Le Maroc évolue dans un environnement géopolitique complexe, entre Europe, Afrique et monde arabe. Alors que les sanctions internationales frappent de nombreux pays partenaires ou voisins, une question se pose naturellement : le royaume chérifien est-il exposé à ces turbulences, et si oui, de quelle manière ?
- Le Maroc, un pays épargné mais pas isolé
- L’impact indirect des sanctions visant des partenaires clés
- Le phosphate, une arme commerciale hors du radar des sanctions
- La question de la conformité aux sanctions et le risque de sanctions secondaires
- Les opportunités nées des sanctions mondiales
- Perspectives et vigilance pour l’avenir
La réponse est plus nuancée qu’il n’y paraît. Le Maroc n’est pas directement visé par des sanctions internationales majeures. Mais il serait naïf de croire qu’il évolue dans une bulle hermétique, imperméable aux effets de bord que génèrent ces mécanismes de pression économique mondiale.
Le Maroc, un pays épargné mais pas isolé
À ce jour, le Maroc ne fait l’objet d’aucune sanction internationale de la part des grandes puissances comme les États-Unis, l’Union européenne ou les Nations Unies. C’est un atout considérable pour un pays qui a fait de l’ouverture économique l’un de ses piliers stratégiques depuis les années 2000.
Le royaume a signé de nombreux accords de libre-échange — avec l’UE, les États-Unis, la Turquie, et plusieurs pays arabes — et joue un rôle croissant de hub continental entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. Cette position lui confère une forme de neutralité stratégique recherchée, qui explique en partie pourquoi Rabat maintient des relations diplomatiques actives avec des blocs souvent antagonistes.
Cela dit, ne pas être sanctionné ne signifie pas ne pas être affecté. Les économies modernes sont interdépendantes, et les sanctions qui frappent un partenaire commercial, un fournisseur ou un marché financier voisin peuvent provoquer des ondes de choc indirectes bien réelles.
L’impact indirect des sanctions visant des partenaires clés
La Russie, l’Ukraine et les effets sur les importations marocaines
Lorsque les sanctions occidentales massives ont été imposées à la Russie après l’invasion de l’Ukraine en février 2022, le Maroc n’avait pas de position officielle d’alignement. Il s’est abstenu lors du vote à l’ONU condamnant l’invasion. Cette posture pragmatique lui a permis de maintenir ses échanges commerciaux avec Moscou — notamment les importations de blé et d’engrais, deux produits vitaux pour l’agriculture marocaine.
Le Maroc importe une part significative de son blé tendre de Russie et d’Ukraine, deux pays directement touchés par le conflit et les restrictions économiques. En 2022, la flambée des prix des céréales sur les marchés mondiaux — partiellement liée aux sanctions et aux disruptions logistiques — a alourdi la facture d’importation marocaine et alimenté une inflation interne que les ménages ont douloureusement ressentie.
Les engrais représentent un autre point de vulnérabilité. Bien que le Maroc soit lui-même un géant mondial des phosphates via le groupe OCP, il importe certains intrants chimiques russes. Les restrictions sur les exportations russes ont tendu les marchés mondiaux des fertilisants, impactant les coûts de production agricole dans tout le royaume.
L’Iran et les effets sur le voisinage régional
Les relations entre le Maroc et l’Iran sont complexes et ont connu des ruptures diplomatiques à répétition. Les sanctions américaines et européennes contre Téhéran n’affectent pas directement les échanges marocains avec l’Iran, quasi inexistants. Mais elles contribuent à une instabilité régionale qui se répercute sur les flux migratoires, les marchés de l’énergie et la sécurité au Sahel — autant de dossiers qui concernent Rabat au premier chef.
Le phosphate, une arme commerciale hors du radar des sanctions
OCP, un acteur global dans un monde sous tension
Le groupe OCP, fleuron de l’économie marocaine et premier exportateur mondial de phosphates et d’engrais dérivés, navigue avec habileté dans cet environnement géopolitique tendu. Parce que le Maroc n’est pas sanctionné, OCP peut continuer à commercer librement avec l’Europe, l’Asie et les Amériques, contrairement à ses concurrents russes ou biélorusses, sévèrement touchés par les embargos occidentaux.
C’est même un avantage concurrentiel inattendu : les sanctions contre la Russie et la Biélorussie — deux exportateurs majeurs d’engrais potassiques — ont ouvert de nouveaux débouchés pour OCP sur des marchés qui cherchaient à diversifier leurs approvisionnements. En 2022 et 2023, le groupe a enregistré des bénéfices records, en partie grâce à cette recomposition forcée du marché mondial.
