Le Maroc n’est plus seulement une destination touristique ou un hub logistique entre l’Europe et l’Afrique. Le pays s’est progressivement transformé en terrain d’expérimentation pour les géants technologiques chinois, qui y déploient leurs solutions avec une ambition croissante. Des antennes 5G aux caméras de surveillance intelligentes, en passant par les plateformes de paiement mobile, la présence de la tech chinoise au Maroc est visible, dense, et souvent méconnue du grand public.
- Huawei au cœur de l’infrastructure numérique marocaine
- La surveillance urbaine, un marché en pleine expansion
- Les plateformes numériques chinoises à la conquête des Marocains
- Les secteurs les plus touchés par la tech chinoise au Maroc
- Entre opportunité économique et dépendance stratégique
- La Route de la Soie numérique, une stratégie de long terme
- Vers une souveraineté numérique marocaine
- FAQ — Géopolitique et souveraineté tech au Maroc en 2026
Cette montée en puissance ne s’explique pas par le hasard. Elle s’inscrit dans une stratégie globale portée par Pékin sous l’étiquette de la Route de la Soie numérique, un volet technologique de l’initiative Belt and Road qui cible les pays en développement comme le Maroc, à la fois pour y vendre des équipements et pour y construire des dépendances durables.
Huawei au cœur de l’infrastructure numérique marocaine
Aucune entreprise chinoise n’illustre mieux cette influence que Huawei. Depuis plus d’une décennie, le géant de Shenzhen s’est installé durablement dans le paysage télécoms marocain. Maroc Telecom, IAM, Inwi… les principaux opérateurs du royaume ont tous noué des partenariats avec Huawei pour le déploiement de leurs réseaux mobiles.
Le tournant décisif est venu avec la 5G. Lors des grandes conférences technologiques africaines, le Maroc a régulièrement été présenté comme un laboratoire potentiel pour l’industrialisation de la 5G en Afrique du Nord. Huawei y a investi dans des centres de formation, notamment à Casablanca et Rabat, visant à former des milliers d’ingénieurs marocains à ses propres standards techniques.
En 2023, Huawei a lancé son programme Seeds for the Future dans plusieurs universités marocaines, un dispositif de diplomatie technologique qui forge des liens avec la future élite ingénieure du pays. Ces initiatives ne sont pas anodines : elles créent une familiarité technique et une loyauté professionnelle envers l’écosystème chinois dès la formation initiale.
La surveillance urbaine, un marché en pleine expansion
Parmi les domaines où l’influence chinoise est la plus tangible, la sécurité urbaine intelligente occupe une place centrale. Des villes comme Casablanca, Marrakech ou Tanger ont progressivement adopté des systèmes de vidéosurveillance intégrant des technologies de reconnaissance faciale développées par des entreprises chinoises.
Hikvision et Dahua, deux leaders mondiaux de la vidéosurveillance basés en Chine, ont fourni une part significative des caméras installées dans les espaces publics marocains. Ces équipements sont souvent livrés à des tarifs très compétitifs, parfois dans le cadre de projets financés par des prêts ou des partenariats public-privé qui facilitent leur adoption.
Ce phénomène soulève des questions légitimes sur la souveraineté des données. Qui contrôle les flux d’images captées dans les rues de Casablanca ou sur les routes commerciales de Tanger Med ? Les autorités marocaines ont jusqu’ici peu communiqué sur les modalités de stockage et d’accès à ces données. Pour les experts en cybersécurité, c’est un angle mort préoccupant.
Les plateformes numériques chinoises à la conquête des Marocains
Au-delà des infrastructures, c’est dans la vie quotidienne des Marocains que l’empreinte chinoise se ressent le plus directement. TikTok, propriété de ByteDance, est devenu l’une des applications les plus utilisées au Maroc, notamment chez les 15-35 ans. Le pays compte parmi les marchés africains à la croissance la plus rapide pour la plateforme.
Temu et AliExpress, les plateformes d’e-commerce chinoises, connaissent une popularité fulgurante dans les classes moyennes marocaines, souvent au détriment du commerce local. En 2024, les achats en ligne vers des plateformes chinoises ont représenté une part croissante des importations informelles numériques, un phénomène que les douanes peinent encore à quantifier précisément.
Sur le segment professionnel, Alibaba et Alibaba Cloud ont développé des partenariats avec des startups marocaines et des incubateurs technologiques, notamment dans le cadre du Digital Africa, positionnant Casablanca comme un point d’entrée africain pour l’écosystème e-commerce chinois.
Les secteurs les plus touchés par la tech chinoise au Maroc
Pour mieux comprendre l’étendue de cette influence, voici les domaines où la présence technologique chinoise est la plus structurée :
- Télécommunications : déploiement de réseaux 4G et 5G via Huawei et ZTE
- Surveillance et sécurité : caméras intelligentes Hikvision et Dahua dans les espaces urbains
- E-commerce : AliExpress, Temu, Alibaba comme acteurs majeurs du retail en ligne
- Réseaux sociaux : TikTok dominant chez les jeunes, WeChat actif dans la diaspora
- Énergies renouvelables : panneaux solaires et batteries de marques chinoises dans les projets NOOR
- Fintech : expérimentations autour des paiements mobiles inspirés de WeChat Pay et Alipay
- Cloud computing : Alibaba Cloud et Huawei Cloud en progression dans les entreprises marocaines
Entre opportunité économique et dépendance stratégique
La question n’est pas de savoir si la technologie chinoise est « bonne » ou « mauvaise » pour le Maroc. Elle est bien plus nuancée. D’un côté, les solutions chinoises offrent un rapport qualité-prix imbattable et permettent au Maroc d’accélérer sa transformation numérique sans attendre des financements occidentaux souvent plus lents et plus conditionnels.
