Il y a encore cinq ans, un peintre de Casablanca ou une photographe de Marrakech devait passer par des galeries, des intermédiaires, des agents culturels ou des expositions à l’étranger pour espérer vendre son travail à un public international. Aujourd’hui, en quelques clics, un artiste marocain peut tokeniser une œuvre numérique, la mettre en vente sur OpenSea ou Foundation, et la céder à un collectionneur basé à Dubaï, Tokyo ou New York — sans commission abusive, sans frontière, sans visa. Les NFT (jetons non fongibles) sont en train de réécrire les règles du jeu pour toute une génération de créateurs marocains.
Ce n’est pas de la science-fiction. C’est une réalité qui prend de l’ampleur depuis 2021, et qui soulève autant d’enthousiasme que de questions légitimes.
Une nouvelle porte d’entrée sur le marché mondial de l’art
Le marché mondial des NFT a dépassé les 25 milliards de dollars de volume d’échanges en 2021, selon les données de DappRadar. Si ce chiffre a connu des corrections depuis lors, l’infrastructure technologique, elle, est restée. Les plateformes de vente, les portefeuilles cryptos, les communautés de collectionneurs — tout cet écosystème est désormais accessible depuis n’importe quel endroit du monde, y compris le Maroc.
Pour un artiste marocain, cela représente une opportunité historique. Là où le marché de l’art traditionnel reste dominé par des cercles fermés — galeries parisiennes, maisons de vente londoniennes, foires américaines —, la blockchain offre un terrain plus horizontal. N’importe qui peut y entrer, à condition de comprendre les outils et d’avoir accès à Internet.
Ce changement structurel est particulièrement significatif dans un pays où le secteur culturel reste sous-financé. Au Maroc, les artistes visuels se heurtent souvent à l’absence de structures de soutien robustes, à des droits d’auteur difficiles à faire valoir, et à un marché local encore en construction. Le NFT court-circuite une partie de ces obstacles en offrant un système où la propriété d’une œuvre est vérifiable, traçable et inaliénable sur la blockchain.
Les artistes marocains qui ont sauté le pas
Des pionniers numériques à découvrir
Parmi les premiers artistes marocains à avoir exploré cet espace, on trouve des profils très variés : illustrateurs, photographes, designers 3D, peintres ayant numérisé leurs toiles. Certains ont connu des succès remarquables, vendant des œuvres à plusieurs milliers de dollars à des collectionneurs étrangers. D’autres expérimentent encore, cherchant leur public dans un univers où la communauté compte autant que le talent.
Des noms comme Hamza Koudri, artiste visuel basé entre Casablanca et l’international, ont commencé à circuler dans des cercles NFT anglophones. De même, plusieurs artistes issus de la scène du digital art marocain — souvent actifs sur Instagram ou Behance avant de migrer vers Web3 — ont trouvé dans les NFT une façon de monétiser un travail souvent sous-valorisé.
Une identité culturelle comme force créative
Ce qui frappe dans les œuvres NFT d’artistes marocains, c’est souvent la richesse des références visuelles. L’art berbère, la géométrie islamique, les couleurs saturées des médinas, la calligraphie arabe revisitée par un prisme contemporain : ces éléments constituent un univers esthétique puissant et distinctif dans un marché mondial parfois très uniforme.
Un artiste qui mêle des motifs zelliges à une esthétique glitch ou cyberpunk, par exemple, propose quelque chose d’immédiatement identifiable. Cette singularité culturelle peut devenir un véritable avantage compétitif dans un espace où des milliers de créateurs cherchent à se démarquer.
Les défis concrets à surmonter
Infrastructures, accès et réglementation
Malgré le potentiel évident, les obstacles sont réels. Le premier d’entre eux est l’accès aux cryptomonnaies. Au Maroc, l’Office des Changes a longtemps maintenu une position ambiguë sur les actifs numériques. Bien que la détention de cryptos ne soit pas explicitement interdite pour les particuliers, les transactions en devise étrangère restent encadrées. Cela complique concrètement la conversion des revenus NFT en dirhams.
À cela s’ajoute la question des frais de gas sur Ethereum, qui peuvent décourager les petits créateurs. Des alternatives comme Polygon, Tezos ou même Solana permettent de réduire drastiquement ces coûts, et de nombreux artistes marocains se tournent vers des plateformes comme Objkt.com (sur Tezos) ou Rarible pour leurs premiers pas.
Un déficit de formation et de communauté locale
L’autre défi est moins technique : c’est la solitude de l’artiste marocain dans l’espace Web3. Contrairement à des pays comme l’Égypte, le Nigéria ou l’Afrique du Sud où des communautés NFT structurées ont émergé, le Maroc manque encore d’un tissu collectif fort. Les initiatives existent — quelques Discord, des groupes WhatsApp, des rencontres informelles à Casablanca ou Rabat —, mais elles restent éparses.
