Dans les couloirs du Forum de Paris sur la Paix ou lors des sommets de l’Union africaine, la question revient avec une insistance croissante : les pays du Sud, et le Maroc en particulier, doivent-ils s’inspirer du modèle européen pour reprendre le contrôle de leurs données, de leurs infrastructures numériques et de leurs écosystèmes technologiques ? L’Europe a mis des années à définir sa vision — avec le RGPD, le Digital Markets Act, ou encore le projet Gaia-X — mais cette voie est-elle transposable telle quelle à Rabat ou Casablanca ?
La réponse n’est ni un oui franc ni un non catégorique. Elle mérite qu’on la creuse vraiment.
Ce que l’Europe appelle “souveraineté numérique”
Avant de savoir si le Maroc doit copier ce modèle, encore faut-il comprendre ce qu’il recouvre vraiment. La souveraineté numérique européenne désigne la capacité d’un État ou d’un bloc de nations à maîtriser ses données, ses infrastructures cloud, ses algorithmes et ses normes technologiques, sans dépendre structurellement de puissances étrangères — qu’il s’agisse des États-Unis ou de la Chine.
Concrètement, cela s’est traduit par une série de législations ambitieuses : le RGPD en 2018, considéré comme la norme mondiale de protection des données personnelles ; le Data Governance Act ; ou encore la stratégie Cloud européenne visant à sortir de la dépendance aux hyperscalers américains comme AWS, Microsoft Azure ou Google Cloud.
Le projet Gaia-X, lancé en 2019 par la France et l’Allemagne, illustre parfaitement cette ambition : créer une infrastructure cloud souveraine, interopérable et respectueuse des valeurs européennes. Les résultats sont contrastés — le projet a connu des tensions internes et n’a pas encore tenu toutes ses promesses — mais l’intention politique est claire.
La réalité numérique du Maroc aujourd’hui
Le Maroc n’est pas un désert technologique. Loin de là. Le royaume dispose d’une stratégie nationale ambitieuse — Maroc Digital 2030 — qui ambitionne de faire du numérique un levier central de développement économique. Casablanca abrite l’un des hubs tech les plus dynamiques du continent africain, avec des startups comme Chari, InstaDeep (racheté par DeepMind) ou encore WafaCash qui attirent l’attention des investisseurs internationaux.
Mais la réalité structurelle est plus nuancée. Selon l’Agence de développement numérique (ADD), plus de 85 % des données publiques marocaines sont hébergées sur des serveurs étrangers, principalement américains et européens. Le tissu de PME marocaines reste très dépendant de solutions SaaS importées. Et les talents formés dans les meilleures écoles d’ingénieurs du pays — l’EMI, l’ENSIAS, l’UM6P — émigrent massivement vers l’Europe ou le Golfe.
C’est dans ce contexte qu’émergent les premières velléités souverainistes côté marocain. L’idée de localisation des données (data localization), la volonté de développer une industrie logicielle nationale, ou encore les discussions autour d’une identité numérique souveraine sont de plus en plus présentes dans les discours officiels.
Ce que le Maroc peut apprendre du modèle européen
Plusieurs enseignements du modèle européen sont directement applicables au contexte marocain, à condition de les adapter intelligemment.
La régulation comme levier de confiance
Le RGPD n’a pas seulement protégé les citoyens européens. Il a créé un standard de confiance qui a donné à l’Europe un pouvoir normatif mondial — ce que les juristes appellent l'”effet Bruxelles”. Le Maroc a adopté en 2009 la loi 09-08 sur la protection des données personnelles, mais son application reste insuffisante et son cadre juridique vieillissant.
Mettre à niveau cette législation, aligner les standards marocains avec les meilleures pratiques internationales et doter la CNDP (Commission Nationale de contrôle de la protection des Données à caractère Personnel) de vrais moyens d’action permettrait au Maroc de se positionner comme hub régional de confiance pour l’Afrique subsaharienne et le monde arabe.
Voici les domaines où l’inspiration européenne est la plus pertinente
- Gouvernance des données publiques : créer un cadre clair pour l’ouverture et la monétisation des données de l’État
- Cloud souverain : soutenir l’émergence d’acteurs locaux capables d’héberger les données sensibles de l’administration
- Cybersécurité nationale : renforcer la DGSSI (Direction Générale de la Sécurité des Systèmes d’Information) à l’image de l’ANSSI française
- Formation aux métiers du numérique : créer des filières d’excellence comme l’ont fait les grandes écoles d’ingénieurs européens
- Financement de l’innovation : développer un équivalent du programme Horizon Europe à l’échelle maghrébine ou africaine
L’interopérabilité régionale, un atout sous-exploité
L’Europe a compris que la souveraineté ne peut pas être solitaire. Gaia-X, c’est aussi un projet de coopération entre nations pour mutualiser les efforts. Le Maroc pourrait jouer un rôle moteur dans la construction d’un espace numérique commun avec la Tunisie, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou l’Égypte — des pays qui font face aux mêmes défis de dépendance technologique et qui représentent ensemble un marché de plusieurs centaines de millions de personnes.
Les limites d’une copie à l’identique
Soyons clairs : copier le modèle européen tel quel serait une erreur stratégique. Et ce pour plusieurs raisons fondamentales.
