Internet raffole des théories du complot, surtout quand elles mêlent argent, pouvoir et mystère. Et peu de combinaisons sont aussi explosives que Jeffrey Epstein d’un côté, et le Bitcoin de l’autre. L’un représente l’élite corrompue, les réseaux d’influence occultes et des millions de dollars brassés dans l’ombre. L’autre incarne une révolution monétaire surgissant de nulle part, signée par un mystérieux personnage qui a disparu sans laisser de traces. Il n’en fallait pas plus pour que la rumeur enfle sur les forums, les réseaux sociaux et les vidéos YouTube à millions de vues.
Mais qu’y a-t-il vraiment derrière cette théorie ? Est-elle crédible ? Repose-t-elle sur des faits vérifiables, ou n’est-elle qu’un récit séduisant né de coïncidences mal interprétées ? Prenons le temps de l’analyser sérieusement. 🔍
Ce que l’on sait sur la création du Bitcoin
Satoshi Nakamoto, un fantôme au cœur de la révolution financière
Le Bitcoin a été introduit au monde en octobre 2008, via un livre blanc publié sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto. Ce document intitulé “Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System” posait les bases d’un système monétaire décentralisé, sans banque centrale, fonctionnant grâce à une technologie de registre distribué appelée blockchain. En janvier 2009, le premier bloc — le fameux genesis block — était miné, et l’aventure démarrait officiellement.
Depuis lors, l’identité de Satoshi Nakamoto reste l’un des plus grands mystères du monde technologique. Plusieurs individus ont été suspectés ou se sont eux-mêmes déclarés comme étant Satoshi : le développeur australien Craig Wright (dont les affirmations n’ont jamais été prouvées de façon convaincante), l’informaticien Hal Finney, le cryptographe Nick Szabo, ou encore l’ingénieur Dorian Nakamoto. Aucune piste n’a abouti à une certitude. Les 1,1 million de bitcoins que détiendrait Satoshi, jamais dépensés, dorment depuis plus de quinze ans dans des portefeuilles numériques silencieux.
La genèse idéologique d’une monnaie rebelle
Ce qui est documenté, en revanche, c’est l’état d’esprit qui a présidé à la naissance du Bitcoin. Le livre blanc paraît en pleine crise des subprimes, quelques semaines après la faillite de Lehman Brothers. Le genesis block lui-même contient un message caché : “The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks”, une référence directe à une une du quotidien britannique The Times. Le message est clair — le Bitcoin est une réponse à la défaillance du système bancaire traditionnel, un pied de nez aux institutions financières. 🔥
Cette philosophie cypherpunk — protéger la vie privée via la cryptographie, se soustraire au contrôle étatique — est aux antipodes du profil d’Epstein, homme des réseaux d’influence, de la manipulation et du système. Voilà déjà un premier point de friction majeur.
Jeffrey Epstein et l’argent : une fortune aux origines troubles
Un financier aux connexions inexpliquées
Jeffrey Epstein est mort en août 2019 dans sa cellule de la prison fédérale de Manhattan, officiellement par suicide, dans des circonstances qui ont alimenté à leur tour de nombreuses théories. De son vivant, il gérait un fonds d’investissement opaque, J. Epstein & Co, dont la clientèle restait mystérieuse. Sa fortune estimée à plusieurs centaines de millions de dollars n’a jamais trouvé d’explication entièrement satisfaisante.
Ce qu’on sait avec certitude : Epstein entretenait des liens avec des scientifiques de renom, des économistes, des milliardaires de la Silicon Valley et des personnalités politiques à travers le monde. Il finançait des recherches scientifiques via des donations à des institutions prestigieuses comme le MIT Media Lab — qui a dû s’en expliquer publiquement après son arrestation en 2019. Il rêvait, selon plusieurs témoignages, d’un futur transhumaniste et d’un contrôle sur les systèmes de pouvoir mondiaux.
Ce que la théorie prétend
La théorie circulant sur internet avance l’idée suivante : Epstein, disposant de ressources financières considérables et de contacts dans l’élite intellectuelle mondiale, aurait financé ou directement orchestré la création du Bitcoin. Certaines versions affirment qu’il aurait utilisé cette monnaie pour blanchir de l’argent ou déplacer des fonds à l’abri des regards. D’autres variantes vont encore plus loin, suggérant que Satoshi Nakamoto serait un pseudonyme collectif utilisé par un groupe lié à Epstein.
Voici les principaux arguments avancés par les partisans de cette théorie :
- 📅 Le Bitcoin apparaît en 2008, période où Epstein était encore libre et actif financièrement, avant sa première condamnation de 2008 pour sollicitation de prostitution (peine négociée avec peu de prison ferme)
- 🌐 Epstein fréquentait des informaticiens et cryptographes de haut niveau dans les cercles qu’il finançait
- 💰 Sa fortune inexpliquée aurait pu servir à financer discrètement un projet technologique d’envergure
- 🔒 Le Bitcoin offre une pseudo-anonymisation des transactions qui aurait pu l’intéresser
- ❓ La disparition soudaine de Satoshi Nakamoto en 2010-2011 coïncide avec la période où la surveillance autour d’Epstein s’intensifie
Ces arguments semblent troublants à première vue. Mais sont-ils fondés ?
