Sous les grues et les façades haussmanniennes rénovées, une autre transformation est en cours. Discrète, technique, parfois méconnue du grand public : la métropole casablancaise construit, câble après câble, les fondations de sa transition numérique.
Parler de Casablanca numérique, c’est souvent évoquer les grandes annonces en conférence de presse, les smart cities brandies comme des totems de modernité, ou les startups qui font buzzer les réseaux sociaux locaux. Mais les véritables mutations d’une métropole ne se racontent pas toujours dans les discours officiels. Elles se lisent dans les données de trafic réseau à trois heures du matin, dans les appels d’offres techniques publiés en bas de page d’un bulletin officiel, dans les réunions de techniciens dont personne ne couvre le compte rendu.
Casablanca est aujourd’hui la première économie urbaine d’Afrique du Nord en termes de valeur ajoutée des services. Ce rang implique une pression réelle sur les infrastructures numériques : logistique connectée, finance digitale, e-commerce en forte croissance, sans oublier les millions d’habitants qui consomment du contenu en mobilité. La ville n’a pas le choix — elle doit numériser, et vite. Mais comment ? C’est là que les projets “invisibles” entrent en scène.
La fibre optique comme colonne vertébrale silencieuse
Rares sont les Casablancais qui savent que la ville est traversée par plus de 4 000 kilomètres de câbles en fibre optique déployés ou en cours de déploiement, portés en grande partie par Maroc Telecom, Orange Maroc et l’opérateur public ONEE dans le cadre de mutualisations techniques. Ce réseau souterrain ne fait pas la une. Il n’inaugure pas. Il se déroule, mètre par mètre, dans les tranchées de la périphérie comme dans les quartiers centraux.
La couverture fibre de la métropole du Grand Casablanca s’est accélérée depuis 2022, avec l’objectif affiché par l’ANRT (Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications) d’atteindre 80 % de foyers connectés très haut débit d’ici 2026. Les résultats restent contrastés selon les arrondissements : Anfa ou Maarif avancent vite, là où Sidi Moumen ou Moulay Rachid accusent un retard structurel que personne ne conteste vraiment à voix haute.
Les zones d’ombre du déploiement
Ce déséquilibre territorial est au cœur d’un débat technocratique discret mais réel. Les opérateurs privés déploient là où la rentabilité est immédiate — les quartiers résidentiels à fort pouvoir d’achat, les zones d’activité comme Sidi Maarouf ou Bouskoura. Les quartiers populaires attendent une intervention publique qui tarde. Résultat : la fracture numérique infraurbaine de Casablanca ressemble à une carte thermique où certains îlots restent désespérément froids.
Des acteurs comme l’association Espace Numérique Citoyen tentent de colmater les brèches, mais leurs moyens restent limités. La vraie solution passera par une régulation plus contraignante sur les obligations de couverture — un sujet que l’ANRT commence à mettre sur la table, sans encore trancher.
Casablanca Smart City, au-delà du slogan
Le projet Casa Smart City existe depuis 2015. Il a changé de nom, de périmètre, de pilote institutionnel plusieurs fois. Aujourd’hui, sous l’égide de la Commune de Casablanca et avec l’appui de la Banque Mondiale, plusieurs briques concrètes sont en place — même si leur visibilité publique reste étrangement faible.
Parmi les réalisations les plus tangibles, on peut citer :
- Le système de gestion intelligente du trafic sur les principaux axes du centre-ville, avec des capteurs installés sur plus de 200 intersections
- La plateforme Baladiya en ligne qui permet des démarches administratives dématérialisées, désormais utilisée par plus de 600 000 usagers enregistrés
- Le réseau de capteurs environnementaux déployé dans plusieurs arrondissements pour mesurer la qualité de l’air et les niveaux sonores en temps réel
- Le data center de proximité en construction à Ain Sebaâ, destiné à héberger les données de la ville et à réduire la dépendance aux infrastructures européennes
- L’expérimentation de l’éclairage public connecté dans les quartiers de l’Oasis et de Racine, permettant une réduction de consommation d’énergie estimée à 35 %
Ces chantiers ne font pas les gros titres. Ils avancent cependant, à un rythme que les techniciens de la ville décrivent comme “lent mais irréversible”. Ce qui manque, c’est une narration publique cohérente — un récit qui connecterait ces pièces éparses dans l’imaginaire collectif casablancais.
Le rôle méconnu des startups de GovTech
Une scène entrepreneuriale locale accompagne ces transformations dans l’ombre. Des jeunes pousses marocaines comme DataPulse, spécialisée dans l’analyse prédictive pour les collectivités, ou UrbanLink, qui développe des solutions de mobilité connectée pour les opérateurs de transport, collaborent directement avec la Commune sur des projets pilotes. Ces partenariats public-privé, encore rares il y a cinq ans, se multiplient depuis que Casa Finance City a structuré un programme d’accompagnement dédié aux entreprises de technologies civiques.