Voici les principaux défis identifiés par des artistes marocains actifs dans le NFT :
- Barrière linguistique : la majorité des ressources, tutoriels et communautés sont en anglais
- Complexité technique : création de wallet, gestion des clés privées, compréhension des smart contracts
- Accès bancaire limité pour les transactions crypto et le off-ramp en monnaie locale
- Manque de visibilité dans les médias culturels marocains qui ignorent encore largement ce sujet
- Absence de cadre juridique clair sur la propriété intellectuelle des NFT au niveau national
Ce que le NFT change pour l’économie créative au Maroc
Les royalties automatiques, une révolution pour les droits d’auteur
L’un des aspects les plus transformateurs des NFT pour les artistes, c’est le mécanisme des royalties automatiques. Grâce aux smart contracts, un artiste peut définir un pourcentage (souvent entre 5 et 10 %) qu’il percevra automatiquement à chaque revente secondaire de son œuvre. Dans l’art traditionnel, lorsqu’une toile achetée 500 euros est revendue 10 000 euros dix ans plus tard, l’artiste initial ne voit rien. Avec les NFT, chaque transaction ultérieure lui rapporte.
Pour des artistes marocains dont les œuvres circulent parfois dans des réseaux informels sans aucune rémunération, c’est une avancée considérable. C’est aussi une façon de formaliser une relation économique entre créateur et collectionneur qui, jusqu’ici, reposait sur la bonne volonté.
Vers une scène culturelle plus exportatrice
À plus long terme, l’adoption des NFT par les artistes marocains pourrait contribuer à internationaliser la scène culturelle du pays. Le soft power culturel du Maroc est réel — architecture, gastronomie, cinéma, musique — mais l’art visuel contemporain reste encore peu visible sur la scène mondiale. Le Web3 offre un canal direct, sans filtre institutionnel, pour changer cela.
Des collectionneurs du Golfe, d’Asie ou d’Europe cherchent activement des artistes du monde arabe et africain porteurs d’une identité forte. Le Maroc, avec sa position géographique et culturelle unique, a toutes les cartes pour capter une part de cet intérêt croissant.
Comment se lancer concrètement en tant qu’artiste marocain
La première étape est de choisir une plateforme adaptée à son budget et à son niveau. Pour les débutants, Objkt.com sur Tezos ou Manifold sur Ethereum sont des points d’entrée accessibles. Il faut ensuite créer un portefeuille numérique (MetaMask, Temple Wallet), acquérir un peu de crypto — ce qui nécessite de passer par des plateformes d’échange comme Binance, disponibles au Maroc —, et prendre le temps de comprendre les bases du minting (création du NFT).
L’étape souvent sous-estimée, c’est le marketing. Un NFT sans communauté ne se vend pas. Twitter/X, Instagram et Discord sont les canaux incontournables. Construire une présence, raconter une histoire autour de son travail, interagir avec d’autres artistes et collectionneurs : c’est ce travail de fond qui différencie ceux qui réussissent de ceux qui abandonnent après quelques semaines.
FAQ — NFT et artistes marocains
Les NFT sont-ils légaux au Maroc ?
La situation évolue rapidement en 2026. Bien que le projet de loi 42.25 vienne structurer le marché des crypto-actifs au Maroc, les crypto-monnaies ne sont toujours pas reconnues comme monnaie légale pour les paiements. Pour les artistes, la vente de NFT est tolérée comme une cession de droits numériques, mais le rapatriement des revenus en devises reste strictement encadré par l’Office des Changes. Il est fortement conseillé de consulter un expert comptable spécialisé pour déclarer ces revenus sous forme de services numériques exportés.
Faut-il être un artiste numérique pour créer des NFT ?
Non. Des peintres, sculpteurs ou photographes marocains numérisent de plus en plus leurs œuvres physiques pour les transformer en NFT. Le NFT sert ici de certificat d’authenticité numérique infalsifiable. Cela permet à l’artiste de toucher des royalties (droits de suite) automatiquement à chaque revente de l’œuvre sur le marché secondaire, une révolution pour les créateurs locaux.
Quelles plateformes recommander pour débuter sans gros budget ?
Pour éviter les frais de “gaz” élevés du réseau Ethereum, beaucoup d’artistes marocains privilégient Objkt.com (sur la blockchain Tezos) ou les solutions de Layer 2 sur Polygon via Rarible ou OpenSea. En 2026, ces plateformes offrent des frais de transaction dérisoires, permettant de tester le marché avec quelques dirhams seulement.
Comment trouver des collectionneurs intéressés par l’art marocain ?
Le succès repose sur la construction d’une communauté digitale. Être actif sur X (ex-Twitter) et Discord est indispensable, tout en rejoignant des collectifs d’art numérique nord-africains. Utiliser des hashtags spécifiques comme #MoroccanArt, #MNAart ou #Web3Morocco permet de cibler des collectionneurs internationaux qui recherchent l’alliance entre héritage culturel traditionnel et innovation technologique.