Dans les hauteurs du Moyen Atlas marocain, là où l’air se raréfie et où les hivers peuvent être rudes, pousse l’un des trésors naturels les plus précieux d’Afrique du Nord : le cèdre de l’Atlas. Ces arbres majestueux, certains vieux de plusieurs siècles, constituent un écosystème irremplaçable. Pourtant, ils sont aujourd’hui menacés par des pressions conjuguées — sécheresse, surpâturage, braconnage forestier — qui obligent le Maroc à déployer une stratégie de conservation ambitieuse.
Comprendre comment ce pays protège ses forêts de cèdres, c’est plonger dans un équilibre délicat entre urgence écologique, héritage culturel et développement rural. Un défi immense, mais pas sans espoir.
Une forêt millénaire sous pression
Le Maroc abrite environ 135 000 hectares de forêts de cèdres, dont la plus grande partie se concentre dans le Moyen Atlas, autour d’Azrou et d’Ifrane. Le Cedrus atlantica — espèce endémique à l’Afrique du Nord — peut atteindre 40 mètres de hauteur et vivre plus de 2 000 ans. Ces forêts jouent un rôle capital : elles régulent les nappes phréatiques, stabilisent les sols en altitude et abritent une biodiversité remarquable, dont la célèbre macaque de Barbarie, seul primate sauvage d’Afrique du Nord.
Mais depuis les années 1980, ces massifs reculent à une vitesse inquiétante. Les causes sont multiples et s’accumulent comme des couches géologiques. La déforestation liée aux besoins en bois de chauffage des communautés rurales a longtemps été le principal facteur de dégradation. À cela s’ajoute le surpâturage, pratiqué par des troupeaux de bovins et d’ovins qui broutent les jeunes pousses avant même qu’elles puissent s’établir.
Le changement climatique aggrave encore la situation. Les années 2000 à 2020 ont été marquées par une succession de sécheresses sévères dans le Moyen Atlas, réduisant la régénération naturelle et fragilisant les arbres adultes face aux parasites, notamment le bostryche, un insecte xylophage dont les populations explosent avec la chaleur.
Les grandes stratégies de conservation mises en place
Le rôle central du Haut-Commissariat aux Eaux et Forêts
Le principal acteur institutionnel de cette lutte est le Haut-Commissariat aux Eaux et Forêts et à la Lutte Contre la Désertification (HCEFLCD), rebaptisé depuis 2022 Agence nationale des eaux et forêts. Cet organisme public coordonne les politiques de reboisement, de surveillance et de lutte contre les incendies sur l’ensemble du territoire. Il dispose de brigades forestières réparties dans toutes les régions boisées du pays.
Dans le Moyen Atlas, ces équipes effectuent des patrouilles régulières pour lutter contre les coupes illégales et le braconnage. Les contrevenants s’exposent à des amendes significatives et à des peines d’emprisonnement depuis le renforcement du Code forestier marocain. La surveillance a aussi été modernisée grâce à l’introduction de drones et de caméras thermiques dans les zones les plus sensibles.
Le Programme National de Reboisement
Lancé dans les années 1990 et régulièrement réactualisé, le Programme National de Reboisement vise à replanter des millions d’arbres chaque année sur l’ensemble du territoire. Pour les cèdres de l’Atlas, l’État marocain a mis en place des pépinières spécialisées qui produisent des plants de Cedrus atlantica issus de graines locales, garantissant ainsi une meilleure adaptation génétique aux conditions climatiques du Moyen Atlas.
Entre 2010 et 2023, plusieurs dizaines de milliers d’hectares ont été reboisés dans les zones dégradées de la cédraie. Cependant, les experts forestiers insistent sur un point crucial : le reboisement seul ne suffit pas si les causes de dégradation ne sont pas traitées en parallèle.
Les parcs naturels comme boucliers écologiques
Le parc national d’Ifrane, vitrine de la protection
Créé en 2004, le parc national d’Ifrane couvre plus de 125 000 hectares dans le Moyen Atlas et constitue le cœur de la protection des cédraies marocaines. Il englobe les forêts les plus denses et les plus emblématiques, dont celle de Cèdre Gouraud, qui abrite un arbre légendaire vieux de plus de 800 ans, classé parmi les plus grands et plus anciens cèdres connus.
À l’intérieur du parc, les activités humaines sont fortement encadrées. Le pâturage est interdit dans les zones centrales, le prélèvement de bois est soumis à des quotas stricts, et toute construction nouvelle doit recevoir l’aval des autorités compétentes. Le parc joue aussi un rôle pédagogique important, accueillant des classes scolaires et des groupes de visiteurs pour sensibiliser aux enjeux de conservation.
Des zones tampons pour protéger les espèces
Autour des zones les plus sensibles, le Maroc a délimité des zones tampons où les usages traditionnels sont tolérés mais encadrés. Cette approche cherche à réconcilier la présence humaine et la protection des écosystèmes, en évitant de placer les communautés locales en opposition frontale avec les politiques de conservation.
