La France joue une partition stratégique au Maroc. Après des années de tensions diplomatiques et de pertes de contrats face à des concurrents mieux positionnés, Paris relance une offensive ciblée sur le marché marocain de la défense. Nomination d’un attaché d’armement à Rabat, activation du comité armement de la Direction Générale de l’Armement (DGA), propositions industrielles autour de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) marocaine : les signaux s’accumulent. Le message est clair — la France veut retrouver sa place dans l’écosystème sécuritaire d’un royaume qui, en 2024, figurait parmi les quinze premiers importateurs d’armes au monde.
Le retour diplomatique et industriel de la France au Maroc
Un attaché d’armement pour poser les jalons
La nomination d’un attaché d’armement français à l’ambassade de France à Rabat n’est pas un détail protocolaire. C’est un signal fort adressé autant aux industriels français qu’à l’état-major des Forces Armées Royales (FAR). Ce type de poste, dédié exclusivement aux enjeux de coopération militaro-industrielle, traduit une volonté d’ancrage durable. La France reconnaît implicitement qu’elle a perdu du terrain — face aux Américains, aux Israéliens, aux Espagnols et aux Allemands — et qu’il faut désormais un interlocuteur permanent, au plus près des décideurs marocains.
Cette décision s’inscrit dans une dynamique plus large de réchauffement franco-marocain. Après la crise diplomatique de 2021-2022, marquée notamment par des tensions consulaires et des échanges acerbes sur le dossier du Sahara occidental, les deux capitales ont progressivement reconstruit des canaux de dialogue. Le déplacement d’Emmanuel Macron à Rabat en octobre 2023 a posé les bases d’une nouvelle ère relationnelle. L’armement, secteur régalien s’il en est, ne pouvait pas rester à l’écart de cette reprise.
La DGA active son comité armement dédié au Maroc
La Direction Générale de l’Armement a mis en place un comité spécifique centré sur le marché marocain. Concrètement, cela signifie que des équipes françaises analysent les besoins capacitaires des FAR, identifient les fenêtres d’opportunité et coordonnent les offres des industriels nationaux. C’est une approche méthodique, loin de l’improvisation, qui rappelle les mécanismes déployés par Paris sur d’autres marchés stratégiques comme l’Inde ou l’Indonésie.
L’enjeu dépasse la simple vente d’équipements. Paris cherche à s’inscrire dans une logique de coopération industrielle de long terme, notamment en accompagnant la montée en puissance de la BITD marocaine. Le Maroc, sous l’impulsion du roi Mohammed VI, ambitionne de devenir un acteur régional de l’industrie de défense — pas seulement un importateur. Cette ambition crée des opportunités pour des partenariats de co-production, de transfert de technologie et de maintenance, domaines où la France dispose d’une expertise reconnue.
Naval Group et les sous-marins Scorpène au cœur de la compétition
L’offre française pour la Marine royale marocaine
Le dossier sous-marin est probablement le plus symbolique — et le plus disputé — de cette offensive française. Naval Group propose le sous-marin Scorpène, un modèle de la classe conventionnelle diesel-électrique déjà opéré par des marines de premier plan : Inde, Chili, Malaisie, Brésil. Le Scorpène est réputé pour sa discrétion acoustique, sa polyvalence et sa capacité à opérer dans des eaux peu profondes comme celles de la Méditerranée occidentale ou du détroit de Gibraltar.
Pour la Marine Royale Marocaine, l’acquisition de sous-marins représenterait un saut capacitaire considérable. Le Maroc ne dispose aujourd’hui d’aucun sous-marin opérationnel. Dans un contexte régional tendu — avec l’Algérie qui exploite des Kilo russes et un voisinage méditerranéen de plus en plus incertain — combler ce gap stratégique est une priorité identifiée depuis plusieurs années par les planificateurs militaires de Rabat.
Une concurrence acharnée face aux rivaux européens
Paris ne sera pas seul à table. Deux concurrents de poids se disputent également ce contrat potentiel :
- ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), le géant allemand de la construction sous-marine, propose ses U-212 ou U-214, des appareils à haute technologie déjà exportés vers des pays comme la Corée du Sud, le Portugal ou Israël.
- Navantia, le chantier naval espagnol, mise sur sa proximité géographique et ses liens historiques avec le Maroc, en proposant une offre compétitive autour de son sous-marin à propulsion anaérobie S-80.
- Chaque candidat joue une carte spécifique : la France mise sur la relation politique renouvelée et la capacité de transfert industriel ; l’Allemagne sur la technologie pure et la fiabilité ; l’Espagne sur la proximité et des arguments financiers attractifs.
- Le critère marocain décisif restera vraisemblablement le niveau de transfert technologique et la capacité à intégrer des entreprises locales dans la chaîne de valeur industrielle.
- Le calendrier reste incertain, mais des sources proches du dossier évoquent une décision potentielle d’ici 2026-2027, avec des négociations préliminaires déjà engagées à différents niveaux.
Sécurité en Méditerranée occidentale et détroit de Gibraltar
Un espace stratégique sous haute tension
Pour comprendre l’intensité de cette bataille commerciale, il faut replacer le Maroc dans son contexte géostratégique. Le royaume contrôle la rive sud du détroit de Gibraltar, l’un des passages maritimes les plus fréquentés au monde. Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de navires transitent par cette voie étroite, dont une part significative de pétroliers et de porte-conteneurs. La maîtrise des approches sous-marines de ce détroit est un enjeu de sécurité qui dépasse largement les frontières marocaines.
