Il y a quelques années encore, les fellahs de la plaine du Souss voyaient leurs puits se tarir progressivement, saison après saison. Ce phénomène, longtemps vécu comme une fatalité locale, est aujourd’hui reconnu comme le symptôme d’une crise nationale profonde. Le Maroc traverse l’une des périodes de stress hydrique les plus sévères de son histoire moderne, et les signaux d’alarme se multiplient d’année en année.
Avec moins de 500 m³ d’eau disponible par habitant et par an — bien en dessous du seuil de pénurie fixé par l’ONU à 1 000 m³ — le royaume chérifien est officiellement en situation de pénurie hydrique structurelle. La pluviométrie irrégulière, la pression démographique, l’intensification agricole et les effets du changement climatique forment un cocktail explosif. Pourtant, le Maroc ne reste pas les bras croisés. Un plan national ambitieux est en marche, et ses contours méritent d’être examinés en détail.
Pourquoi le Maroc est particulièrement vulnérable
Une géographie ingrate aggravée par le climat
Le Maroc dispose d’un territoire aux contrastes saisissants : des sommets enneigés de l’Atlas au nord, jusqu’aux étendues arides du Sahara au sud. Mais cette diversité géographique cache une réalité hydraulique difficile. Les ressources en eau renouvelables sont estimées à environ 22 milliards de m³ par an, un volume en diminution constante depuis les années 1980 en raison de la baisse des précipitations. Certaines régions comme le Souss-Massa, le Tensift ou l’Oriental connaissent des déficits pluviométriques chroniques qui épuisent les nappes phréatiques bien plus vite qu’elles ne se rechargent.
Le changement climatique amplifie ce phénomène de manière préoccupante. Les modèles du GIEC prévoient une réduction des précipitations au Maghreb de l’ordre de 10 à 20 % d’ici 2050, accompagnée d’une hausse des températures qui accélère l’évapotranspiration. Autrement dit, même quand il pleut, l’eau s’évapore plus vite. Le Maroc perd ainsi chaque année des ressources précieuses avant même qu’elles puissent être captées.
Une demande qui ne cesse de croître
De l’autre côté de la balance, la consommation d’eau augmente sans relâche. Le secteur agricole est de loin le premier consommateur : il absorbe environ 85 % des prélèvements totaux, notamment pour l’irrigation des cultures d’exportation comme les agrumes, les tomates ou les avocats. Ces derniers, particulièrement gourmands en eau, font l’objet d’un débat croissant dans l’opinion publique marocaine.
Les villes, elles aussi, tirent sur la ressource. La population urbaine marocaine a doublé en trente ans, et les réseaux d’eau potable peinent à suivre. À cela s’ajoutent les pertes liées aux fuites dans les canalisations vieillissantes, qui représentent dans certaines communes jusqu’à 40 % de l’eau distribuée. C’est autant d’eau gaspillée avant même d’atteindre le robinet.
Le Plan National de l’Eau, colonne vertébrale de la réponse marocaine
Les grandes ambitions du programme 2020–2050
Face à cette situation, le Maroc a élaboré un Plan National de l’Eau (PNE) couvrant la période 2020–2050, adopté sous l’impulsion du ministère de l’Équipement et de l’Eau. Ce document stratégique fixe des objectifs clairs : sécuriser l’approvisionnement en eau potable, moderniser l’irrigation, lutter contre le gaspillage et développer des ressources non conventionnelles. Son budget prévisionnel dépasse les 383 milliards de dirhams sur trente ans, ce qui en fait l’un des plans d’investissement les plus ambitieux jamais engagés dans un pays du Sud.
Le PNE s’articule autour de plusieurs axes prioritaires. Le premier concerne la mobilisation de nouvelles ressources : construction de nouveaux barrages, interconnexion des bassins hydrauliques pour transférer l’eau des zones excédentaires vers les zones déficitaires, et développement massif du dessalement de l’eau de mer. Le deuxième axe vise la maîtrise de la demande, notamment en agriculture, avec la conversion à l’irrigation localisée — le fameux goutte-à-goutte — et la tarification incitative. Le troisième pilier porte sur la valorisation des eaux non conventionnelles, qu’il s’agisse du dessalement, de la réutilisation des eaux usées traitées ou de la collecte des eaux pluviales.
