Au Maroc, la scène startup a connu une effervescence remarquable ces dernières années. De Casablanca à Rabat, en passant par Marrakech et Agadir, des centaines de jeunes entreprises technologiques ont vu le jour, portées par une jeunesse ambitieuse et un tissu numérique en pleine expansion. Pourtant, derrière cette énergie débordante se cache une réalité plus nuancée : beaucoup de ces startups peinent à trouver des financements durables, capables d’accompagner leur croissance sur le long terme. La question des capitaux patients est au cœur du débat. Mais de quoi parle-t-on exactement, et pourquoi cela devient-il un enjeu critique pour l’écosystème marocain ?
Comprendre ce que sont les capitaux patients
Le terme “capital patient” désigne des investissements consentis sur des horizons temporels longs — souvent cinq à dix ans, voire davantage — sans pression de rendement immédiat. Contrairement aux fonds spéculatifs ou aux financements à court terme, le capital patient accepte une maturité plus lente, à condition que le projet soit solide, porteur d’impact et aligné sur des tendances de fond.
Pour une startup, ce type de financement est précieux. Il permet de construire un produit sans sacrifier la qualité à la vitesse, de pivoter sans paniquer, et de recruter les bons profils sans épuiser la trésorerie. Les exemples ne manquent pas à l’international : des fonds d’impact africains comme Partech Africa, ou encore des institutions comme la Banque européenne d’investissement, incarnent cette logique d’accompagnement sur la durée.
Au Maroc, la notion reste encore trop peu ancrée dans les pratiques des investisseurs locaux. La culture du retour rapide, héritée en partie de pratiques immobilières et commerciales traditionnelles, continue de dominer une partie des décisions d’investissement. C’est un frein structurel que plusieurs acteurs de l’écosystème commencent à nommer ouvertement.
L’état du financement des startups au Maroc
Selon le rapport African Private Equity and Venture Capital Association (AVCA) de 2023, le Maroc reste l’un des marchés les plus actifs d’Afrique du Nord en matière de venture capital. Environ 200 à 250 millions de dollars ont été levés par des startups marocaines ou opérant au Maroc entre 2020 et 2023. Des noms comme Chari, Zencargo ou Mansa ont réussi à attirer des financements internationaux significatifs.
Pourtant, ce chiffre masque une réalité : la grande majorité des startups marocaines reste cantonnée aux phases de pré-amorçage et d’amorçage, avec des tickets compris entre 50 000 et 500 000 dirhams. Le passage à la série A ou B, qui requiert des engagements de plusieurs millions de dollars sur plusieurs années, reste rare et difficile à décrocher localement.
Les raisons sont multiples. D’abord, le nombre de fonds de capital-risque actifs au Maroc reste limité. Des structures comme Maroc Numeric Fund II, CDG Invest ou encore Azur Innovation Fund jouent un rôle essentiel, mais leur capacité d’intervention ne couvre pas toute la demande. Ensuite, les family offices et investisseurs privés fortunés — qui pourraient incarner une forme de capital patient — préfèrent souvent des actifs tangibles comme l’immobilier ou les obligations.
Les obstacles structurels qui freinent le capital long terme
Un cadre réglementaire encore en transition
Le Maroc a réalisé des avancées notables avec la loi sur le capital-risque de 2006, actualisée depuis, et la création de l’Autorité Marocaine du Marché des Capitaux (AMMC). Mais plusieurs praticiens du secteur soulignent des lourdeurs persistantes : les délais de création et de clôture des fonds restent trop longs, la fiscalité applicable aux plus-values est peu incitative pour les investisseurs individuels, et les mécanismes de sortie (cession, introduction en bourse) sont encore peu développés.
Sans une sortie claire à l’horizon, il est difficile de convaincre un investisseur d’immobiliser son capital pendant huit ou dix ans. C’est un cercle vicieux que les pouvoirs publics doivent impérativement briser.
Une culture de l’immédiateté chez certains investisseurs
Au-delà du cadre légal, c’est parfois une question de mentalité. Beaucoup d’investisseurs marocains attendent un retour sur investissement en deux ou trois ans, ce qui est incompatible avec la réalité d’une startup technologique qui peut mettre cinq à sept ans avant d’atteindre la rentabilité. Ce décalage d’attentes conduit à des tensions entre fondateurs et bailleurs, et parfois à des décisions stratégiques précipitées.
Un fondateur casablancais d’une startup fintech, dont l’identité reste confidentielle, témoignait récemment lors d’une conférence : “On nous demandait d’être rentables à dix-huit mois, alors qu’on construisait une infrastructure de paiement. C’est comme demander à un agriculteur de récolter avant d’avoir semé.”
Un écosystème de business angels encore embryonnaire
Dans des pays comme la France ou les États-Unis, les business angels constituent le premier filet de sécurité pour les startups en phase de démarrage. Ils apportent non seulement du capital, mais aussi du réseau et de l’expertise. Au Maroc, ce réseau existe — via des associations comme le Réseau Maroc Business Angels (RMBA) — mais il reste limité en volume et en ticket moyen. Le financement participatif (crowdfunding), une alternative complémentaire, peine encore à trouver son régime juridique définitif.
Ce que font déjà bien certains acteurs marocains
Il serait injuste de noircir le tableau sans reconnaître les efforts réels déployés. Plusieurs initiatives méritent d’être soulignées :
- CDG Invest a mis en place des fonds orientés impact avec des horizons d’investissement de sept à dix ans, s’approchant d’une logique de capital patient.
- Maroc PME et CRI (Centres Régionaux d’Investissement) accompagnent des startups avec des subventions et des prêts à taux bonifiés, réduisant la pression sur la trésorerie immédiate.
- Le programme Intilaq de la Fondation OCP propose un accompagnement sur trois ans avec un soutien financier et humain, incarnant une forme hybride de capital patient non dilutif.
- UM6P Ventures, le fonds du Groupe OCP lié à l’université Mohammed VI Polytechnique, investit avec une vision à long terme dans des startups deeptech et agritech.
- Des incubateurs régionaux comme Technopark ou CasaTechno jouent un rôle de stabilisation en offrant infrastructure et premiers financements.
Ces acteurs montrent que le modèle est possible. Il reste à le généraliser.
Vers une nouvelle génération d’investisseurs marocains
La bonne nouvelle, c’est que les choses bougent. Une nouvelle génération de Marocains du monde — cadres supérieurs, entrepreneurs expatriés, professionnels de la finance internationale — commence à s’intéresser à l’investissement dans les startups marocaines. Ces profils ont été formés à la culture du venture capital, comprennent les cycles longs, et ont les reins financiers suffisamment solides pour accepter l’incertitude.
Des plateformes comme Afkar VC ou des réseaux diaspora commencent à structurer ces flux de capitaux. Parallèlement, des fonds panafricains — Novastar Ventures, Algebra Ventures — commencent à regarder le Maroc comme une porte d’entrée vers l’Afrique francophone, apportant avec eux des pratiques d’investissement plus patientes.
L’État marocain lui-même a un rôle clé à jouer. En créant des fonds de fonds souverains dédiés à l’innovation, en allongeant les horizons d’exonération fiscale sur les plus-values de cession de parts de startups, ou encore en instaurant des mécanismes de co-investissement public-privé, il pourrait catalyser l’émergence d’un capital patient local robuste.