La Méditerranée occidentale est par ailleurs le théâtre d’une compétition sous-marine croissante. Les incidents impliquant des sous-marins non identifiés dans les eaux espagnoles et marocaines ont alimenté des discussions au sein de l’OTAN sur la nécessité de renforcer les capacités de surveillance et de lutte anti-sous-marine dans la zone. Dans ce contexte, un Maroc doté de sous-marins modernes devient un partenaire stratégique incontournable pour quiconque souhaite sécuriser l’axe Atlantique-Méditerranée.
Le rôle croissant de la dimension aérienne et spatiale
La compétition ne se limite pas au domaine naval. Sur le segment aérien, le Maroc a déjà démontré sa capacité à diversifier ses fournisseurs, avec des F-16 américains, des Mirage F1 en fin de vie opérationnelle et des négociations avancées pour des appareils de nouvelle génération. La question d’un éventuel achat de Rafale revient régulièrement dans les analyses spécialisées, même si aucun contrat n’a été officialisé à ce stade.
Dans le domaine spatial, le Maroc a investi dans des capacités de reconnaissance satellitaire avec les satellites Mohammed VI-A et Mohammed VI-B, développés en coopération avec Airbus Defence and Space. Ces outils de renseignement d’imagerie illustrent la volonté marocaine de bâtir une autonomie stratégique dans la connaissance de situation. La France conserve un avantage compétitif dans ce secteur — mais les États-Unis et Israël gagnent progressivement du terrain, notamment via des offres combinant satellites commerciaux haute résolution et systèmes d’intelligence artificielle pour l’analyse d’images.
La BITD marocaine, clé de voûte des partenariats à venir
Un Maroc qui veut produire, pas seulement acheter
L’un des changements structurels les plus profonds dans la stratégie d’acquisition marocaine est la montée en puissance de la BITD nationale. Des entreprises spécialisées dans la maintenance, l’intégration de systèmes et la fabrication de composants témoignent d’une industrialisation progressive du secteur défense. Le Marrakech Air Show et les forums de défense organisés sur le sol marocain reflètent cette dynamique : Rabat ne cherche plus seulement à importer — il cherche à s’associer, à co-produire, à absorber des compétences technologiques durables.
C’est précisément sur ce terrain que la France tente de se différencier. Une offre crédible de transfert de technologie, d’implantation de lignes de maintenance locales et de formation d’ingénieurs marocains pèse souvent autant que le prix ou les performances techniques dans les décisions finales. Paris l’a compris tardivement, mais semble avoir rectifié le tir avec une approche désormais plus structurée et plus à l’écoute des exigences marocaines.
Les défis que Paris doit encore surmonter
Malgré ce retour en force, la France affronte plusieurs obstacles structurels. La confiance politique reste fragile — une nouvelle crise diplomatique peut rapidement geler des dossiers pourtant bien avancés. Par ailleurs, Israël a considérablement renforcé sa présence au Maroc depuis la normalisation de 2020, avec des accords de coopération en matière de cybersécurité et de renseignement qui créent une proximité difficile à concurrencer sur le terrain technologique.
Les États-Unis, de leur côté, jouent la carte de la relation stratégique globale, incluant le soutien américain à la position marocaine sur le Sahara occidental — un levier diplomatique que Paris ne peut pas facilement reproduire. La France doit donc construire une proposition de valeur distincte, centrée sur la profondeur industrielle, la proximité culturelle et la capacité à accompagner le Maroc dans sa montée en puissance régionale. Un pari ambitieux, mais pas inaccessible pour un pays qui reste, malgré tout, l’un des premiers partenaires historiques du royaume.
FAQ — Défense et partenaires étrangers au Maroc
Pourquoi la France a-t-elle perdu des parts de marché au Maroc dans le secteur de la défense ?
Plusieurs facteurs expliquent ce recul : les tensions diplomatiques répétées entre Paris et Rabat, la montée en puissance de concurrents comme les États-Unis, Israël ou l’Espagne, et une offre industrielle française parfois perçue comme insuffisamment adaptée aux exigences marocaines en matière de transfert de technologie.
Le Maroc va-t-il vraiment acquérir des sous-marins ?
L’acquisition de sous-marins est une priorité capacitaire identifiée par les Forces Armées Royales depuis plusieurs années. Face à la flotte algérienne et aux enjeux de sécurité en Méditerranée occidentale, la question n’est plus de savoir si le Maroc franchira ce pas, mais quand — et auprès de quel fournisseur.
Quel est le rôle du détroit de Gibraltar dans la stratégie de défense marocaine ?
Le détroit de Gibraltar est un point de passage maritime mondial d’une importance capitale. Le Maroc, qui en contrôle la rive sud, a tout intérêt à développer des capacités sous-marines et de surveillance pour peser sur la sécurité de cet axe stratégique, en coordination avec ses partenaires occidentaux.
Israël et les États-Unis représentent-ils une menace sérieuse pour les ambitions françaises au Maroc ?
Oui, et de manière croissante. Depuis la normalisation maroco-israélienne de 2020, Israël a signé plusieurs accords de coopération en cybersécurité et en renseignement avec Rabat. Les États-Unis, de leur côté, bénéficient d’un levier diplomatique fort lié au dossier du Sahara occidental. La France doit composer avec ces réalités et proposer une valeur ajoutée industrielle et technologique claire pour rester dans la course.