L’intelligence artificielle s’invite désormais dans tous les débats de développement économique, et le Maroc ne fait pas exception. Entre ambitions numériques affichées et réalités sociales complexes, le pays se trouve à un carrefour délicat : celui où la technologie peut autant creuser les inégalités qu’aider à les résorber. La question n’est plus de savoir si l’IA va transformer le Maroc, mais pour qui elle va le faire.
- L’IA au Maroc, une ambition nationale aux fondations fragiles
- La fracture numérique, première cause des inégalités liées à l’IA
- L’IA, un outil à double tranchant pour l’emploi marocain
- L’éducation, levier central pour une IA plus équitable
- Gouvernance de l’IA et enjeux de justice sociale
- FAQ — IA et inégalités sociales au Maroc
L’IA au Maroc, une ambition nationale aux fondations fragiles
Le Maroc a clairement affiché ses ambitions numériques. La stratégie « Digital Morocco 2030 » positionne le pays comme un hub technologique africain, avec des investissements massifs dans l’infrastructure, les startups et la formation aux métiers du digital. Casablanca, Rabat et Marrakech concentrent l’essentiel de ces efforts, accueillant incubateurs, campus numériques et filiales de multinationales tech.
Pourtant, il suffit de s’éloigner de quelques dizaines de kilomètres de ces pôles pour mesurer l’écart. Dans les régions rurales du Souss, du Rif ou de l’Oriental, la connectivité reste insuffisante, les écoles manquent de matériel informatique, et la notion même d’intelligence artificielle appartient à un autre monde. Environ 30 % de la population marocaine n’a toujours pas accès à Internet, selon les données de l’ANRT de 2023 — un chiffre qui illustre à lui seul l’ampleur du défi.
Ce paradoxe est au cœur du débat : comment un pays peut-il faire de l’IA un levier d’égalité sociale quand les bases numériques elles-mêmes ne sont pas encore posées pour tous ?
La fracture numérique, première cause des inégalités liées à l’IA
Un accès inégal selon la géographie et le revenu
La fracture numérique au Maroc n’est pas un problème nouveau, mais l’essor de l’IA l’a rendue plus visible et plus urgente. Elle se décline selon plusieurs axes : géographique d’abord, avec un fossé net entre zones urbaines et rurales, mais aussi économique. Posséder un smartphone ne suffit pas pour bénéficier des outils d’IA : encore faut-il une connexion stable, une maîtrise suffisante de la langue utilisée par ces outils (souvent l’anglais ou le français), et une culture numérique de base.
Les ménages à faibles revenus, qui représentent une part importante de la population marocaine, peinent à accéder aux formations et aux équipements nécessaires. Un enfant scolarisé dans un lycée public de Casablanca n’aura pas les mêmes chances qu’un élève d’une école privée internationale face aux outils pédagogiques basés sur l’IA. Cette réalité quotidienne dessine une nouvelle forme d’inégalité des chances, silencieuse mais profonde.
Le rôle aggravant de la barrière linguistique
Un aspect souvent négligé est celui de la langue. La majorité des outils d’IA performants — ChatGPT, Gemini, Copilot — fonctionnent principalement en anglais ou dans les grandes langues européennes. Le darija, la langue arabe dialectale parlée au quotidien par des millions de Marocains, reste très peu représentée dans les modèles de traitement du langage naturel. Cela signifie concrètement que les citoyens les moins instruits, ceux qui ne maîtrisent ni le français ni l’anglais, se retrouvent exclus de facto des bénéfices de cette révolution technologique.
Des initiatives locales commencent à émerger — comme certains projets universitaires visant à construire des corpus en darija — mais elles restent marginales face à l’ampleur du besoin. L’enjeu est immense : sans une IA qui parle la langue du peuple, elle restera l’apanage d’une élite.
L’IA, un outil à double tranchant pour l’emploi marocain
Des secteurs entiers menacés par l’automatisation
L’impact de l’IA sur l’emploi au Maroc soulève des inquiétudes légitimes. Le pays dispose d’une main-d’œuvre importante dans des secteurs répétitifs et facilement automatisables : centres d’appels, saisie de données, traitement administratif, logistique. Ces métiers, qui font vivre des centaines de milliers de familles, sont précisément ceux que l’IA commence à remplacer ou à transformer en profondeur.
Selon une étude du McKinsey Global Institute, jusqu’à 60 % des tâches dans ces secteurs pourraient être partiellement automatisées d’ici 2030. Pour un pays où le chômage des jeunes dépasse déjà les 26 %, c’est une donnée qui ne peut être ignorée. La transition risque d’être brutale pour les profils les moins qualifiés, qui n’ont ni le temps ni les ressources pour se reconvertir rapidement.
De nouvelles opportunités, mais pour qui ?
En parallèle, l’IA crée indéniablement de nouveaux emplois. Développeurs de modèles, data scientists, experts en cybersécurité, spécialistes en éthique de l’IA : ces profils sont en demande croissante. Mais il s’agit de métiers qui nécessitent plusieurs années de formation spécialisée et un niveau d’études élevé, ce qui les rend inaccessibles à la majorité des jeunes Marocains sans une refonte profonde du système éducatif.
