En 22 ans d’existence, Cash Plus est passée d’un réseau modeste d’agences de transfert d’argent à une fintech cotée en bourse, avec 5 300 points de présence à travers tout le royaume et un chiffre d’affaires prévisionnel de 1,8 milliard de dirhams pour 2025. Dans une interview accordée à Médias24, Nabil Amar, PDG de Cash Plus, lève le voile sur les ambitions de l’entreprise, son paradoxe fondateur et sa vision pour transformer durablement les usages financiers des Marocains.
Une IPO réussie et un test de marché concluant
L’introduction en bourse de Cash Plus à la Bourse de Casablanca, il y a un peu moins de deux mois, a fait l’effet d’une onde de choc positive. En quelques semaines, le titre est passé de 200 à plus de 290 dirhams, signe d’un appétit réel des investisseurs pour les valeurs fintech marocaines.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 80 000 souscripteurs, dont 40 000 nouveaux entrants sur le marché boursier, et une demande 65 fois supérieure à l’offre. Pour Nabil Amar, cette opération est bien plus qu’une levée de fonds. C’est une validation publique d’un modèle économique construit patiemment depuis deux décennies.
Un exercice de transparence maîtrisé
Quand on évoque la question sensible de la transparence — souvent citée comme frein à l’introduction en bourse des entreprises marocaines — le PDG de Cash Plus répond avec une certaine sérénité. “La transparence, chez nous, ce n’est pas une nouveauté”, explique-t-il. Étant régulée par Bank Al-Maghrib, l’entreprise publie déjà ses résultats semestriellement. La cotation impose désormais une publication trimestrielle, un renforcement de la discipline qui ne semble pas effrayer Nabil Amar.
Ce cycle d’ouverture du capital tous les 3 à 4 ans, initié il y a une décennie avec des investisseurs institutionnels, aboutit aujourd’hui à une ouverture vers l’épargne publique. Une progression logique, presque naturelle.
Le modèle Cash Plus : entre réseau physique et technologie invisible
Ce que les Marocains connaissent de Cash Plus, c’est avant tout ses agences — ces enseignes orange que l’on croise partout, du centre de Casablanca aux bourgades rurales les plus reculées. Mais derrière ce réseau de proximité se cache une infrastructure technologique de premier plan, capable d’absorber des pics transactionnels impressionnants.
Le 1er novembre dernier, Cash Plus a enregistré 1 million de transactions en une seule journée — un record absolu. Ce pic s’explique par la conjonction entre les distributions d’aides sociales aux éleveurs et l’activité habituelle de début de mois. En temps normal, l’entreprise traite entre 400 000 et 500 000 transactions quotidiennes 🔥.
Les moteurs de croissance de l’entreprise
Les transferts d’argent — domestiques et internationaux — représentent environ 70 % des revenus de Cash Plus. La diaspora marocaine, qui envoie régulièrement de l’argent vers le Maroc, constitue un pilier central du modèle. Mais l’entreprise veut désormais aller plus loin, en se transformant progressivement en établissement de paiement à part entière.
Depuis 2020, Cash Plus a ouvert 4 millions de comptes, dont 2 millions actifs aujourd’hui — soit un taux d’activité de 50 %, particulièrement élevé pour ce type de produit. Ces comptes représentent environ 1 milliard de dirhams de dépôts, cantonnés chez des banques commerciales partenaires.
Banques et fintech : une complémentarité assumée
La question de la concurrence entre Cash Plus et le secteur bancaire traditionnel revient régulièrement dans les débats. Nabil Amar la tranche avec une franchise désarmante : “Cash Plus n’aurait pas existé si les banques avaient fait leur travail correctement pour inclure tous les Marocains.”
Cette phrase résume l’essentiel. Cash Plus opère là où les banques ne vont pas — ou plus. La dynamique actuelle de fermeture d’agences bancaires dans les zones à faible rentabilité crée un vide que Cash Plus comble naturellement. Les populations à faibles revenus, les zones rurales, les transferts de faible montant : autant de segments que les grandes banques délaissent progressivement.
