Pendant longtemps, la commande publique au Maroc a été perçue comme un mécanisme purement administratif, rigide, guidé par la recherche du prix le plus bas. Aujourd’hui, ce paradigme est en train de se fissurer. Le royaume réinvente progressivement son rapport aux achats de l’État, en y intégrant une dimension stratégique que beaucoup de pays développés ont mis des décennies à adopter. L’achat public devient un levier d’innovation, et les signaux envoyés par les réformes récentes sont clairs.
- Un cadre réglementaire en mutation profonde
- L’innovation comme critère d’attribution, pas seulement de conformité
- Les secteurs stratégiques à la croisée des chemins
- Les obstacles qui freinent encore la dynamique
- Ce que font les pays leaders, et ce que le Maroc peut en retenir
- Vers une politique d’achat public pleinement stratégique
Cette transformation n’est pas anodine. Elle touche à la manière dont l’État marocain finance, stimule et oriente le développement technologique et industriel du pays. Dans un contexte où le Maroc ambitionne de devenir un hub régional compétitif — notamment dans le cadre du Plan d’accélération industrielle et de la Vision 2030 — la réforme de la politique d’achat public prend une dimension stratégique de premier plan.
Un cadre réglementaire en mutation profonde
Le décret n° 2-22-431 relatif aux marchés publics, entré en vigueur en 2023, marque une rupture notable avec les pratiques antérieures. Il introduit des dispositions inédites favorisant l’accès des PME aux marchés de l’État, la prise en compte de critères environnementaux et sociaux, et — point crucial — une ouverture vers les offres innovantes.
Concrètement, l’administration peut désormais recourir à des procédures adaptées pour explorer des solutions techniques non encore éprouvées. Le dialogue compétitif, le partenariat d’innovation et les appels d’offres à critères multiples permettent de dépasser la logique du « mieux-disant financier » pour aller vers le « mieux-disant global ». Ce changement de vocabulaire n’est pas anodin : il traduit une volonté politique réelle de faire de la commande publique un outil de politique industrielle.
La Direction des Marchés Publics (DMP), rattachée au ministère de l’Économie et des Finances, joue ici un rôle central. Elle publie régulièrement des circulaires d’application et des guides pratiques à destination des acheteurs publics, pour accompagner la montée en compétence des administrations dans ce nouveau paradigme.
L’innovation comme critère d’attribution, pas seulement de conformité
Un glissement conceptuel majeur
Historiquement, les marchés publics marocains étaient attribués quasi exclusivement sur la base du prix. Le moins-disant l’emportait. Cette logique, si elle avait le mérite de la transparence et de la simplicité, décourageait de facto les offres innovantes, souvent plus coûteuses à court terme mais plus performantes sur la durée.
Le nouveau cadre réglementaire introduit une pondération des critères d’attribution qui permet de valoriser la qualité technique, la durabilité, l’empreinte carbone ou encore la capacité d’un soumissionnaire à proposer une solution novatrice. Des points peuvent être attribués pour le caractère innovant d’une offre, ouvrant la voie à des entreprises qui misent sur la R&D plutôt que sur la compression des coûts.
Les marchés réservés, un outil sous-utilisé
Le dispositif prévoit également des marchés réservés à certaines catégories d’entreprises — notamment les startups, les très petites entreprises ou les structures de l’économie sociale et solidaire. En théorie, ces mécanismes permettent à des acteurs porteurs d’innovation de remporter des contrats publics sans être écrasés par la concurrence de grands groupes établis. En pratique, leur utilisation reste encore marginale, faute de culture administrative adaptée et de dispositifs d’accompagnement suffisamment développés.
Les secteurs stratégiques à la croisée des chemins
Énergie, eau et transition écologique
Le Maroc a placé la transition énergétique au cœur de ses priorités nationales. Le programme NOOR pour l’énergie solaire, les projets d’éolien offshore, ou encore les investissements dans le dessalement de l’eau constituent des laboratoires vivants pour une commande publique orientée vers l’innovation. Dans ces secteurs, l’État marocain achète non pas seulement des équipements, mais des solutions systémiques impliquant ingénierie, transfert technologique et formation.
L’Office Chérifien des Phosphates (OCP), bien qu’étant une entreprise publique, est souvent cité comme un modèle en la matière. Son programme d’open innovation, qui intègre des startups dans sa chaîne d’approvisionnement, illustre comment une entité étatique peut utiliser ses achats pour stimuler un écosystème d’innovation local.
Numérique et administration digitale
Le programme Maroc Digital 2030 place la transformation numérique des services publics au premier rang des priorités. Des projets comme l’identité numérique, la e-santé ou les plateformes de services administratifs en ligne génèrent une demande publique massive pour des solutions technologiques. Ces marchés, souvent complexes et évolutifs, se prêtent particulièrement bien aux nouvelles formes de commande publique — notamment le partenariat d’innovation, qui permet à l’acheteur public de co-développer une solution avec un prestataire sur plusieurs années.