Voici les principaux secteurs où l’IA peut créer des opportunités concrètes au Maroc :
- Agriculture de précision : optimisation des rendements, prévision des conditions météo, irrigation intelligente
- Santé rurale : diagnostic assisté par IA dans les zones sans médecins spécialistes
- Éducation personnalisée : adaptation des cours au niveau de chaque élève via des plateformes intelligentes
- Finance inclusive : scoring de crédit alternatif pour les populations non bancarisées
- Tourisme et artisanat : mise en valeur du patrimoine marocain grâce à des outils de recommandation intelligents
Ces opportunités sont réelles, mais elles ne se matérialiseront que si des politiques publiques volontaristes les accompagnent.
L’éducation, levier central pour une IA plus équitable
Réformer l’école marocaine à l’ère de l’IA
L’école reste la pièce maîtresse du puzzle. Si le Maroc veut éviter que l’IA ne renforce les inégalités déjà existantes, il doit investir massivement dans l’éducation numérique dès le plus jeune âge, et pas uniquement dans les grandes villes. La pensée computationnelle, le sens critique face aux données et la compréhension des algorithmes doivent entrer dans les programmes scolaires bien avant l’université.
Des expériences prometteuses existent déjà. Certaines ONG et fondations, comme la Fondation Zakoura ou des partenariats avec des acteurs comme Microsoft et Google, ont lancé des programmes de sensibilisation au numérique dans des communes rurales. Ces initiatives montrent qu’il est possible d’agir, mais leur échelle reste trop limitée pour provoquer un changement systémique.
Former les formateurs, un défi sous-estimé
On parle souvent de former les élèves, mais rarement des enseignants. Or, un professeur qui ne comprend pas ce qu’est l’IA ne peut pas en transmettre les usages et les limites à ses élèves. La formation continue des enseignants marocains aux technologies numériques est un chantier urgent, insuffisamment financé et encore trop peu valorisé dans les politiques éducatives officielles.
Des pays comme l’Estonie ou Singapour ont montré qu’une transformation éducative rapide et inclusive était possible — à condition d’en faire une priorité nationale absolue, et non un projet pilote parmi d’autres.
Gouvernance de l’IA et enjeux de justice sociale
Qui décide, qui profite, qui subit ?
La question de la gouvernance de l’IA au Maroc est encore en construction. Il n’existe pas, à ce jour, de régulation nationale spécifique sur l’intelligence artificielle, contrairement à l’Union Européenne qui a adopté son AI Act en 2024. Cette absence de cadre expose les citoyens marocains à des risques concrets : biais algorithmiques dans les décisions d’accès au crédit, au logement ou à l’emploi, utilisation opaque de données personnelles, ou encore surveillance numérique sans garanties légales suffisantes.
Les populations les plus vulnérables sont, comme toujours, les plus exposées. Un algorithme entraîné sur des données biaisées reproduira et amplifiera les discriminations existantes. Si les femmes rurales, les personnes à faible revenu ou les habitants des périphéries urbaines sont sous-représentés dans les données d’entraînement des modèles, les décisions automatisées qui les concernent seront structurellement injustes.
Vers une IA marocaine inclusive
Certaines voix, parmi les chercheurs et les acteurs de la société civile marocaine, plaident pour une approche différente : développer une IA ancrée dans les réalités locales, co-construite avec les communautés concernées, et soumise à des mécanismes de redevabilité transparents. Des laboratoires de recherche comme ceux de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) ou de l’ENSIAS commencent à travailler dans cette direction.
L’idée est séduisante : une IA qui connaît le territoire marocain, ses langues, ses cultures et ses inégalités, pourrait devenir un vrai outil de justice sociale — plutôt qu’un miroir grossissant des inégalités importées du Nord global.
FAQ — IA et inégalités sociales au Maroc
L’IA peut-elle vraiment réduire les inégalités sociales au Maroc ?
Oui, mais seulement si elle est déployée de façon équitable et inclusive. Sans politiques publiques volontaristes, sans accès universel à Internet et sans formation adaptée, l’IA risque au contraire d’aggraver les écarts existants entre populations aisées et défavorisées.
Quels sont les secteurs marocains les plus menacés par l’automatisation ?
Les centres d’appels, la logistique, la saisie de données et certaines tâches administratives sont particulièrement vulnérables. Ces secteurs emploient une grande partie de la classe moyenne et des jeunes sans diplômes supérieurs, ce qui rend la transition potentiellement douloureuse si elle n’est pas accompagnée.
Le Maroc dispose-t-il d’une régulation sur l’IA ?
Pas encore de cadre légal spécifique à l’IA, contrairement à l’Union Européenne. Des réflexions sont en cours au niveau institutionnel, mais le pays accuse un retard réglementaire qui pourrait exposer ses citoyens à des usages non éthiques de l’intelligence artificielle.
Comment les jeunes Marocains peuvent-ils se préparer à l’ère de l’IA ?
En développant des compétences transversales : pensée critique, créativité, maîtrise des outils numériques et apprentissage continu. Des plateformes comme Coursera, edX ou les formations de l’UM6P offrent des ressources accessibles, même si la barrière linguistique et économique reste un frein pour une partie de la jeunesse.