Il y a quelque chose de symbolique dans le fait que le Maroc ait choisi d’être présent aux grands rendez-vous mondiaux sur l’intelligence artificielle au moment précis où cette technologie redessine les équilibres géopolitiques et économiques de la planète. Entre les sommets de Bletchley Park, Paris et Séoul, une question s’impose avec une urgence croissante : quelle est vraiment la stratégie marocaine face à cette révolution numérique ? Non pas en termes de discours officiels, mais en termes de vision concrète, d’investissements réels et de positionnement sur l’échiquier mondial.
Le Royaume ne part pas de zéro. Depuis plusieurs années, il s’est doté d’infrastructures numériques solides, d’une diaspora technologique influente et d’une volonté politique affichée de devenir un hub africain du digital. Mais l’IA, c’est un autre niveau de complexité. C’est une course où les retards se mesurent en années perdues, et où les choix stratégiques d’aujourd’hui déterminent la compétitivité de demain. Alors, le Maroc joue-t-il vraiment dans la cour des grands ?
Ce que les sommets mondiaux ont changé pour le Maroc
Un signal diplomatique fort
La participation marocaine aux sommets mondiaux sur l’IA — notamment le Sommet pour l’action sur l’IA de Paris en février 2025 — n’est pas anodine. Elle témoigne d’une volonté de s’inscrire dans les discussions globales sur la gouvernance de l’IA, un sujet qui va bien au-delà de la simple technologie. Ces forums définissent les règles du jeu international : normes éthiques, accès aux données, régulation des modèles fondamentaux, partage des bénéfices entre pays développés et pays en développement.
Le Maroc a compris que rester en dehors de ces négociations, c’est se condamner à subir des règles écrites par d’autres. En s’asseyant à ces tables, le Royaume exprime une ambition : ne pas être consommateur passif de l’IA mondiale, mais contributeur actif à son architecture. C’est un positionnement ambitieux, mais cohérent avec la trajectoire diplomatique marocaine des dernières décennies.
La question du Sud global
Ce qui rend la présence marocaine particulièrement significative, c’est son rôle de porte-voix potentiel pour l’Afrique. Lors du Sommet de Paris, la fracture numérique Nord-Sud a été au cœur des débats. Les pays africains représentent à peine 2 à 3 % des investissements mondiaux en IA, selon les données de l’OCDE et de l’Union africaine. Ce déséquilibre colossal nourrit une dépendance technologique que beaucoup d’experts comparent aux dynamiques coloniales du siècle dernier.
Le Maroc, fort de ses liens avec l’Union européenne, ses partenariats avec les États-Unis et son ancrage africain, dispose d’une position géographique et diplomatique unique pour plaider en faveur d’un accès équitable aux technologies d’IA. Plusieurs délégations africaines ont d’ailleurs regardé vers Rabat pour voir comment négocier des transferts de technologie et des accords de coopération en IA avec les grandes puissances.
Les piliers de la stratégie nationale marocaine en IA
L’infrastructure comme fondation
Toute stratégie d’IA sérieuse commence par une infrastructure robuste. Le Maroc a investi massivement ces dernières années dans la connectivité : déploiement de la 5G dans les grandes villes, extension du réseau fibre optique, développement de datacenters. Le projet “Digital Morocco 2030” place l’IA au cœur de la transformation économique nationale, avec des objectifs chiffrés sur l’adoption technologique dans les secteurs public et privé.
Le datacenter inauguré à Casablanca en 2023, avec une capacité initiale de plusieurs dizaines de mégawatts, illustre cette volonté de créer une souveraineté numérique. Sans capacité de calcul locale, impossible de développer des modèles d’IA adaptés aux réalités marocaines — en arabe dialectal, en amazigh, en français marocain. La souveraineté des données, c’est aujourd’hui un enjeu aussi stratégique que la souveraineté alimentaire ou énergétique.
La formation des talents
C’est peut-être le chantier le plus crucial, et aussi le plus fragile. Le Maroc forme chaque année des milliers d’ingénieurs en informatique, mais le gap entre la formation académique classique et les compétences réelles en IA reste significatif. Les universités marocaines ont commencé à intégrer des cursus en machine learning et data science, notamment à l’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique) à Benguerir, devenue en quelques années un pôle d’excellence reconnu.
L’UM6P collabore avec des laboratoires internationaux, attire des chercheurs étrangers et produit des publications académiques de niveau mondial. C’est un signal encourageant. Mais le vrai défi, c’est la rétention des talents. La diaspora marocaine dans la tech — à Paris, San Francisco, Montréal ou Dubaï — représente un vivier d’expertise considérable. Créer les conditions pour que ces profils reviennent ou contribuent à distance est une priorité stratégique que le gouvernement commence à prendre au sérieux, notamment via des dispositifs fiscaux et des programmes de mobilité inversée.
Les secteurs prioritaires identifiés
La stratégie marocaine en IA ne cherche pas à tout embrasser. Elle se concentre sur des domaines où le pays dispose d’avantages compétitifs réels :
- L’agriculture intelligente : avec 40 % de la population active dans le secteur agricole, l’IA appliquée à la gestion de l’eau, à la prévision des récoltes et à la lutte contre les ravageurs représente un levier de transformation massif.
- La santé : le diagnostic assisté par IA dans des zones à faible densité médicale pourrait révolutionner l’accès aux soins dans les régions rurales.
- Le tourisme et la culture : personnalisation des expériences, valorisation du patrimoine via des outils immersifs, traduction automatique de qualité.
- Les services financiers : le Maroc ambitionne de devenir un hub fintech africain, et l’IA est au cœur de cette ambition, notamment pour l’inclusion financière.