Les grands chantiers déjà lancés sur le terrain
Le Maroc n’attend pas 2050 pour agir. Plusieurs projets structurants sont déjà en cours ou récemment achevés. La station de dessalement de Chtouka Aït Baha, dans la région Souss-Massa, est devenue opérationnelle en 2021 : avec une capacité de 275 000 m³ par jour, elle alimente en eau potable une partie de la population d’Agadir et soutient l’irrigation agricole locale. C’est l’une des plus grandes infrastructures de dessalement d’Afrique.
Du côté des barrages, le programme national prévoit la construction de 20 nouveaux grands barrages et une centaine de petits ouvrages d’ici 2027. L’objectif est de porter la capacité de stockage nationale à plus de 25 milliards de m³. Parallèlement, un vaste réseau d’interconnexion entre bassins hydrauliques est en cours de réalisation, notamment l’axe reliant le bassin Sebou au bassin Bouregreg, pour sécuriser l’alimentation en eau potable de Rabat et de Casablanca lors des périodes de sécheresse.
Les mesures concrètes pour économiser l’eau
Ce que le plan prévoit pour réduire la consommation
L’un des aspects les plus novateurs du plan marocain, c’est son attention portée à la sobriété hydrique. Plutôt que de se contenter d’augmenter l’offre, les autorités veulent s’attaquer à la demande. En agriculture, le programme d’extension de l’irrigation localisée — lancé dès 2008 sous le Plan Maroc Vert — a déjà permis d’équiper plus de 600 000 hectares en systèmes goutte-à-goutte. L’objectif est d’atteindre le million d’hectares à l’horizon 2030.
Voici les principales mesures de maîtrise de la demande prévues par le PNE :
- Reconversion des périmètres irrigués vers des techniques économes en eau (goutte-à-goutte, aspersion)
- Réhabilitation des réseaux d’eau potable pour réduire les pertes par fuites
- Sensibilisation et éducation des citoyens aux économies d’eau dès l’école
- Tarification progressive de l’eau pour décourager la surconsommation
- Contrôle des forages illicites, qui épuisent les nappes phréatiques sans régulation
- Réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation des espaces verts et des golfs
Ces mesures, prises ensemble, visent à réduire les prélèvements agricoles de 15 à 20 % dans les horizons proches, ce qui représente un effort considérable pour un secteur qui fait vivre des millions de Marocains.
Le dessalement, pilier de la sécurité hydrique future
Le dessalement occupe une place centrale dans la stratégie marocaine à long terme. Le royaume dispose d’un linéaire côtier de plus de 3 500 km, entre l’Atlantique et la Méditerranée, ce qui lui confère un avantage stratégique indéniable. Le gouvernement ambitionne de porter la capacité nationale de dessalement à 1,4 milliard de m³ par an d’ici 2030, contre moins de 200 millions actuellement. Des projets sont à l’étude ou en cours sur plusieurs sites, notamment à Casablanca, Nador et Dakhla.
L’enjeu est aussi énergétique : le dessalement consomme beaucoup d’électricité. C’est pourquoi le Maroc mise sur son formidable potentiel solaire et éolien pour alimenter ces installations en énergie renouvelable. La station de Chtouka est déjà partiellement couplée à une ferme solaire. C’est une approche intelligente qui transforme deux contraintes — le manque d’eau et la dépendance aux énergies fossiles — en une solution intégrée.
Les défis qui restent à relever
Ambitieux sur le papier, le Plan National de l’Eau se heurte à des obstacles bien réels. Le premier est financier : mobiliser 383 milliards de dirhams sur trente ans suppose une continuité de l’effort budgétaire que les crises économiques pourraient compromettre. Le deuxième est gouvernance : la gestion de l’eau au Maroc implique une multitude d’acteurs — ministères, agences de bassins, offices régionaux, communes — dont la coordination n’est pas toujours fluide.
