Il se passe quelque chose de discret, mais d’intense, entre Rabat, Washington et Pékin. Depuis quelques années, le Maroc est devenu bien plus qu’un simple partenaire commercial en Afrique du Nord. Le royaume chérifien s’est transformé en un terrain de jeu stratégique où les deux grandes puissances mondiales se livrent une bataille silencieuse — celle de l’influence technologique. Et Rabat, conscient de sa position, joue ses cartes avec une habileté croissante.
Pour comprendre ce qui se trame, il faut d’abord accepter une réalité souvent sous-estimée : le Maroc n’est plus un acteur passif de la géopolitique mondiale. Sa stabilité politique, sa position géographique à la croisée de l’Europe, de l’Afrique et du monde arabe, et ses ambitions numériques déclarées en font une cible de choix. Deux géants se disputent son attention. Et personne ne veut être le dernier à entrer dans la danse.
Le Maroc dans l’échiquier technologique mondial
Un pays qui a choisi d’être convoité
Il y a quelque chose de remarquable dans la trajectoire marocaine. À l’heure où de nombreux pays africains peinent à définir une vision numérique cohérente, Rabat a déjà bâti une feuille de route ambitieuse. Le programme Maroc Digital 2030 incarne cette volonté : faire du royaume un hub continental pour la tech, l’intelligence artificielle et les services numériques.
Ce positionnement ne doit rien au hasard. Le Maroc accueille aujourd’hui plus de 200 centres d’externalisation de services informatiques, employant plus de 120 000 personnes dans le secteur numérique. Casablanca Finance City attire des capitaux venus des quatre coins du monde. Et des villes comme Rabat ou Tanger se transforment progressivement en pôles d’innovation, dotés d’incubateurs, de campus technologiques et de zones franches numériques. C’est précisément cette dynamique qui a capté l’attention des stratèges américains et chinois.
Une infrastructure qui donne de l’appétit
L’infrastructure télécom marocaine est l’une des plus avancées du continent africain. Avec un taux de pénétration mobile dépassant les 130 %, une couverture 4G étendue et des projets 5G en cours de déploiement, le pays offre une base solide pour des investissements technologiques ambitieux. Le port de Tanger Med, l’un des plus grands d’Afrique, est déjà un nœud logistique critique — et il pourrait bientôt devenir un nœud numérique tout aussi stratégique, notamment via des projets de câbles sous-marins reliant l’Europe à l’Afrique.
C’est dans ce contexte que les appels du pied américains et chinois prennent tout leur sens. Il ne s’agit pas simplement de vendre des équipements. Il s’agit de façonner durablement l’architecture numérique d’un pays-pivot.
La stratégie américaine au Maroc
Des partenariats qui ne se limitent pas aux affaires
Washington n’a pas attendu la montée en puissance de la Chine en Afrique pour s’intéresser au Maroc. Les États-Unis et le royaume entretiennent une relation bilatérale solide, symbolisée par un accord de libre-échange en vigueur depuis 2006 — le seul du genre sur le continent africain. Mais depuis quelques années, la relation se densifie sur le terrain technologique.
Des entreprises américaines comme Microsoft, Google et IBM ont renforcé leur présence sur le sol marocain. Microsoft a notamment signé un partenariat avec le gouvernement marocain pour former des milliers de jeunes aux métiers du cloud et de la cybersécurité. Google, de son côté, a intégré le Maroc dans son programme Africa Growth Initiative. Ces initiatives ne sont pas de simples opérations commerciales — elles s’inscrivent dans une logique d’influence à long terme.
La cybersécurité, terrain de jeu privilégié
L’un des axes les moins visibles mais les plus significatifs de la stratégie américaine au Maroc concerne la cybersécurité. Dans le cadre du partenariat stratégique renforcé entre les deux pays, des coopérations ont été nouées entre agences gouvernementales pour sécuriser les infrastructures critiques marocaines. Cette dimension est particulièrement sensible : elle touche directement à la souveraineté numérique du royaume et crée une forme de dépendance douce vis-à-vis des standards et des technologies américaines.
Voici les principaux vecteurs d’influence technologique américaine au Maroc :
- Formations et certifications : des milliers de professionnels marocains formés aux technologies cloud AWS, Azure et Google Cloud
- Accords gouvernementaux : contrats avec des agences fédérales américaines pour moderniser l’administration marocaine
- Investissements privés : fonds de capital-risque américains entrant dans l’écosystème startup marocain
- Normes et standards : adoption progressive des cadres réglementaires technologiques alignés sur les pratiques américaines
- Programmes universitaires : partenariats entre universités marocaines et institutions américaines sur l’IA et la data science
La Chine à l’offensive, avec discrétion
Huawei, BRI et câbles sous-marins
Si Washington avance avec des partenariats institutionnels et une diplomatie technologique bien huilée, Pékin joue une partition différente — mais tout aussi efficace. Huawei est présent au Maroc depuis plus de vingt ans et a participé activement au déploiement des réseaux 3G et 4G dans le pays. La question de l’équipementier chinois dans les infrastructures 5G marocaines est aujourd’hui au cœur d’un bras de fer discret entre les deux superpuissances.
La Chine intègre également le Maroc dans sa vision plus large de la Route de la Soie Numérique. Des investissements dans des câbles sous-marins traversant la Méditerranée et l’Atlantique, des projets de villes intelligentes financés en partie par des capitaux chinois, et des coopérations dans le domaine de la surveillance et de la sécurité urbaine composent ce tableau. En 2023, des discussions ont notamment porté sur la participation de consortiums chinois dans la zone industrielle de Tanger et dans des projets smart city à Casablanca.
