Entre utopie fondatrice et désillusion numérique, la grande désillusion du web. Il y a quelque chose de vertigineux à scroller pendant trois heures d’affilée et à réaliser qu’on n’a pas croisé une seule pensée véritablement originale. Juste des échos de ce qu’on aimait déjà, des reflets de soi-même renvoyés par des interfaces qui nous connaissent mieux que nos proches. Ce malaise diffus, de plus en plus de gens le ressentent sans savoir le nommer. Et si Internet, tel qu’on l’avait rêvé, avait bel et bien cessé d’exister ?
La Dead Internet Theory, un miroir inconfortable
Une théorie complotiste qui dit quelque chose de vrai
La Dead Internet Theory affirme que la majorité de l’activité en ligne serait aujourd’hui générée par des bots, du contenu créé par intelligence artificielle et des algorithmes de recommandation, dans le but de réduire les interactions humaines authentiques — et, dans les versions les plus radicales, de contrôler les populations. Les spécialistes rejettent massivement la thèse dans sa dimension conspirationniste. Pourtant, elle pointe quelque chose de réel.
Nous sommes de plus en plus entourés de signaux qui imitent la présence humaine. Des commentaires générés automatiquement, des profils fantômes qui gonflent les métriques d’engagement, des contenus optimisés pour les algorithmes plutôt que pour les esprits. L’inquiétude n’est pas que le web soit entièrement artificiel. C’est qu’il soit devenu de plus en plus difficile de distinguer l’authentique du fabriqué.
Le solipsisme numérique, nouvelle angoisse de notre époque
La philosophie a un mot pour désigner cette peur de n’être entouré que de fictions : le solipsisme. Appliqué à Internet, il décrit cette sensation que le monde numérique qui nous entoure n’est plus peuplé d’individus réels, mais de systèmes automatisés conçus pour maintenir notre attention. Cette angoisse moderne, aussi irrationnelle qu’elle puisse paraître, traduit un vrai changement dans notre rapport au web.
L’utopie d’Internet, retour sur une promesse grandiose
Des pionniers qui croyaient changer le monde
Pour comprendre ce que nous avons perdu, il faut revenir à ce que nous espérions. En 1912, Guglielmo Marconi déclarait que la radio rendrait la guerre impossible. En 1960, le chercheur Licklider imaginait une symbiose homme-machine capable de libérer l’humanité du travail répétitif. En 1969, les premiers nœuds d’ARPAnet — l’ancêtre d’Internet — étaient connectés entre UCLA et le Stanford Research Institute.
Puis vint Tim Berners-Lee, créateur du World Wide Web en 1989. Dans les premières lignes de présentation de son projet, on pouvait lire : “Il n’y a pas de sommet au web.” Toutes les pages, tous les sites devaient être interconnectés et égaux. La hiérarchie, abolie. L’intermédiaire, supprimé. La promesse était révolutionnaire : connecter les humains entre eux pour valoriser l’intelligence collective, sans contrainte géographique ni autorité supérieure.
Les années héroïques du web libre
Cette vision a pris vie. Wikipedia a ouvert la première encyclopédie libre, construite sur le principe de l’intelligence collective. WikiLeaks a fait de l’information une denrée impossible à contrôler. Les créateurs de contenu se sont multipliés, prenant la parole là où jadis seuls les médias traditionnels régnaient. Les vidéastes ont regardé la télévision dans les yeux et lui ont offert un canal direct, personnel, sans filtre.
Il y avait aussi des histoires comme celle de Mats Steen, jeune Norvégien atteint d’une maladie dégénérative, presque invisible dans le monde physique, mais personnalité incontournable dans sa guilde World of Warcraft. À sa mort en 2014, des dizaines de joueurs venus de toute l’Europe ont fait le voyage jusqu’en Norvège pour assister à ses funérailles. Internet n’était pas une fuite du réel. C’était un réel parallèle, parfois plus humain que l’original.
Comment l’utopie s’est éteinte
L’industrialisation silencieuse du web
Le rêve s’est effacé progressivement, sans que personne ne sonne l’alarme. Les entreprises nées sur la continuité des idéaux fondateurs ont fini par croiser la rentabilité. Et à ce moment-là, tout a basculé.
On a longtemps cru qu’Internet était une technologie post-industrielle, immatérielle, différente des vieilles multinationales. C’était une illusion. La force de Google et d’Amazon réside dans des kilomètres carrés de serveurs qui tournent dans des hangars géants, refroidis par des quantités d’eau colossales. Rien de tout cela n’est immatériel. L’infrastructure du web a créé des géants surpuissants qui ont reproduit les logiques capitalistiques les plus classiques.
La course à la rétention et ses dommages collateraux
Ces entreprises ont alors appliqué au web un principe simple : tout doit être optimisé pour maximiser le temps de cerveau disponible. La captologie s’est imposée. Le designer en chef de Google, Douglas Bowman, a quitté l’entreprise en 2009 en expliquant publiquement qu’une équipe entière testait 41 nuances de bleu différentes pour déterminer laquelle retenait le mieux l’attention. Il ne pouvait plus travailler dans cet environnement.
Le résultat, c’est un Internet devenu lisse, calibré, sans aspérité. Les interfaces répondent à des logiques de gamification empruntées aux jeux les plus addictifs. Les dark patterns se multiplient. Les applications sont conçues pour que vous restiez, pas pour que vous soyez satisfaits.