Des contextes économiques incomparables
L’Union européenne représente un PIB de plus de 16 000 milliards d’euros. Elle a pu investir des dizaines de milliards dans ses programmes de souveraineté numérique et absorber le coût réglementaire du RGPD grâce à la taille de son marché intérieur. Le Maroc, avec un PIB d’environ 140 milliards de dollars, ne peut pas se permettre les mêmes dépenses de localisation forcée sans risquer de freiner son attractivité pour les investisseurs étrangers.
La rigidité réglementaire européenne a d’ailleurs coûté cher. Beaucoup d’entreprises tech du continent ont migré aux États-Unis pour échapper à une bureaucratie perçue comme asphyxiante. Le Maroc doit trouver un équilibre entre souveraineté et agilité, ce que l’Europe n’a pas toujours réussi.
Le risque de l’isolement technologique
Une souveraineté mal calibrée peut vite devenir du protectionnisme contre-productif. Si le Maroc exige la localisation systématique de toutes les données sur son territoire, il risque de repousser des géants tech qui créent des emplois et transfèrent des compétences. Des pays comme Singapour ou le Rwanda ont choisi une voie différente : attirer les hyperscalers tout en négociant des contreparties solides — centres de données locaux, programmes de formation, participation au capital de structures locales.
Cette approche pragmatique mérite d’être explorée. La souveraineté par la négociation peut être aussi efficace que la souveraineté par la contrainte réglementaire.
Vers un modèle marocain original
La vraie question n’est pas “faut-il copier l’Europe ?” mais “comment le Maroc peut-il construire sa propre vision de la souveraineté numérique, en s’inspirant des meilleures pratiques mondiales tout en tenant compte de ses réalités et de ses ambitions propres ?”
Le Maroc a plusieurs atouts majeurs à jouer. Sa position géographique — carrefour entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe — en fait un candidat naturel pour devenir une plateforme régionale de données. Sa diaspora tech en Silicon Valley, à Paris ou à Londres représente un vivier de talents et de connexions que peu de pays africains peuvent revendiquer. Et sa stabilité politique relative dans une région turbulente est un facteur de confiance non négligeable pour les investisseurs.
Construire une souveraineté technologique marocaine, ce n’est pas se couper du monde. C’est choisir ses dépendances, diversifier ses partenaires, former ses ingénieurs, légiférer intelligemment et investir dans les briques technologiques où le pays peut créer une vraie valeur ajoutée — l’intelligence artificielle appliquée à l’agriculture, aux finances islamiques ou à la gestion de l’eau, par exemple.
L’Europe a mis trente ans à construire son modèle, avec ses forces et ses lenteurs. Le Maroc a la chance de pouvoir apprendre de cette expérience, d’en tirer les meilleures leçons, et d’éviter les erreurs les plus coûteuses. Ce serait dommage de ne pas en profiter.
FAQ — Souveraineté numérique au Maroc en 2026
Le Maroc a-t-il déjà une stratégie de souveraineté numérique ?
Oui, et elle s’est considérablement accélérée avec la stratégie Maroc Digital 2030. En 2026, la souveraineté n’est plus seulement un concept théorique mais une priorité opérationnelle. Elle s’appuie sur la loi 05-20 relative à la cybersécurité, qui impose des normes strictes de protection pour les infrastructures d’importance vitale (IIV) et encadre rigoureusement l’externalisation des données sensibles.
Qu’est-ce que le projet Gaia-X et peut-il servir de modèle pour l’Afrique ?
Gaia-X est une initiative européenne visant à créer un écosystème de données sécurisé et interopérable, réduisant la dépendance aux hyperscalers américains ou chinois. En 2026, ce modèle inspire fortement le Maroc et ses partenaires africains pour la création d’un “Cloud de confiance” régional. L’idée est de définir des standards techniques communs permettant aux entreprises locales de partager leurs données en toute sécurité, tout en gardant un contrôle juridique total sur celles-ci.
Pourquoi la localisation des données est-elle un enjeu stratégique pour le Maroc ?
La localisation est le premier rempart de la souveraineté. En hébergeant les données sur le sol national, le Maroc se protège contre l’extraterritorialité de certaines lois étrangères (comme le Cloud Act américain). En 2026, l’ouverture de régions Cloud locales par des géants comme Oracle (en partenariat avec des acteurs nationaux comme N+One) permet aux administrations et banques marocaines de bénéficier de technologies de pointe tout en garantissant que les données restent physiquement et juridiquement au Maroc.
Le Maroc peut-il devenir un hub numérique régional ?
C’est déjà une réalité en 2026. Avec l’atterrissage récent de câbles sous-marins de nouvelle génération comme Medusa (reliant le Maroc à plusieurs pays méditerranéens avec des capacités records de 480 Tb/s), le Royaume s’est imposé comme le carrefour numérique entre l’Europe et l’Afrique. Cette connectivité exceptionnelle, combinée à une production d’énergie verte compétitive pour alimenter les Data Centers, attire de plus en plus d’acteurs tech mondiaux souhaitant servir le marché africain depuis Casablanca, Rabat ou Tanger.