Voici les principaux effets observés pour OCP dans ce contexte :
- Hausse significative des prix des engrais phosphatés sur les marchés internationaux
- Augmentation de la demande en provenance d’Europe, d’Inde et du Brésil, soucieux de réduire leur dépendance à la Russie
- Renforcement des partenariats avec des pays africains dans le cadre de la stratégie de souveraineté alimentaire du continent
- Accélération des investissements dans les capacités de production pour répondre à la demande croissante
- Consolidation du leadership marocain dans la diplomatie agricole mondiale
La question de la conformité aux sanctions et le risque de sanctions secondaires
Un équilibre délicat pour les banques et entreprises marocaines
Si le Maroc lui-même n’est pas sanctionné, ses entreprises et établissements financiers doivent néanmoins naviguer avec prudence. Les sanctions secondaires américaines, notamment celles liées à l’Iran, à la Russie ou à la Corée du Nord, peuvent frapper des entités tierces qui maintiendraient des relations commerciales avec des pays visés — y compris des entreprises marocaines.
Les grandes banques marocaines, comme Attijariwafa Bank ou Banque Populaire, actives sur toute l’Afrique subsaharienne, doivent respecter scrupuleusement les règlements de conformité (compliance) imposés par les institutions financières internationales. Tout manquement pourrait les exposer à des pénalités sévères, voire à une exclusion partielle du système financier en dollars, ce qu’on appelle la dé-dollarisation forcée.
Ce risque pousse les institutions marocaines à investir massivement dans leurs dispositifs de conformité, de filtrage des transactions et de vérification des contreparties. C’est un coût réel, souvent sous-estimé, que génèrent indirectement les sanctions internationales — même pour un pays non ciblé.
Le Sahara occidental, une question qui flirte avec les tensions diplomatiques
La question du Sahara occidental reste un sujet sensible sur la scène internationale. Bien que le Maroc ne soit pas sanctionné à ce titre, certaines organisations et parlements européens ont exprimé des positions critiques, et des décisions judiciaires européennes ont remis en question des accords commerciaux incluant les territoires disputés. Ces contentieux, bien qu’ils ne constituent pas des sanctions au sens strict, exercent une pression diffuse sur les exportateurs marocains — notamment dans les secteurs des produits de la mer et des produits agricoles.
Les opportunités nées des sanctions mondiales
Le Maroc, alternative crédible pour les investisseurs en fuite
Paradoxalement, le durcissement des sanctions internationales contre plusieurs économies émergentes a renforcé l’attractivité du Maroc. Quand des investisseurs cherchent à repositionner leurs actifs hors des zones sanctionnées, un pays stable, bien connecté, disposant d’une main-d’œuvre qualifiée et d’accords commerciaux diversifiés devient naturellement une destination de substitution.
Le secteur automobile illustre bien ce phénomène. Des constructeurs et équipementiers qui réfléchissaient à diversifier leur production hors de Russie ou de Turquie — pays sous pression géopolitique croissante — ont regardé vers le corridor industriel Tanger-Kénitra avec un intérêt renouvelé. L’écosystème automobile marocain, déjà solide avec Renault et Stellantis, continue d’attirer de nouvelles lignes de production.
De même, la politique africaine du Maroc — réintégration dans l’Union africaine en 2017, réseau d’ambassades dense, rôle moteur dans les infrastructures continentales — lui confère un positionnement unique pour accompagner les entreprises qui cherchent à accéder aux marchés africains sans passer par des intermédiaires sous sanctions.
Perspectives et vigilance pour l’avenir
L’économie marocaine a démontré une résilience remarquable face aux chocs externes. Mais les risques indirects liés aux sanctions mondiales ne doivent pas être sous-estimés. La diversification des partenariats commerciaux, la montée en gamme industrielle et le renforcement des institutions financières sont autant de leviers qui permettront au royaume de continuer à tirer son épingle du jeu dans un monde de plus en plus fragmenté.
Le Maroc a tout intérêt à préserver sa neutralité pragmatique, à renforcer sa crédibilité en matière de conformité internationale et à capitaliser sur les opportunités que créent, paradoxalement, les sanctions imposées à d’autres. C’est une stratégie silencieuse mais efficace, que Rabat pratique avec une discrétion bien calculée.