Le Maroc reçoit en moyenne plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an. Une ressource que le pays a commencé à convertir en électricité à grande échelle — et que le secteur des data centers commence, lui aussi, à regarder de très près.
L’explosion du cloud computing, de l’intelligence artificielle et des usages numériques en Afrique crée une demande croissante en infrastructures de traitement de données. Le Maroc, positionné entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne, ambitionne de devenir un hub numérique régional de premier plan. Mais construire des data centers ne suffit pas : encore faut-il pouvoir les alimenter de manière fiable, compétitive… et durable. C’est là qu’entre en scène l’énergie solaire.
La question n’est pas anodine. Un data center de taille moyenne consomme autant d’électricité qu’une petite ville. Face à des prix de l’énergie qui flambent à l’échelle mondiale et des engagements ESG de plus en plus contraignants, les opérateurs cherchent des alternatives. Le solaire marocain offre une proposition rare : abondante, prévisible, et de moins en moins chère.
Un contexte énergétique qui change la donne
Le Maroc a engagé l’une des transitions énergétiques les plus ambitieuses du continent africain. La centrale solaire de Noor Ouarzazate, inaugurée en plusieurs phases, est devenue un symbole mondial de cette ambition : avec une capacité installée de plus de 580 MW, elle figure parmi les plus grandes installations solaires thermodynamiques du monde. Ce n’est pas un détail anecdotique pour les investisseurs en infrastructure numérique — c’est un signal fort.
La stratégie énergétique nationale vise à porter la part des renouvelables à 52 % de la capacité électrique installée d’ici 2030. Dans ce cadre, le coût de production de l’électricité solaire photovoltaïque a chuté dramatiquement : il est aujourd’hui souvent inférieur à 0,03 dollar par kWh sur les grands projets industriels. Pour un secteur aussi gourmand en électricité que les data centers, ce différentiel de coût peut représenter des millions d’euros d’économies annuelles.
Le prix de l’énergie, nerf de la guerre des data centers
L’énergie représente en moyenne 40 à 60 % des coûts opérationnels d’un centre de données. Un opérateur qui s’installe dans une zone où l’électricité est peu chère et stable prend un avantage compétitif structurel sur ses concurrents. C’est exactement la logique qui a conduit des géants comme Google ou Microsoft à installer des data centers en Scandinavie, où l’énergie hydraulique est abondante et bon marché.
Le Maroc joue aujourd’hui une carte similaire avec le solaire. Des zones industrielles dotées de corridors énergétiques dédiés commencent à émerger dans des régions comme Ouarzazate, Laâyoune ou Dakhla. Certains projets prévoient même des alimentations directes depuis des parcs solaires vers des zones de colocation numérique — ce qu’on appelle des configurations behind-the-meter, qui contournent partiellement le réseau public et sécurisent l’approvisionnement à un coût maîtrisé.
Les atouts géographiques et stratégiques du Maroc
Au-delà de l’énergie, le Maroc dispose d’une position géographique exceptionnelle. Le pays est connecté à l’Europe via plusieurs câbles sous-marins à fibre optique, dont les artères majeures reliant le continent africain au reste du monde passent par ses côtes atlantiques et méditerranéennes. La latence entre Casablanca et Madrid ou Lisbonne est inférieure à 10 millisecondes — une donnée cruciale pour les applications temps réel.
Cette situation fait du Maroc un candidat naturel pour héberger des infrastructures qui servent à la fois les marchés africains en forte croissance et les entreprises européennes souhaitant externaliser une partie de leur infrastructure dans un pays stable, proche, et bénéficiant d’accords commerciaux avantageux avec l’Union européenne.
Une stabilité politique et réglementaire appréciée
Dans un continent où la volatilité politique reste un risque majeur pour les investisseurs, le Maroc bénéficie d’une réputation de stabilité enviable. Le cadre réglementaire pour les investissements étrangers s’est progressivement modernisé, avec des zones franches offrant des avantages fiscaux conséquents. L’APEBI, fédération marocaine du numérique, milite activement pour la création d’un cadre juridique clair autour de la souveraineté des données — un enjeu de confiance essentiel pour attirer les grandes entreprises internationales.
Un analyste senior d’un cabinet de conseil en infrastructure numérique basé à Casablanca le résumait ainsi en 2024 : « Le Maroc a tous les ingrédients pour devenir le Singapore de l’Afrique dans le domaine du numérique : position géographique, connectivité, stabilité et transition énergétique en marche. »
Les défis concrets à surmonter
Pourtant, l’enthousiasme mérite d’être tempéré par une lecture lucide des obstacles. L’énergie solaire, aussi abondante soit-elle au Maroc, présente une intermittence inhérente : elle ne produit pas la nuit, et fluctue selon la météo. Or, un data center fonctionne 24h/24, 7j/7, avec des exigences de disponibilité proches de 100 %. La question du stockage d’énergie — via des batteries à grande échelle ou de l’hydrogène vert — est donc centrale, et pas encore résolue à grande échelle dans le pays.