Le modèle économique reste fragile : les collectivités paient lentement, les appels d’offres favorisent encore souvent les grands groupes étrangers, et les startups locales peinent à franchir l’étape du passage à l’échelle. Mais la dynamique existe, et elle mérite d’être documentée.
L’économie de la donnée, nouveau pétrole casablancais
Casablanca produit chaque jour une quantité considérable de données : transactions bancaires, flux de mobilité, consommation énergétique, échanges portuaires. Le port de Casablanca, premier port commercial d’Afrique, traite à lui seul des millions de données logistiques quotidiennement via la plateforme PortNet — une interface numérique qui a réduit le temps de traitement des déclarations douanières de 30 % en trois ans.
Ce capital informationnel commence à être identifié comme un actif stratégique. Le gouvernement marocain a lancé en 2023 une stratégie nationale “Data Maroc” dont Casablanca est le laboratoire principal. L’idée : créer un écosystème de valorisation des données publiques et privées, avec des garde-fous réglementaires alignés sur le RGPD européen, pour attirer des entreprises de traitement de données qui cherchent une base africaine francophone.
La question de la souveraineté numérique
Ce sujet soulève des débats qui dépassent la technique. Qui contrôle les données de la ville ? À qui appartiennent les informations collectées par les capteurs de trafic ou les systèmes de paiement des transports publics ? Ces questions, longtemps réservées aux cercles d’experts, commencent à émerger dans le débat public, portées par quelques voix académiques et des associations de défense des droits numériques encore jeunes mais de plus en plus audibles.
Le cadre légal marocain est en cours de refonte. La Commission Nationale de contrôle de la Protection des Données à caractère Personnel (CNDP) monte en puissance, avec des pouvoirs d’investigation renforcés depuis la réforme de 2022. Cette évolution réglementaire est peut-être le projet numérique le plus structurant de la décennie — et l’un des moins médiatisés.
Ce que Casablanca prépare pour demain
Au-delà des projets en cours, plusieurs chantiers prospectifs méritent l’attention. Le déploiement de la 5G commerciale, dont les enchères de fréquences ont été finalisées fin 2024, va transformer l’équation de la connectivité urbaine. Les premières zones de couverture intensive seront le quartier des affaires de Maarif Extension, l’aéroport Mohammed V et la zone industrielle de Bouskoura. L’impact sur les usages professionnels — télémédecine, maintenance industrielle à distance, véhicules connectés — sera progressif mais profond.
Parallèlement, la plateforme d’intelligence artificielle urbaine développée en partenariat avec une université technique coréenne dans le cadre de la coopération bilatérale maroco-coréenne commence à être testée pour optimiser la collecte des déchets et la maintenance préventive des réseaux d’eau. Le projet, discret, fonctionne déjà sur trois arrondissements pilotes.
Ce qui frappe dans tous ces chantiers, c’est leur cohérence invisible. Pris séparément, ils semblent disparates. Mis en perspective, ils dessinent le profil d’une ville qui se prépare sérieusement à un saut qualitatif dans la prochaine décennie. Casablanca numérique n’est pas une promesse — c’est un chantier en cours, bruyant sous la surface même s’il reste silencieux en surface.
Questions fréquentes — Infrastructures numériques à Casablanca
Où en est réellement le déploiement de la fibre optique à Casablanca ?
Selon les données publiées par l’ANRT, le taux de couverture très haut débit du Grand Casablanca dépasse aujourd’hui 60 % des foyers, avec des disparités importantes selon les arrondissements. Les zones centrales et résidentielles aisées sont largement couvertes, tandis que certains quartiers périphériques restent en attente de déploiement, soumis à des logiques économiques que la régulation publique tente de corriger progressivement.
Qu’est-ce que le projet Casa Smart City concrètement ?
C’est un programme pluriannuel piloté par la Commune de Casablanca, visant à intégrer des technologies numériques dans la gestion urbaine quotidienne. Il recouvre la gestion intelligente du trafic, la dématérialisation des services administratifs, la surveillance environnementale, et l’optimisation énergétique de l’éclairage public. Son financement est mixte : fonds municipaux, appui de la Banque Mondiale, et partenariats avec des entreprises privées.
La 5G est-elle déjà disponible à Casablanca ?
Le déploiement commercial de la 5G a démarré après l’attribution des licences fin 2024. Les premières zones couvertes sont les quartiers d’affaires et les infrastructures critiques. La couverture grand public restera limitée en 2025 et s’étendra progressivement à l’ensemble de l’agglomération sur un horizon de trois à cinq ans, selon le calendrier des opérateurs.
Comment les données personnelles des habitants sont-elles protégées dans ces projets ?
La Commission Nationale de contrôle de la Protection des Données à caractère Personnel (CNDP) est l’autorité de régulation compétente au Maroc. Depuis sa réforme en 2022, elle dispose de pouvoirs d’enquête et de sanction renforcés. La stratégie “Data Maroc” prévoit une mise en conformité progressive avec les standards internationaux, notamment le RGPD européen, pour crédibiliser le Maroc comme hub régional de traitement de données.