggèrent que l’effet est plus nuancé qu’on ne le croit. Un cadre clair peut au contraire rassurer les investisseurs et stimuler le développement d’une IA de confiance, plus compétitive sur les marchés internationaux soucieux d’éthique.
Quand le Maroc pourrait-il adopter une loi sur l’IA ?
Aucun calendrier officiel n’a été annoncé à ce jour. Mais la dynamique régionale et internationale — notamment l’entrée en vigueur de l’AI Act en Europe — crée une pression croissante pour que le Maroc avance rapidement sur ce chantier.