La solution passe souvent par un mix énergétique intégrant le solaire, l’éolien et le réseau national comme filet de secours. Certains projets explorent aussi les Power Purchase Agreements (PPA) de long terme avec des producteurs d’énergie renouvelable, permettant de sécuriser un approvisionnement stable à prix fixe sur 15 à 20 ans.
Voici les principaux défis que le secteur devra adresser pour concrétiser ce potentiel :
- Intermittence solaire : nécessité de systèmes de stockage ou d’un mix énergétique fiable pour garantir une alimentation continue 24h/24.
- Connectivité des zones ensoleillées : les régions à fort potentiel solaire (Sud, pré-Sahara) restent parfois éloignées des nœuds internet majeurs, ce qui implique des investissements en infrastructure télécom.
- Gestion thermique : les températures élevées augmentent les besoins en refroidissement, ce qui peut partiellement annuler les gains énergétiques du solaire.
- Compétences locales : le marché du travail en ingénierie de data center reste en cours de structuration au Maroc, avec un besoin fort en formation spécialisée.
- Cadre légal sur les données : la loi 09-08 sur la protection des données personnelles est en révision pour mieux s’aligner sur les exigences du RGPD européen.
Le refroidissement, un enjeu souvent sous-estimé
Un paradoxe mérite d’être souligné : les régions les plus ensoleillées du Maroc sont aussi les plus chaudes. Or, le refroidissement représente parfois plus de 30 % de la consommation électrique d’un data center. Des innovations comme le free cooling indirect — qui exploite les températures nocturnes fraîches des zones désertiques — ou les systèmes adiabatiques commencent à être sérieusement explorées. La différence de température entre le jour et la nuit dans des zones comme le Souss-Massa peut atteindre 20°C, offrant une fenêtre de refroidissement naturel particulièrement intéressante pour les opérateurs.
Les acteurs qui misent déjà sur cette dynamique
Plusieurs opérateurs ont commencé à positionner leurs pions. DataCenter Morocco, filiale locale de Maroc Telecom, a développé ses infrastructures à Rabat et Casablanca avec des engagements croissants en matière d’efficacité énergétique. Le groupe CEED a annoncé en 2023 un projet de data campus de nouvelle génération intégrant une composante renouvelable dès sa conception. Du côté international, des acteurs panafricains comme Africa Data Centres, appartenant au groupe Liquid Intelligent Technologies, regardent le Maroc avec un intérêt manifeste.
L’État n’est pas en reste. Le programme Maroc Digital 2030 identifie explicitement l’hébergement de données comme un levier de souveraineté numérique et de croissance économique. Des discussions sont en cours pour créer des zones industrielles numériques intégrées à des parcs d’énergie renouvelable, sur le modèle des tech parks qui ont fait le succès de certaines régions irlandaises ou néerlandaises dans les années 2000.
Un avantage compétitif réel, mais encore conditionnel
En définitive, le solaire offre au Maroc un avantage compétitif réel — mais qui ne s’activera pleinement qu’avec des investissements coordonnés dans le stockage d’énergie, la connectivité des zones éloignées, et l’évolution du cadre réglementaire. Le potentiel est indéniable : peu de pays dans le monde peuvent offrir simultanément un ensoleillement exceptionnel, une position de carrefour intercontinental, une stabilité politique reconnue et une volonté étatique claire d’attirer les investissements numériques.
Les dix prochaines années seront décisives. Si le Maroc réussit à combiner son atout solaire avec une infrastructure télécom de classe mondiale et un cadre légal attractif, il pourrait bien s’imposer comme l’une des destinations data center les plus compétitives du globe — non malgré son climat, mais grâce à lui.
FAQ — Data centers et énergie au Maroc
Pourquoi le Maroc est-il considéré comme attractif pour les data centers ?
Le Maroc combine plusieurs avantages rares : une position géographique au croisement de l’Europe et de l’Afrique, une connectivité sous-marine robuste, un fort potentiel en énergie solaire, une stabilité politique reconnue et une volonté gouvernementale affirmée de développer l’économie numérique. Ces facteurs en font un candidat sérieux pour devenir un hub régional d’hébergement de données.
L’énergie solaire peut-elle vraiment alimenter un data center en continu ?
Pas seule, non. Le solaire est intermittent par nature. En pratique, les projets viables associent énergie solaire, éolienne et réseau national pour garantir une alimentation continue. Des solutions de stockage par batteries ou des PPA permettent de sécuriser l’approvisionnement et de lisser les coûts sur le long terme.
Quels sont les grands projets de data centers au Maroc en 2025 ?
Plusieurs projets structurants sont en cours ou annoncés : les extensions de DataCenter Morocco à Casablanca, les investissements du groupe CEED, et diverses initiatives portées dans le cadre du programme Maroc Digital 2030. Des acteurs panafricains comme Africa Data Centres surveillent également de près le marché marocain pour une potentielle expansion.
Le cadre légal marocain est-il adapté pour héberger des données sensibles ?
Le Maroc dispose d’une loi sur la protection des données personnelles (loi 09-08) administrée par la CNDP. Celle-ci est actuellement en révision pour mieux s’aligner sur les exigences du RGPD européen — un chantier considéré comme prioritaire pour attirer les entreprises internationales soumises à des obligations strictes en matière de souveraineté des données.