Une séduction par les infrastructures
La méthode chinoise en Afrique est connue : elle passe par les infrastructures. Au Maroc, cela prend une forme subtile. Plutôt que les grands prêts souverains qui ont parfois suscité des tensions ailleurs sur le continent, Pékin mise ici sur des partenariats industriels, des formations d’ingénieurs dans des universités chinoises, et des accords commerciaux technologiques bilatéraux. L’objectif est identique : créer des liens durables, des dépendances technologiques et une familiarité culturelle avec les solutions chinoises.
En 2024, le volume des échanges commerciaux sino-marocains a dépassé les 8 milliards de dollars, avec une part croissante liée aux équipements numériques, aux panneaux solaires intelligents et aux solutions de mobilité électrique connectée. Ces chiffres illustrent une relation économique qui va bien au-delà des matières premières.
Rabat entre les deux feux
Une diplomatie de l’équilibre
Ce qui frappe dans la posture marocaine, c’est sa maturité stratégique. Rabat ne choisit pas de camp. Le royaume entretient d’excellentes relations avec Washington — notamment grâce à la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, obtenue en 2020 — tout en cultivant ses liens économiques avec Pékin. C’est une forme d’équilibre que peu de pays africains parviennent à maintenir aussi longtemps sans froisser l’un ou l’autre des deux géants.
Cette position de non-alignement technologique comporte des risques réels. La pression américaine pour exclure Huawei des infrastructures 5G est réelle et documentée. Des sources diplomatiques citées par plusieurs médias spécialisés évoquent des discussions confidentielles à ce sujet entre Rabat et Washington depuis au moins 2022. Mais le Maroc, pragmatique, continue de peser le pour et le contre.
Les enjeux pour l’Afrique entière
Ce qui se joue au Maroc dépasse largement ses frontières. Rabat ambitionne de devenir la porte d’entrée technologique de l’Afrique, un rôle que convoitent aussi des pays comme le Kenya, l’Afrique du Sud ou le Nigeria. Si le Maroc parvient à attirer les grands projets de data centers, les sièges régionaux des géants tech et les hubs de formation numérique, il consolide une position continentale majeure. Et dans cette compétition, l’arbitrage entre technologies américaines et chinoises sera déterminant.
Les observateurs s’accordent sur un point : le pays qui réussira à ancrer ses standards technologiques au Maroc aura un levier considérable pour l’ensemble du continent. Ce n’est pas un hasard si les deux superpuissances multiplient les signaux d’intérêt. Le Maroc est le bon interlocuteur au bon endroit, au bon moment.
Ce que tout cela change concrètement
La bataille pour le Maroc technologique n’est pas abstraite. Elle se joue dans des salles de conseil d’administration, dans des mémorandums d’entente signés en marge de sommets diplomatiques, et dans les choix d’équipements faits par des opérateurs télécom qui préfèrent rester discrets sur leurs arbitrages. Elle se joue aussi dans les formations proposées aux ingénieurs marocains, dans les systèmes d’exploitation installés dans les administrations publiques, et dans les algorithmes qui structurent les flux financiers de Casablanca Finance City.
Le soft power technologique est peut-être la forme la plus durable d’influence géopolitique. Et dans ce domaine, Washington et Pékin ont tous les deux compris que le Maroc mérite qu’on lui fasse la cour — longtemps, patiemment, et avec beaucoup d’attention.
FAQ — Géopolitique et souveraineté tech au Maroc en 2026
Le Maroc a-t-il officiellement choisi un camp technologique entre les États-Unis et la Chine ?
Non. En 2026, Rabat maintient avec succès sa doctrine de “multilatéralisme technologique”. Alors que la stratégie Maroc Digital 2030 bat son plein, le Royaume collabore simultanément avec les géants américains (Cloud, IA, Cybersécurité) et les champions chinois (Infrastructures, 5G). Cette neutralité pragmatique permet au Maroc de ne pas dépendre d’un seul fournisseur et de négocier les meilleurs transferts de technologies pour son industrie locale.
Huawei est-il toujours présent dans les infrastructures télécom marocaines ?
Oui, et son rôle est crucial. En février 2026, Huawei reste un partenaire de premier plan pour les trois opérateurs nationaux (Maroc Telecom, inwi, Orange Maroc), particulièrement pour le déploiement de la 5G qui vise à couvrir 25 % de la population cette année. Malgré les pressions internationales, l’expertise chinoise en matière de coût et de rapidité d’exécution reste un atout majeur pour l’agenda numérique du pays, bien que le Maroc diversifie ses équipements avec des acteurs européens (Nokia, Ericsson) pour les cœurs de réseaux sensibles.
Pourquoi le Maroc est-il devenu un terrain de compétition pour les puissances tech ?
Le Maroc n’est plus seulement un marché, mais une porte d’entrée (Gateway) vers l’Afrique. Avec la construction de nouveaux Data Centers de classe mondiale et l’extension des câbles sous-marins, le pays se positionne comme le hub numérique reliant l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le monde arabe. Dans le contexte de la Coupe du Monde 2030, chaque puissance cherche à imposer ses standards (villes intelligentes, paiements mobiles, sécurité) pour influencer l’ensemble de la zone continentale.
Quels sont les secteurs “souverains” les plus protégés par l’État marocain ?
En 2026, la priorité est donnée à la souveraineté des données. Le gouvernement encourage massivement le stockage des données critiques sur le sol national (Cloud souverain). La cybersécurité, régie par la Direction Générale de la Sécurité des Systèmes d’Information (DGSSI), est également un secteur ultra-convoité où le Maroc cherche à développer ses propres solutions nationales pour protéger ses infrastructures d’énergie (OCP), de finance et de télécommunications contre les cybermenaces mondiales.