Il y a aussi la question sociale. La raréfaction de l’eau touche en priorité les populations rurales et les petits agriculteurs, qui n’ont pas les moyens d’investir dans des systèmes d’irrigation modernes ou de creuser des puits plus profonds. Si le plan ne prévoit pas des mécanismes d’accompagnement suffisants, il risque d’aggraver les inégalités territoriales déjà profondes entre zones urbaines et rurales.
Enfin, la culture du gaspillage reste un défi humain et culturel. Dans un pays où l’eau a longtemps coulé à bas prix, changer les comportements prend du temps. Les campagnes de sensibilisation existent, mais leur impact reste difficile à mesurer sur le court terme.
FAQ — La Crise de l’Eau au Maroc : Le Point en 2026
Qu’est-ce que le stress hydrique au Maroc concrètement en ce début d’année 2026 ?
Le stress hydrique désigne un déséquilibre critique où la demande en eau dépasse les ressources renouvelables disponibles, situant le Maroc sous le seuil d’alerte de 500 m³ par habitant et par an. En ce samedi 28 février 2026, bien que des précipitations exceptionnelles durant l’hiver aient permis un renflouement historique des barrages (atteignant parfois 70 % de remplissage dans certaines régions comme le Gharb), la situation reste structurellement fragile. Le changement climatique entraîne une évaporation accrue et des épisodes de crues violentes succédant à des années de sécheresse, rendant la gestion des réserves plus complexe que jamais pour assurer la pérennité de l’approvisionnement.
Le dessalement peut-il réellement résoudre la crise de l’eau au Royaume ?
Le dessalement est devenu le pilier central de la stratégie nationale pour sécuriser l’eau potable, avec l’objectif de couvrir 50 % des besoins du pays d’ici 2030. En 2026, la méga-station de Casablanca franchit une étape décisive avec une mise en service partielle prévue pour produire ses premiers millions de m³ dès l’été. Couplées aux énergies renouvelables (solaire et éolien) pour réduire l’impact écologique et le coût énergétique, ces installations permettent de déconnecter l’alimentation des grandes villes côtières de la dépendance aux pluies, réservant ainsi l’eau des barrages prioritairement à l’irrigation agricole et aux zones de l’intérieur.
Quels sont les secteurs les plus durement touchés par les restrictions d’eau ?
L’agriculture demeure le secteur le plus exposé, absorbant environ 80 % des ressources hydriques nationales ; en 2026, le passage massif au goutte-à-goutte et à l’irrigation de précision est devenu une obligation pour bénéficier des aides de l’État. Le secteur touristique, notamment les golfs et les grands complexes hôteliers, est désormais soumis à une réglementation stricte imposant l’utilisation exclusive d’eaux usées traitées (REUT) pour l’arrosage des espaces verts. Dans les zones urbaines, la lutte contre le gaspillage s’est intensifiée avec la généralisation des compteurs intelligents et des campagnes de détection des fuites sur les réseaux de distribution pour ramener les pertes sous la barre des 15 %.
Le Plan National de l’Eau (PNE) est-il à la hauteur de l’urgence actuelle ?
Le Plan National de l’Eau 2020-2050 a été considérablement musclé dans le Projet de Loi de Finances 2026 pour accélérer les projets d’interconnexion des bassins hydrauliques (les “autoroutes de l’eau”). Le succès de ce plan repose désormais sur la “convergence” : la capacité à synchroniser les infrastructures lourdes avec un changement profond des comportements citoyens. Les experts soulignent que si les barrages et les usines de dessalement fournissent l’offre, seule une gestion rigoureuse de la demande et une transition vers des cultures moins gourmandes en eau permettront au Maroc de garantir sa souveraineté hydrique face aux cycles de sécheresse qui deviennent la norme.