- L’administration publique : simplification des démarches, détection de la fraude, optimisation des ressources — le secteur public marocain a entamé une transformation numérique dont l’IA est le moteur.
Les défis qui freinent encore la dynamique
Le financement, nerf de la guerre
Soyons directs : les moyens investis par le Maroc dans l’IA restent modestes comparés aux ambitions affichées. Les États-Unis ont investi plus de 500 milliards de dollars dans le projet Stargate, l’Union européenne mobilise des dizaines de milliards via son programme Horizon Europe, et la Chine a fait de l’IA une priorité nationale avec des financements publics et privés massifs. Face à ces chiffres, les budgets marocains paraissent dérisoires.
Ce n’est pas une fatalité. Des pays comme Singapour, les Émirats ou Israël ont démontré qu’une stratégie IA efficace ne nécessite pas des ressources illimitées — elle nécessite une concentration intelligente des efforts sur des niches à haute valeur ajoutée. Le Maroc gagnerait à s’inspirer de ces modèles plutôt que de vouloir tout faire simultanément avec des moyens insuffisants.
La gouvernance et le cadre réglementaire
Le Maroc n’a pas encore de loi spécifique sur l’IA. Ce vide juridique crée une incertitude pour les investisseurs et les entreprises qui souhaitent développer ou déployer des solutions d’IA sur le territoire. L’absence de cadre réglementaire clair est un frein à l’investissement privé, particulièrement dans des secteurs sensibles comme la santé ou la finance.
À l’inverse, une régulation trop rigide — comme certains pays africains l’ont expérimenté avec des résultats mitigés — risque d’étouffer l’innovation avant même qu’elle éclore. Trouver le bon équilibre entre protection des citoyens, attractivité pour les investisseurs et liberté d’expérimentation pour les startups est un exercice d’équilibriste que le législateur marocain devra accomplir rapidement.
La fracture interne
Au-delà des défis internationaux, le Maroc doit aussi résoudre une équation interne complexe. L’adoption de l’IA risque d’accentuer les inégalités entre les grandes métropoles connectées — Casablanca, Rabat, Marrakech — et les zones rurales encore insuffisamment numérisées. Une stratégie IA nationale qui ne prend pas en compte cette dimension territoriale risque de produire une modernisation à deux vitesses, creusant encore davantage le fossé social et géographique.
Vers un leadership africain de l’IA
L’opportunité continentale
L’Afrique représente le continent le plus jeune du monde, avec une population de plus d’1,4 milliard d’habitants dont la majorité a moins de 30 ans. C’est une formidable réserve de talent, d’énergie et de créativité. Le continent a également la particularité d’être relativement “vierge” en termes d’infrastructures héritées, ce qui lui permet de sauter des étapes technologiques — comme il l’a fait avec la téléphonie mobile en sautant directement au digital.
Le Maroc a une carte à jouer dans ce contexte : devenir la porte d’entrée africaine de l’IA mondiale. Les géants technologiques — Microsoft, Google, AWS — ont déjà identifié l’Afrique comme un marché stratégique. Le Royaume, avec sa stabilité politique, sa proximité avec l’Europe et ses liaisons avec le reste du continent, est idéalement positionné pour accueillir des centres de compétences régionaux, des hubs d’innovation et des programmes de formation à grande échelle.
Construire des alliances stratégiques
La stratégie marocaine ne peut pas se déployer en silo. Elle requiert des alliances fortes avec des partenaires capables d’apporter technologies, financements et savoir-faire. L’accord de partenariat stratégique avec la France, les discussions avec les Émirats arabes unis — qui ont développé le modèle Falcon, un des LLM open source les plus puissants — et les coopérations émergentes avec le Canada et les États-Unis sont autant de briques d’un édifice en construction.
L’enjeu, c’est de transformer ces partenariats en transferts réels de compétences, et non en simples contrats commerciaux où le Maroc resterait en position de client. La distinction entre les deux déterminera si le Royaume construit une capacité d’IA souveraine ou reste dépendant des technologies importées.
FAQ — Vos questions sur la stratégie marocaine en IA
Le Maroc dispose-t-il d’une feuille de route officielle pour l’intelligence artificielle ?
Oui, le Maroc a intégré l’IA dans sa stratégie “Digital Morocco 2030”, qui fixe des objectifs sectoriels et des investissements cibles. Une stratégie nationale dédiée spécifiquement à l’IA est en cours de finalisation, avec l’appui de partenaires internationaux comme l’UNESCO et l’OCDE.
Quelles universités marocaines sont leaders en recherche sur l’IA ?
L’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Benguerir est aujourd’hui la référence nationale. L’ENSIAS, l’École Mohammadia d’Ingénieurs et plusieurs établissements privés comme l’UIR développent également des programmes solides en data science et intelligence artificielle.
Le Maroc risque-t-il de perdre ses talents en IA au profit de l’étranger ?
C’est un risque réel. La “fuite des cerveaux” est un défi structurel que le pays tente de contrer avec des mesures incitatives, mais les écarts de rémunération avec l’Europe ou le Golfe restent importants. Des programmes de diaspora connectée et de télétravail international sont explorés pour garder ces profils dans l’orbite nationale.
Comment le Maroc peut-il influencer les règles mondiales de gouvernance de l’IA ?
En s’appuyant sur sa position de pont entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe, le Maroc peut porter des positions communes africaines dans les forums internationaux, lobbyer pour un accès équitable aux modèles ouverts et proposer des initiatives de coopération Sud-Sud qui pèsent dans les négociations mondiales.