Les chiffres qui devraient nous alerter
En 2023, les investissements mondiaux dans l’IA ont dépassé 91 milliards de dollars. En 2024, certains analystes estimaient que ce chiffre avait encore bondi de 40 %. OpenAI, valorisée à plus de 150 milliards de dollars, perd pourtant environ 5 milliards de dollars par an selon des documents internes relayés par The Information. Anthropic, Mistral, Cohere, Inflection… Le même schéma se répète : des levées de fonds colossales, des coûts d’infrastructure qui explosent, et une monétisation qui peine à suivre.
Ce n’est pas un détail : c’est le cœur du problème. Former un grand modèle de langage comme GPT-4 coûterait entre 50 et 100 millions de dollars rien qu’en calcul. Maintenir les serveurs pour des millions d’utilisateurs en temps réel représente des dizaines de millions par mois. Pendant ce temps, les prix d’abonnement restent volontairement bas pour maximiser l’adoption. Ce modèle n’est pas viable à long terme — il ressemble furieusement au Uber des premières années, qui brûlait du cash pour conquérir des parts de marché avant de rentabiliser. Sauf que chez Uber, on livrait un service physique irremplaçable. Chez l’IA grand public, la différenciation est encore à prouver.
Quand le hardware devient le vrai gagnant
Dans toute ruée vers l’or, ceux qui s’enrichissent vraiment sont les vendeurs de pioches. En 1849, c’étaient Levi Strauss et ses pantalons. En 2024, c’est Nvidia. Le fabricant de puces graphiques a vu son action multipliée par dix en deux ans, sa capitalisation boursière dépasse celle de tout le secteur pétrolier européen réuni. Jensen Huang, son PDG, est devenu l’une des personnalités les plus influentes au monde. Le marché valide massivement le boom de l’IA… mais valide-t-il les usages finaux ou simplement l’infrastructure ?
C’est une question cruciale. Car l’infrastructure peut exploser indépendamment des applications. En 2000, Cisco valait plus que n’importe quelle entreprise américaine. Internet a bel et bien changé le monde, mais l’action Cisco a chuté de 86 % et n’a jamais retrouvé son pic. On peut avoir raison sur la technologie et tort sur le timing — et sur les valorisations.
La bulle internet nous a déjà tout appris
Les historiens de la finance adorent répéter que les marchés ne se souviennent jamais de leurs propres erreurs. La bulle internet de 1995-2000 suit un schéma tellement précis qu’il en est presque pédagogique. D’abord, une technologie genuinement révolutionnaire — le web — capte l’attention mondiale. Ensuite, les capitaux affluent massivement vers tout ce qui touche de près ou de loin au secteur. Les valorisations s’envolent, déconnectées de tout fondamental. Puis la correction arrive, violente, implacable : le Nasdaq a perdu 78 % de sa valeur entre 2000 et 2002. Des centaines de milliards de dollars évaporés. Des milliers d’entreprises disparues.
Ce qui est fascinant, c’est que les gagnants de long terme de cette période — Amazon, Google, Salesforce — n’étaient pas forcément les plus valorisés au pic. Beaucoup de “darlings” de l’époque, comme Pets.com ou Boo.com, ont disparu du jour au lendemain. Les vrais survivants avaient quelque chose que les autres n’avaient pas : un chemin crédible vers la profitabilité.
“Dans les marchés financiers, toute nouveauté génère d’abord de la peur, puis de la cupidité, puis une correction. L’IA n’y échappera pas.”— Adaptée de John Kenneth Galbraith, The Great Crash 1929
Les signaux faibles que les investisseurs commencent à surveiller
Certains fonds d’investissement institutionnels commencent discrètement à réduire leur exposition aux valeurs IA pures. Ce n’est pas encore visible dans les manchettes, mais les conversations dans les salles de marché ont changé de ton. On parle moins de “potentiel infini” et davantage de retour sur investissement concret, de différenciation compétitive réelle, de barrières à l’entrée.
Voici les signaux que les analystes les plus avisés suivent de près en ce moment 🔍 :
- Laconcentration extrêmedu marché autour de trois ou quatre acteurs (OpenAI, Google DeepMind, Anthropic, Meta AI), qui rend toutes les autres startups structurellement vulnérables.
- L’effondrement des margesdans les services cloud IA, où la guerre des prix s’intensifie entre AWS, Azure et Google Cloud.
- Ladéception progressivedes entreprises clientes qui ont investi dans des outils IA sans voir de ROI mesurable à 18 mois.
- L’émergence demodèles open source performants(Llama de Meta, Mistral en Europe) qui cassent le modèle propriétaire payant.
- Lesprocès en cascadeautour du droit d’auteur et des données d’entraînement, qui pourraient remettre en cause des années de développement.
- Lafatigue des utilisateurs: les taux de rétention sur les outils IA grand public peinent à se maintenir après les premières semaines d’euphorie.
Pourquoi 80 % des startups IA vont disparaître
Dire que 80 % des startups échoueront peut sembler exagéré. En réalité, c’est probablement optimiste. L’écrasante majorité des jeunes pousses IA qui ont levé des fonds entre 2021 et 2024 n’ont pas de fossé défensif — ce que Warren Buffett appelle un “moat”. Elles construisent des applications au-dessus des API d’OpenAI ou d’Anthropic. Ce qui signifie que si OpenAI décide demain de proposer lui-même la fonctionnalité en question, leur business model s’effondre du jour au lendemain.
