Une success-story industrielle qui appelle désormais une question plus profonde. Le Maroc a réussi, en l’espace d’une génération, ce que peu de pays en développement parviennent à faire : se transformer en destination industrielle crédible aux yeux des multinationales. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le secteur automobile représente aujourd’hui plus de 30 % des exportations nationales, avec des usines Stellantis et Renault qui assemblent des centaines de milliers de véhicules chaque année. L’aéronautique, portée par des géants comme Safran et Boeing, a franchi le cap du milliard de dollars d’exportations. L’offshoring, la chimie des phosphates, le textile technique… autant de secteurs où le royaume s’est imposé comme un fournisseur fiable, compétitif, bien situé géographiquement.
- Ce que signifie vraiment “être assembleur”
- Les signaux encourageants d’une montée en gamme progressive
- Les obstacles structurels qui freinent le saut qualitatif
- Ce que d’autres pays ont fait, et ce que le Maroc peut en apprendre
- Les pistes concrètes pour dépasser le stade de l’assemblage
- La question n’est pas “si” mais “à quelle vitesse”
- FAQ — Compétitivité industrielle du Maroc
Mais derrière cette réussite se cache une réalité structurelle que les économistes marocains débattent avec de plus en plus d’acuité : le Maroc assemble, mais crée-t-il vraiment de la valeur ? Intègre-t-il de la technologie, de la recherche, de l’intelligence dans ses processus ? Ou reste-t-il, pour l’essentiel, un atelier low-cost pour donneurs d’ordre européens et américains ? C’est la question centrale à laquelle ce pays doit répondre pour écrire la prochaine page de son développement économique.
Ce que signifie vraiment “être assembleur”
Être assembleur industriel, ce n’est pas rien. Cela suppose une logistique rodée, une main-d’œuvre formée, une stabilité politique rassurante pour les investisseurs étrangers, et des infrastructures portuaires et routières à la hauteur. Le Maroc a construit tout cela patiemment, et ce n’est pas un hasard si Tanger Med figure parmi les plus grands ports d’Afrique et de la Méditerranée.
Pourtant, le modèle a ses limites bien connues. Dans une chaîne de valeur mondiale, l’assembleur occupe le maillon le moins rémunérateur. La conception, les brevets, les composants à haute valeur ajoutée, le marketing et la distribution — tout cela reste entre les mains des donneurs d’ordre étrangers. Le Maroc perçoit une part modeste de la valeur finale d’un véhicule qui traverse son sol avant d’être vendu en Europe. Le risque est réel : en cas de délocalisation vers un pays encore moins cher, ou de robotisation avancée des lignes d’assemblage, la chaîne peut se briser rapidement.
C’est exactement ce qui est arrivé à d’autres pays qui avaient misé uniquement sur les coûts salariaux. La compétitivité par les bas salaires est une course sans fin — et une course que le Maroc ne peut pas gagner indéfiniment face aux pays d’Afrique subsaharienne qui émergent comme alternatives attractives pour les entreprises cherchant des coûts encore plus faibles.
Les signaux encourageants d’une montée en gamme progressive
Dire que le Maroc stagne serait inexact. Des signaux concrets montrent une volonté — et parfois une capacité réelle — à monter dans la chaîne de valeur industrielle.
L’écosystème automobile comme laboratoire
Dans le secteur automobile, plusieurs sous-traitants marocains ont commencé à intégrer des activités d’ingénierie légère et de conception de pièces. Des entreprises comme Lear Corporation Maroc ou Delphi Technologies ont progressivement transféré des compétences techniques à leurs équipes locales. Plus symbolique encore : Renault a ouvert un centre de R&D à Casablanca, signe que le pays ne se résume plus à une simple chaîne de montage. Ce centre, certes modeste comparé aux sites français, marque néanmoins un tournant dans la perception du Maroc comme pays capable d’accueillir de la réflexion industrielle, pas seulement de l’exécution.
L’aéronautique, un secteur qui tire vers le haut
L’aéronautique marocaine offre peut-être le cas le plus intéressant. En deux décennies, le pays est passé de la fabrication de câblages simples à l’usinage de pièces structurelles complexes en titane et en aluminium. Le GIMAS (Groupement des Industries Marocaines Aéronautiques et Spatiales) regroupe aujourd’hui plus de 140 entreprises, dont certaines sont des PME marocaines qui ont su développer des savoir-faire reconnus. La formation des ingénieurs aéronautiques au sein d’écoles spécialisées comme l’ISMALA participe à cette montée en compétences lente mais réelle.
Les obstacles structurels qui freinent le saut qualitatif
Malgré ces avancées, plusieurs freins persistants empêchent le Maroc de franchir le cap décisif vers une économie industrielle réellement souveraine sur le plan technologique.
Voici les principaux blocages identifiés par les économistes et les acteurs du secteur privé :
- La dépendance aux donneurs d’ordre étrangers reste très forte. Les décisions stratégiques — choix des fournisseurs, évolutions technologiques, volumes de production — se prennent à Paris, Detroit ou Chicago, pas à Casablanca.
- L’investissement en R&D national est insuffisant. Le Maroc consacre moins de 0,8 % de son PIB à la recherche et développement, très loin des 2 à 3 % observés dans les pays industriels avancés. Sans recherche propre, difficile de générer des innovations brevetables.
- Le tissu de PME industrielles locales reste fragile. La grande majorité des emplois industriels sont générés dans des filiales de groupes étrangers. Les PME marocaines manquent souvent de financement, de marchés à l’export et d’accompagnement pour monter en gamme.