Voici ce que ce processus a concrètement produit :
- La concentration des usages : des communautés autrefois éclatées en forums spécialisés ont été absorbées par quelques plateformes dominantes
- L’homogénéisation des contenus : les mêmes vidéos circulent, les mêmes formats s’imposent, les mêmes métriques gouvernent tout
- L’effet de réseau : impossible de quitter Instagram quand toutes vos connaissances y sont
- L’enshittification : une fois l’utilisateur captif, la qualité du service se dégrade, les publicités envahissent, les abonnements payants prolifèrent
- La médiation invisible : dans chaque échange privé se glisse désormais un invité invisible qui prend des notes et oriente la discussion
L’algorithme, ce dieu que personne ne comprend
Une boîte noire qui dicte nos réalités
L’algorithme est devenu l’enjeu central de nos vies numériques. Créateurs de contenu, politiciens, chefs d’entreprise : tous sont obsédés par cette boîte noire qui décide de l’information à laquelle nous avons accès. Ses défenseurs affirment qu’il ne fait que s’adapter à nos comportements pour mieux nous satisfaire. Ses critiques soulignent qu’il privilégie systématiquement le contenu le plus facile, le moins exigeant, le plus susceptible de déclencher une réaction émotionnelle.
Les ingénieurs eux-mêmes avouent ne plus toujours comprendre les transformations de leurs modèles. Ces systèmes agissent comme des oracles dont même les prêtres ne saisiraient plus l’interprétation. Nous avons créé quelque chose qui nous échappe. Et loin de nous confronter à ce que nous aurions besoin de voir, ces outils sont devenus extrêmement performants pour ne nous montrer que ce que nous voulons déjà voir.
Le paradoxe de l’hyperconnexion
Plus le monde est à portée de clic, plus l’image que nous en percevons semble étroite et répétitive. Internet devait élargir notre horizon. Il a fini par construire, pour chacun d’entre nous, une cellule capitonnée de miroirs. Nous avons troqué l’immensité du village global pour le confort exigu d’une chambre d’écho.
Comme Baudrillard l’avait anticipé dans Simulacres et Simulation — dont la présence au début de Matrix n’est pas anodine — la simulation a fini par dévorer le réel. Le virtuel n’a pas remplacé le monde physique, il l’a infusé jusqu’à ce qu’il soit impossible de distinguer l’un de l’autre.
Internet est mort, vive Internet
Le mythe de Saturne et la contre-culture dévorée
Goya a représenté Saturne en train de dévorer l’un de ses enfants : averti qu’une prophétie annonçait sa chute par sa descendance, le dieu du temps engloutit ses enfants dès leur naissance pour conserver le pouvoir. Ce mythe dit quelque chose d’essentiel sur Internet.
Chaque contre-culture émergente, chaque geste subversif, chaque révolution créatrice finit par être absorbée et normalisée, digérée jusqu’à perdre toute marge de manœuvre. Le jazz a hurlé l’âme des oubliés avant de devenir un produit de niche commerciale. Le rap a crié la révolte avant de se retrouver dans des playlists sponsorisées. Les blogs, refuges d’expression libre et marginale, ont disparu, remplacés par des profils formatés soumis aux mêmes algorithmes. La marge a été avalée. Le chaos remplacé par la prévisibilité.
La résistance par la conscience
Tout n’est pourtant pas perdu. La meilleure arme reste la conscience critique. Comprendre ces mécanismes, identifier ses biais, prendre du recul sur les logiques algorithmiques permet de préserver un espace de liberté mentale. Résister ne signifie pas disparaître du réseau. Cela signifie refuser de croire que la matrice n’existe pas.
L’autonomie numérique ne consiste pas à créer un monde à part, mais à cultiver un regard lucide, à préserver l’esprit d’expérimentation là où il est encore possible. C’est continuer à sauter dans le vide avec la conscience que les règles du jeu sont biaisées — et décider d’y agir quand même, sans illusion.
Internet s’efface. Mais il renaît chaque jour dans ceux qui comprennent ses rouages et choisissent de ne pas s’y perdre entièrement.
FAQ
Internet est-il vraiment en train de mourir ?
Non au sens technique, mais l’Internet tel qu’il avait été rêvé — horizontal, libre, décentralisé — a profondément muté. Il est aujourd’hui dominé par quelques mega-corporations qui en contrôlent les usages et les contenus.
Qu’est-ce que la Dead Internet Theory ?
C’est une théorie selon laquelle la majorité de l’activité en ligne serait générée par des bots et de l’IA plutôt que par des humains réels. Elle est rejetée dans sa forme complotiste, mais pointe des réalités documentées sur l’automatisation croissante du web.
Peut-on encore trouver un Internet authentique ?
Oui, mais il faut le chercher activement : communautés de niche, forums indépendants, créateurs marginaux. L’authenticité existe encore, elle est simplement moins visible car les algorithmes favorisent le contenu mainstream.
Comment résister aux dérives algorithmiques ?
En développant une conscience critique des mécanismes de rétention, en diversifiant ses sources d’information, en choisissant délibérément ce qu’on consomme plutôt que de subir passivement les recommandations automatiques.