De l’autre, cette dépendance croissante vis-à-vis d’un seul bloc technologique comporte des risques réels. Les experts en géopolitique numérique soulignent que l’adoption massive de technologies chinoises peut créer des verrous techniques difficiles à défaire une fois installés. Remplacer une infrastructure Huawei par une alternative européenne coûterait des centaines de millions de dirhams et des années de transition.
Le Maroc navigue donc dans un équilibre délicat. D’un côté, il entretient des relations stratégiques avec l’Union européenne, notamment dans le cadre du partenariat numérique maroco-européen signé en 2022. De l’autre, il ne peut se priver des opportunités que représentent les investissements chinois, surtout dans un contexte où le pays ambitionne de devenir un hub numérique africain avant 2030.
La Route de la Soie numérique, une stratégie de long terme
Pour comprendre pourquoi la Chine investit autant au Maroc, il faut replacer cette dynamique dans son contexte global. La Digital Silk Road (Route de la Soie numérique) est une composante essentielle de la politique étrangère chinoise depuis 2015. Elle vise à exporter les standards technologiques chinois dans les pays partenaires, en commençant par les infrastructures de base.
Le Maroc coche toutes les cases : pays stable, ouvert aux investissements étrangers, doté d’une classe moyenne éduquée et d’une jeunesse hyperconnectée. Mais surtout, il représente une porte d’entrée vers l’Afrique subsaharienne et un point de transit entre l’Europe et le continent africain.
En adoptant massivement les standards technologiques chinois, le Maroc risque de se retrouver dans une position similaire à certains pays d’Afrique de l’Est, où les infrastructures Huawei sont tellement imbriquées dans les réseaux nationaux qu’un changement de cap devient quasi impossible sans coût exorbitant. C’est précisément ce scénario que certains responsables marocains cherchent à éviter en diversifiant leurs partenariats technologiques.
Vers une souveraineté numérique marocaine
Face à cette réalité, le Maroc a commencé à développer une réponse institutionnelle. La Commission Nationale de contrôle de la protection des Données à caractère Personnel (CNDP) monte en puissance. La stratégie nationale « Maroc Digital 2030 » intègre des clauses de souveraineté numérique. Des discussions sont en cours pour encadrer plus strictement l’hébergement des données des citoyens marocains.
Mais le défi reste immense. Former des ingénieurs capables de concevoir des alternatives locales, investir dans la recherche et le développement, et négocier en position de force avec des géants qui pèsent des centaines de milliards de dollars — tout cela demande du temps, des ressources et une vision politique cohérente sur le long terme.
La technologie chinoise n’est pas près de quitter le Maroc. Mais la question de savoir si le Maroc en sera un partenaire équilibré ou un marché captif reste, pour l’instant, largement ouverte.
FAQ — Géopolitique et souveraineté tech au Maroc en 2026
La 5G marocaine est-elle entièrement construite par Huawei ?
Non, bien que Huawei conserve une longueur d’avance stratégique. En février 2026, alors que le Maroc vise une couverture 5G de 25 % de la population, les trois opérateurs nationaux (Maroc Telecom, inwi, Orange Maroc) ont diversifié leurs partenaires. Si l’expertise chinoise domine pour les infrastructures de coût (RAN), les équipementiers européens Nokia et Ericsson ont sécurisé des contrats majeurs, notamment pour les cœurs de réseaux sensibles et les déploiements liés aux villes hôtes de la Coupe du Monde 2030.
TikTok représente-t-il un risque pour la vie privée des Marocains ?
La question est plus brûlante que jamais en 2026. Suite à la mise à jour globale de sa politique de confidentialité en janvier, TikTok collecte des données de localisation GPS précises et des informations sensibles (orientations, santé, finances). Au Maroc, la CNDP a intensifié sa surveillance, mais le pays reste dans une position délicate : TikTok est devenu un moteur économique pour des milliers de créateurs marocains, rendant toute interdiction ou restriction sévère politiquement et économiquement complexe.
Le Maroc peut-il choisir de se passer des technologies chinoises ?
Théoriquement possible, mais économiquement suicidaire à court terme. En 2026, les solutions chinoises restent environ 30 % moins chères que leurs concurrentes occidentales. De plus, le Maroc a intégré les technologies chinoises dans ses zones industrielles (comme la Cité Mohammed VI Tanger Tech). Se passer de la Chine signifierait ralentir la transformation numérique nationale et augmenter massivement la facture des infrastructures pour le contribuable et les entreprises.
Quels sont les pays africains les plus comparables au Maroc sur ce sujet ?
Le Maroc partage des dynamiques similaires avec le Nigeria, l’Égypte et l’Afrique du Sud, qui sont les principaux marchés visés par la Chine sur le continent. Cependant, le Maroc se distingue par son rôle de “Hub hybride” : il utilise la technologie chinoise pour construire ses infrastructures, tout en alignant son cadre réglementaire (Data protection, Cloud) sur les standards européens pour attirer les investissements de l’UE et des États-Unis.