Parmi les mesures concrètes mises en œuvre dans ces zones tampons :
- Mise en défens de parcelles forestières pour permettre la régénération naturelle
- Distribution de gaz butane à prix subventionné pour réduire la dépendance au bois de chauffage
- Création de couloirs de pâturage alternatifs loin des zones de reboisement
- Formation des éleveurs à des pratiques plus compatibles avec la préservation forestière
- Développement de l’écotourisme comme source de revenus complémentaires
L’implication des populations locales, clé de la réussite
Quand les communautés deviennent gardiennes de la forêt
La conservation ne peut pas être imposée d’en haut sans l’adhésion des populations qui vivent au contact de ces forêts. C’est la leçon apprise au fil des décennies par les gestionnaires forestiers marocains. Dans plusieurs villages du Moyen Atlas, des comités de surveillance villageois ont été créés, associant habitants et forestiers dans la protection des massifs de cèdres.
Ces comités jouent un rôle d’alerte précoce pour les incendies, signalent les coupes illicites et participent aux campagnes de reboisement. En échange, les communautés bénéficient d’un accès prioritaire aux formations professionnelles liées à la forêt et aux programmes de développement rural financés par l’État.
L’écotourisme, levier économique et outil de conservation
Les forêts de cèdres attirent chaque année des milliers de visiteurs, notamment autour de la ville d’Azrou, où il est possible d’observer les macaques de Barbarie dans leur habitat naturel. Cet écotourisme forestier génère des revenus directs pour les guides locaux, les hôteliers et les artisans des villages environnants.
Des associations locales comme celles actives autour d’Ifrane et de Khénifra ont développé des circuits de randonnée balisés qui permettent de découvrir la cédraie tout en minimisant l’impact sur l’écosystème. Ce modèle démontre qu’il est possible de valoriser économiquement la forêt sans la détruire.
Les défis qui restent à relever
Malgré ces efforts, la situation reste préoccupante. Le dépérissement des cèdres observé depuis les années 2000 s’est accéléré, avec des études marocaines estimant que plusieurs milliers d’hectares pourraient être perdus d’ici 2050 si les tendances climatiques actuelles se maintiennent. La montée des températures réduit les chutes de neige hivernales, essentielles à l’alimentation en eau de ces massifs.
La coopération internationale représente un levier important. Le Maroc travaille avec l’Union européenne, le PNUD et diverses ONG dans le cadre de projets de conservation de la biodiversité méditerranéenne. Ces partenariats apportent un financement complémentaire et un transfert de savoir-faire technique précieux.
La recherche scientifique joue aussi un rôle croissant. Des équipes de l’École Nationale Forestière des Ingénieurs de Salé collaborent avec des universités européennes pour étudier la résilience génétique du Cedrus atlantica face au changement climatique et identifier les populations les plus robustes pour les programmes de reboisement.
FAQ — Sauvegarder les Cédraies du Maroc : Le Point en 2026
Pourquoi les forêts de cèdres du Maroc sont-elles en danger en 2026 ?
En ce dimanche 1er mars 2026, le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica) fait face à une urgence écologique critique. Le stress hydrique, accentué par les sécheresses consécutives des dernières années, affaiblit les arbres et les rend vulnérables aux attaques de parasites comme le scolyte ou le chenille processionnaire. À cela s’ajoutent le surpâturage qui empêche la régénération naturelle et des coupes illégales persistantes pour le bois d’œuvre. Environ 134 000 hectares seraient aujourd’hui menacés de dégradation, faisant craindre une perte irréversible de biodiversité si les efforts ne sont pas maintenus.
Quel organisme est responsable de la protection des forêts au Maroc ?
C’est l’Agence Nationale des Eaux et Forêts (ANEF) qui pilote la stratégie nationale. En 2026, l’agence a finalisé l’intégration complète de ses services pour une gestion plus agile. Dans le cadre du plan “Forêts du Maroc 2020-2030”, elle déploie des unités de surveillance modernes (drones, imagerie satellite) pour lutter contre le trafic de bois et surveiller les départs de feux. Elle collabore également avec des associations locales et des réseaux comme les “Amis de la Cédraie” pour impliquer les populations dans la surveillance citoyenne.
Peut-on visiter les forêts de cèdres tout en respectant l’environnement ?
Oui, et l’écotourisme est même encouragé pour financer la préservation. Le Parc National d’Ifrane vient d’ailleurs de prolonger, en janvier 2026, son programme d’appui aux TPME écotouristiques (subventions allant jusqu’à 500 000 DH). Vous pouvez découvrir les cédraies autour d’Azrou et d’Ifrane via des circuits balisés.
* Conseil 2026 : Ne nourrissez pas les macaques de Barbarie (singes magots) ; ils souffrent de la dégradation de leur habitat et le nourrissage humain perturbe leur régime alimentaire et leur comportement social.
Le reboisement seul peut-il sauver les cédraies marocaines ?
Non, et la stratégie 2026 mise désormais sur une approche globale. Si l’objectif reste ambitieux (plus de 50 000 hectares plantés annuellement à l’échelle nationale), le reboisement s’appuie maintenant sur des techniques innovantes comme la “Water Box” pour garantir la survie des jeunes plants en milieu aride. La survie des forêts dépend surtout du contrat social avec les riverains : en proposant des alternatives au bois de chauffage et au pâturage intensif, l’État espère réduire la pression humaine pour laisser la forêt se régénérer naturellement.