Pourquoi cette théorie ne tient pas la route
L’absence totale de preuves directes
La première difficulté — et elle est rédhibitoire — est l’absence absolue de preuves concrètes liant Epstein au Bitcoin. Aucun document, aucune transaction, aucun témoignage crédible, aucune messagerie retrouvée ne fait référence à une implication d’Epstein dans la création de la cryptomonnaie. Les enquêtes menées après sa mort par le FBI, le DOJ et diverses commissions parlementaires n’ont pas mis au jour la moindre connexion avec Satoshi Nakamoto ou la blockchain.
La communauté cypherpunk, dans laquelle le Bitcoin a émergé organiquement, est bien documentée. On connaît les listes de diffusion, les échanges entre Satoshi et des développeurs comme Hal Finney ou Gavin Andresen. Ce milieu est composé de militants libertariens de la vie privée numérique — un univers radicalement étranger à celui d’Epstein, homme de l’establishment.
La logique interne du Bitcoin contredit la thèse
Si Epstein avait voulu créer un outil pour déplacer de l’argent discrètement, le Bitcoin public et traçable sur la blockchain n’était pas le bon choix. Toutes les transactions sont enregistrées de façon permanente et visible sur un registre public. Des outils bien plus discrets existaient déjà, comme les comptes offshore dans des paradis fiscaux — qu’il utilisait d’ailleurs abondamment. Le Bitcoin, par construction, laisse des traces. 🧐
Par ailleurs, Satoshi Nakamoto a montré une cohérence idéologique profonde sur plusieurs années, via des centaines de messages techniques et philosophiques. La vision du Bitcoin est celle d’un ingénieur-philosophe passionné par la cryptographie et la liberté financière, pas d’un financier véreux cherchant à dissimuler des flux illicites.
Des coïncidences temporelles mal interprétées
Le fait que Bitcoin soit né en 2008 et qu’Epstein ait été condamné la même année n’est pas une coïncidence significative : des milliers d’événements majeurs se sont produits cette année-là, à commencer par la crise financière mondiale qui est précisément le catalyseur documenté du projet Bitcoin. Voir un lien entre les deux relève du biais de confirmation, ce mécanisme cognitif qui nous pousse à interpréter des données neutres comme des preuves d’une théorie préexistante. ✨
Pourquoi ces théories séduisent autant
Le besoin humain d’expliquer l’inexplicable
Il y a quelque chose de profondément humain dans notre fascination pour les théories du complot. Quand un mystère comme celui de Satoshi Nakamoto rencontre une figure aussi sulfureuse qu’Epstein, notre cerveau cherche instinctivement un lien. L’incertitude est inconfortable, et une histoire — même fausse — vaut mieux que le vide.
La mort d’Epstein dans des circonstances floues a démultiplié ce phénomène. Beaucoup de personnes ont du mal à accepter que des questions aussi importantes restent sans réponse. Résultat : les théories prolifèrent, se connectent entre elles, créent un récit global où tout semble lié. C’est le terreau fertile du conspirationnisme moderne, amplifié par les algorithmes des réseaux sociaux qui récompensent l’engagement émotionnel.
La vraie question que pose cette théorie
Au fond, la vraie interrogation n’est pas “Epstein a-t-il créé Bitcoin ?” — la réponse est non. La vraie question est : qui est vraiment Satoshi Nakamoto, et pourquoi ce mystère persiste-t-il ? C’est une interrogation légitime, qui mérite des recherches sérieuses. Des analyses linguistiques, des études comportementales, des recoupements de données ont été réalisés par des chercheurs du monde entier. La piste la plus solide aujourd’hui pointe vers un individu ou un petit groupe issu de la communauté cryptographique anglophone des années 2000 — sans lien avec Epstein.
FAQ — Bitcoin, Satoshi et controverses financières
Jeffrey Epstein a-t-il jamais mentionné le Bitcoin ou les cryptomonnaies ?
À ce jour, aucun document publié, aucun témoignage et aucune enquête officielle ne fait état d’une quelconque mention du Bitcoin ou des cryptomonnaies par Epstein, ni dans ses communications privées ni dans ses activités financières documentées.
Qui sont les candidats les plus sérieux à l’identité de Satoshi Nakamoto ?
Les pistes les plus étudiées par les chercheurs sont Nick Szabo (concepteur du “bit gold”, précurseur du Bitcoin), Hal Finney (premier utilisateur après Satoshi) et un possible collectif anonyme. Craig Wright a affirmé être Satoshi, mais ses preuves ont été jugées non concluantes par la justice britannique en 2024.
Le Bitcoin peut-il vraiment servir à blanchir de l’argent ?
Contrairement à une idée reçue, le Bitcoin est moins adapté au blanchiment que le cash ou les comptes offshore, car toutes les transactions sont publiques et permanentes sur la blockchain. Des outils d’analyse comme Chainalysis permettent aujourd’hui de tracer de nombreuses transactions suspectes.
Pourquoi Satoshi Nakamoto a-t-il disparu en 2011 ?
Sa disparition reste inexpliquée. Dans ses derniers messages, Satoshi indiquait “passer à autre chose”. Certains pensent qu’il a voulu protéger le projet en le rendant véritablement décentralisé, sans figure de proue qui pourrait être ciblée par des gouvernements ou des acteurs malveillants.