C’est exactement ce qui s’est passé avec des dizaines de startups construites autour des plugins ChatGPT : lorsque OpenAI a intégré les mêmes fonctions nativement, leurs clients ont tout simplement cessé de payer. Ce phénomène — qu’on appelle parfois “feature, not product” dans le jargon Silicon Valley — est l’un des plus grands tueurs silencieux de startups dans l’histoire de la tech.
Le problème de la différenciation dans un marché de commodité
L’IA générative devient peu à peu une commodité. Les modèles de base convergent en termes de capacités. GPT-4o, Claude 3.5, Gemini Ultra… À l’usage quotidien, la différence perçue par l’utilisateur moyen est de plus en plus ténue. Quand une technologie se commoditise, c’est toujours le moins-disant en termes de prix qui gagne — et les marges s’évaporent avec.
Les rares entreprises qui s’en sortiront sont celles qui auront réussi à intégrer l’IA dans un workflow métier spécifique avec des données propriétaires qui créent une vraie barrière à l’entrée. Salesforce avec Einstein. ServiceNow. Des acteurs verticaux dans la santé, la finance ou le droit, là où les données réglementaires et sectorielles forment un moat naturel. Le reste ? Exposé à la disruption.
Ce qui pourrait arriver si l’euphorie retombe
Un “crach” de l’IA ne ressemblerait probablement pas à un effondrement soudain et spectaculaire. Il ressemblerait davantage à un dégonflement progressif : des licornes qui lèvent moins facilement, des valorisations qui se contractent lors des tours suivants, des plans de licenciements discrets, puis des acquisitions à des valorisations décotées. Exactement comme en 2001, mais en slow motion — jusqu’au moment où le catalyseur extérieur fait tout basculer d’un coup.
Ce catalyseur pourrait être une décision réglementaire majeure en Europe ou aux États-Unis. Un accident grave impliquant un système IA autonome. Une révélation sur la manipulation des données d’entraînement. Ou simplement la prise de conscience collective que les promesses de productivité n’ont pas été tenues à l’échelle annoncée. Les marchés anticipent, mais ils peuvent aussi se tromper longtemps dans la même direction.
Ceux qui gagnent dans les grandes transitions technologiques ne sont pas les plus rapides à investir, mais ceux qui savent distinguer la technologie transformatrice de la spéculation qui l’accompagne. Tout n’est pas à fuir — mais tout n’est pas non plus à acheter les yeux fermés.
L’IA va changer le monde, mais pas de la façon dont vous l’imaginez
Voilà la nuance essentielle que beaucoup ratent : une bulle qui éclate ne signifie pas que la technologie était fausse. Internet a bel et bien révolutionné le monde, malgré la catastrophe boursière de 2000. L’IA va probablement faire de même. Mais entre la révolution réelle et la spéculation qui l’accompagne, l’écart peut être de plusieurs années — et de plusieurs dizaines de milliards de dollars perdus.
Les vrais gagnants de la révolution IA seront peut-être des entreprises qui n’existent pas encore, ou des acteurs industriels traditionnels qui auront su intégrer l’IA dans leurs processus de façon intelligente. Pas nécessairement les startups qui ont levé le plus d’argent, ni les modèles les plus médiatisés. L’histoire de la tech est pleine de ces contre-intuitions qui, avec le recul, paraissent évidentes 🌍.
Comprendre ce cycle — hype, surinvestissement, correction, adoption réelle — c’est se donner les moyens de traverser la tempête sans se faire emporter. La bulle va peut-être éclater. Mais après les bulles, il reste toujours quelque chose. La question, c’est de savoir quoi.
Questions fréquentes 💬
La bulle de l’IA va-t-elle vraiment éclater, ou est-ce de l’alarmisme ?
Ni l’un ni l’autre : c’est une probabilité sérieuse, pas une certitude. Les fondamentaux économiques actuels — pertes massives, valorisations déconnectées des revenus réels, concentration du marché — ressemblent fortement aux précédentes bulles technologiques. Cela ne garantit pas un crash, mais suggère qu’une correction significative est probable à horizon 2-4 ans.
Comment protéger ses investissements face à un potentiel effondrement de l’IA ?
La diversification reste la règle d’or. Éviter une surexposition aux pure-players IA sans revenus substantiels, privilégier les entreprises qui utilisent l’IA comme levier d’un business model déjà rentable, et surveiller les acteurs de l’infrastructure (semiconducteurs, cloud) qui gagnent quelle que soit l’application dominante.
Quels secteurs vont vraiment bénéficier de l’IA à long terme ?
La santé, le droit, la finance et l’ingénierie apparaissent comme les domaines où l’IA crée une valeur mesurable et durable. Ce sont des secteurs où la donnée propriétaire et la réglementation créent des barrières à l’entrée naturelles — exactement le type de moat qui permet de survivre aux corrections de marché.
L’IA peut-elle vraiment être comparée à la bulle internet de 2000 ?
Les parallèles sont frappants mais imparfaits. La bulle internet concernait principalement des entreprises sans revenus du tout. Certains acteurs IA ont des revenus réels et croissants. Mais les niveaux de valorisation et l’euphorie narrative rappellent fortement 1999 — ce qui devrait suffire à inciter à la prudence.