Les obstacles qui freinent encore la dynamique
Malgré les avancées réglementaires, plusieurs freins structurels persistent. En voici les principaux :
- La culture du risque zéro chez les acheteurs publics, qui redoutent les audits et préfèrent les solutions éprouvées aux offres innovantes
- Le manque de formation des agents publics aux nouvelles procédures de passation des marchés
- Les délais de paiement encore trop longs, qui pénalisent les PME et startups avec des trésoreries limitées
- L’insuffisance des dispositifs de préqualification permettant aux jeunes entreprises innovantes d’accéder aux marchés publics
- La fragmentation de la demande publique, chaque administration gérant ses achats de manière isolée, sans coordination stratégique nationale
Ces obstacles ne sont pas propres au Maroc. La France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni ont tous traversé des phases similaires avant de mettre en place des agences dédiées — comme Bpifrance ou Innovate UK — pour faire le lien entre la demande publique et l’offre innovante des entreprises.
Ce que font les pays leaders, et ce que le Maroc peut en retenir
Les États qui ont réussi à faire de la commande publique un moteur d’innovation ont généralement combiné plusieurs éléments : une vision stratégique claire, des objectifs chiffrés (par exemple, réserver 10 % des marchés à des solutions innovantes), des outils financiers d’accompagnement (avances, garanties, préfinancements), et une culture de l’évaluation par résultats plutôt que par conformité procédurale.
La Corée du Sud, par exemple, a mis en place dès les années 2000 un système dit de « marchés pour les produits innovants » dans lequel l’État s’engage à acheter des solutions nouvelles en échange d’un premier marché de référence pour les entreprises. Ce dispositif a permis à des milliers de PME technologiques coréennes de trouver leur premier client significatif — et de se développer ensuite à l’international.
Le Maroc dispose d’atouts réels pour s’inspirer de ces modèles : une administration centrale réactive, un tissu industriel en développement, et une volonté politique affichée de faire du pays un acteur de l’économie de la connaissance. Il manque encore la brique opérationnelle : une agence ou un dispositif dédié à la « commande publique d’innovation », avec des moyens et une gouvernance propres.
Vers une politique d’achat public pleinement stratégique
La question n’est plus de savoir si le Maroc doit utiliser ses achats publics pour stimuler l’innovation, mais comment accélérer ce mouvement déjà enclenché. Les réformes réglementaires sont là. Les ambitions industrielles sont affichées. Il reste à construire l’outillage opérationnel, à former les acheteurs publics et à créer les conditions de confiance entre l’État et les entreprises innovantes.
La commande publique représente au Maroc environ 15 % du PIB selon les estimations du ministère des Finances — soit plusieurs centaines de milliards de dirhams dépensés chaque année. Orienter même une fraction de cette masse vers des solutions innovantes aurait un effet de levier considérable sur l’ensemble de l’écosystème entrepreneurial et technologique du pays.
Le chemin est encore long, mais la direction est bonne. Et dans ce domaine, la volonté politique suffit rarement — c’est l’exécution qui fait la différence.
FAQ — Commande Publique et Innovation au Maroc en 2026
La politique d’achat public peut-elle vraiment stimuler l’innovation en 2026 ?
Oui, et c’est désormais un levier structurel. En février 2026, la commande publique marocaine n’est plus seulement un acte administratif mais un moteur industriel. Le nouveau décret (en vigueur depuis 2023 et consolidé en 2025) impose aux acheteurs publics de privilégier la valeur technique et l’impact durable. L’État utilise son poids financier (plus de 200 milliards de DH par an) pour “commander” l’innovation, notamment dans la souveraineté numérique et la transition énergétique.
Qu’est-ce que le partenariat d’innovation en 2026 ?
C’est l’outil “anti-obsolescence” du Maroc. Introduit pour répondre aux projets complexes (IA, Smart Cities), il permet à une administration de signer un contrat unique couvrant à la fois la R&D et l’achat de la solution finale.
- Avantage : Plus besoin de relancer un appel d’offres une fois la solution créée.
- Risque partagé : L’État finance les phases de tests, réduisant le risque financier pour les startups.
Les startups et TPME ont-elles enfin un accès réel aux marchés ?
La situation s’est nettement améliorée en ce début d’année 2026 :
- Quota réservé : 30 % des marchés publics sont désormais légalement réservés aux TPME, coopératives et auto-entrepreneurs nationaux.
- Préférence nationale : Une marge de préférence de 15 % est appliquée en faveur des entreprises marocaines pour soutenir l’emploi local.
- Allègement fiscal : Un nouveau taux d’enregistrement réduit de 0,1 % a été instauré en 2026 pour faciliter la signature des contrats.
Qu’en est-il des délais de paiement, le “nerf de la guerre” ?
C’est la grande réussite de la transformation digitale de la TGR (Trésorerie Générale du Royaume). En février 2026, le délai moyen de paiement des entreprises publiques s’est stabilisé autour de 32,5 jours. Le dépôt électronique des factures est devenu la norme, et les intérêts moratoires sont désormais versés de manière quasi-automatique en cas de retard, offrant aux innovateurs la visibilité financière nécessaire pour scaler.