Un écosystème de partenariats win-win
Loin d’être des adversaires, banques et fintech fonctionnent ici en symbiose 🌍. Les dépôts des clients Cash Plus sont hébergés dans des banques commerciales. Les virements bancaires depuis l’application mobile Cash Plus sont rendus possibles grâce à un partenaire bancaire. Un réseau de GAB est en cours de déploiement en co-construction avec une banque.
Nabil Amar évoque même le sujet du virement instantané — bientôt disponible pour les clients Cash Plus, au même titre que dans une banque classique. Cette intégration progressive dans le tissu financier formel illustre parfaitement la vision de l’entreprise : non pas remplacer les banques, mais occuper intelligemment les espaces qu’elles ne couvrent pas.
Le grand paradoxe marocain : ultra-connecté mais attaché au cash
C’est sans doute le défi le plus fascinant auquel est confrontée Cash Plus. Le Maroc figure dans le top 3 mondial de l’utilisation des réseaux sociaux. WhatsApp, YouTube, les podcasts — les Marocains sont parmi les plus engagés numériquement au monde. Et pourtant, dès qu’il s’agit d’argent, le réflexe cash reprend systématiquement le dessus.
Pour Nabil Amar, ce paradoxe n’est pas culturel au sens strict. Il est structurel et économique. Quand un abonnement télécom à 30 dirhams suffit à avoir WhatsApp et Facebook gratuits, l’usage digital est naturellement encouragé. Mais quand il s’agit de payer ou de transférer de l’argent, la confiance n’est pas encore acquise pour une large partie de la population.
Les freins réels à la digitalisation des paiements
Voici les principaux obstacles identifiés par Cash Plus sur le terrain :
- Le nombre insuffisant de terminaux de paiement : entre 40 000 et 50 000 TPE actifs au Maroc, sur un potentiel adressable estimé à 1,5 million de commerçants
- Le coût d’équipement : un TPE classique reste trop onéreux pour les petits commerces de proximité
- La fiscalité et l’informel : pour beaucoup de commerçants, accepter un paiement traçable implique une exposition fiscale qu’ils ne souhaitent pas
- L’éducation financière : une large partie de la population ne comprend pas encore les bénéfices concrets d’un compte digital
- La méfiance vis-à-vis du numérique financier : même les personnes équipées de smartphones préfèrent le cash pour les transactions du quotidien
La super app, une ambition réelle et méthodique ✨
Devenir la super app financière de référence au Maroc — l’ambition est clairement affichée. Mais Cash Plus n’entend pas y parvenir par magie ou par décret. La stratégie est délibérément progressive.
Plutôt que de déployer des terminaux physiques coûteux, Cash Plus mise sur le paiement mobile par QR code. Un dispositif zéro coût pour le commerçant, simple à déployer, et accessible à l’ensemble des 2 millions de porteurs de compte actifs. L’idée est d’ancrer progressivement les habitudes de paiement digital dans les commerces de proximité — là où se jouent la majorité des transactions quotidiennes des Marocains.
L’éducation financière comme levier de transformation
Nabil Amar est catégorique : ce n’est pas la résistance culturelle qui freine la digitalisation, c’est l’absence d’accompagnement et d’éducation financière. Il prend l’exemple de l’évolution de la conscience des droits civiques au Maroc — une transformation profonde opérée en quelques décennies grâce à un travail patient de pédagogie et d’information.
La même logique s’applique aux usages financiers. Le secteur informel, souvent présenté comme un obstacle, est en réalité aux yeux du PDG un terrain fertile à défricher — à condition que tous les acteurs (établissements de paiement, banques, régulateurs, autorités) se coordonnent autour d’une offre gratuite et accessible pour les marchands.
Sa proposition concrète : un moratoire de deux ans sur les obligations fiscales liées aux paiements digitaux pour les commerçants, le temps de faire émerger l’écosystème et d’ancrer de nouveaux réflexes.