- La formation technique peine à suivre les besoins réels. Si les grandes écoles d’ingénieurs forment des profils compétents, le fossé entre les besoins des industries de pointe et l’offre de techniciens spécialisés reste préoccupant dans certaines régions.
- La propriété intellectuelle et les brevets sont quasi absents du paysage industriel marocain. Sans capacité à déposer et valoriser des innovations, le pays reste dans une posture d’exécutant.
Ce que d’autres pays ont fait, et ce que le Maroc peut en apprendre
L’histoire industrielle mondiale offre des exemples instructifs. La Corée du Sud des années 1970 était elle aussi un assembleur : les usines Hyundai et Samsung fabriquaient pour des donneurs d’ordre américains et japonais, avec peu de valeur ajoutée propre. En l’espace de deux décennies, grâce à des investissements massifs dans l’éducation, la R&D et une politique industrielle volontariste de l’État, le pays a construit des champions mondiaux capables de concurrencer leurs anciens donneurs d’ordre.
La Turquie offre un exemple plus proche, géographiquement et économiquement. Elle a su développer une industrie automobile nationale significative, avec des constructeurs comme Tofaş (joint-venture Fiat) mais aussi avec des projets nationaux comme Togg, la voiture électrique turque lancée en 2023 — symbole fort d’une ambition de souveraineté industrielle.
Le Maroc n’a pas les mêmes ressources que la Corée des années 1980, ni la même taille de marché que la Turquie. Mais il dispose d’atouts réels : une position géographique unique entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient, une stabilité politique comparative dans la région, et des ressources naturelles stratégiques — notamment les phosphates, essentiels à la transition agricole mondiale, et un potentiel en énergies renouvelables parmi les plus importants du continent.
Les pistes concrètes pour dépasser le stade de l’assemblage
Miser sur les secteurs à haute valeur ajoutée déjà présents
Plutôt que de tout reconstruire, le Maroc gagnerait à approfondir les secteurs où des compétences locales existent déjà. L’aéronautique, les énergies renouvelables, la chimie des phosphates et le digital offrent des opportunités réelles d’intégration verticale. OCP Group, par exemple, ne se contente plus d’exporter du phosphate brut : il produit des engrais fertilisants transformés et développe des solutions agricoles complètes pour l’Afrique. C’est le modèle à dupliquer.
Développer une politique industrielle ambitieuse et cohérente
Les plans successifs — Plan Émergence, Plan d’Accélération Industrielle, Nouveau Modèle de Développement — ont posé de bonnes bases. Mais une montée en gamme réelle nécessite une cohérence de long terme entre la politique éducative, la politique fiscale, les incitations à la R&D et l’accompagnement des PME. L’État doit jouer un rôle plus actif dans l’orientation des investissements vers les activités à forte intensité technologique.
Construire des écosystèmes d’innovation locaux
Des initiatives comme Mohammed VI Polytechnic University (UM6P) à Benguerir montrent que le Maroc peut créer des pôles d’excellence capables d’attirer des chercheurs internationaux et de produire de la connaissance applicable à l’industrie. Multiplier ces hubs, les connecter réellement aux entreprises industrielles, et financer des startups deeptech marocaines — voilà une voie crédible pour sortir progressivement du rôle d’atelier.
La question n’est pas “si” mais “à quelle vitesse”
Le Maroc a prouvé qu’il pouvait réussir des transformations économiques spectaculaires quand la volonté politique et les ressources s’alignent. La question n’est plus de savoir s’il peut dépasser le rôle d’assembleur, mais à quelle vitesse il peut le faire, et quelles priorités il choisit pour y parvenir. La fenêtre d’opportunité existe, notamment avec la recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales post-Covid et la montée en puissance du nearshoring européen.
Le risque serait de se satisfaire des succès actuels, de rester dans une zone de confort industrielle pendant que d’autres pays — en Asie du Sud-Est, en Europe de l’Est ou en Afrique — montent eux aussi les échelons. L’ambition de devenir une économie industrielle souveraine et innovante est à portée de main. Mais elle exige des choix courageux, des investissements massifs dans le capital humain, et une vision qui transcende les cycles électoraux et les plans quinquennaux.
FAQ — Compétitivité industrielle du Maroc
Le Maroc est-il compétitif face à d’autres pays émergents pour attirer les industries ?
Oui, le Maroc reste très attractif grâce à sa proximité avec l’Europe, ses infrastructures logistiques et sa stabilité. Mais cette attractivité repose encore trop sur les coûts salariaux, ce qui la rend vulnérable à terme.
Quels secteurs offrent les meilleures perspectives de montée en gamme industrielle ?
L’aéronautique, les énergies renouvelables, la chimie des phosphates et le digital sont les secteurs les plus matures pour développer une vraie valeur ajoutée nationale.
La R&D au Maroc est-elle suffisante pour soutenir une transition industrielle ?
Non, l’investissement en R&D reste insuffisant (moins de 0,8 % du PIB). Des initiatives comme UM6P sont prometteuses, mais doivent être massivement amplifiées pour avoir un impact structurel.
Le modèle coréen est-il transposable au contexte marocain ?
Partiellement. Le Maroc ne dispose pas des mêmes leviers budgétaires qu’avait la Corée du Sud, mais peut s’en inspirer sur la cohérence de la politique industrielle et l’investissement dans l’éducation technique et l’innovation.