Le Maroc n’est plus seulement un terrain de consommation technologique. Depuis quelques années, une vague discrète mais puissante de Marocains investisseurs s’est mise à financer, co-fonder et soutenir des startups tech aux quatre coins du monde. De la Silicon Valley à Dubaï, en passant par Paris, Amsterdam ou Singapour, des profils marocains — qu’ils soient en diaspora ou résidents au Maroc — jouent désormais un rôle actif dans l’écosystème mondial de l’innovation. Ce phénomène mérite d’être regardé en face, avec lucidité et enthousiasme à la fois.
- Un profil d’investisseur qui s’est construit dans l’ombre
- Les grands secteurs qui attirent les capitaux marocains
- Les figures marquantes de cet investissement discret
- Ce qui freine encore et les solutions qui émergent
- Le rôle stratégique de la diaspora dans ce mouvement
- Vers un écosystème marocain de l’investissement tech
- FAQ — Investissements tech et diaspora marocaine
Un profil d’investisseur qui s’est construit dans l’ombre
Pendant longtemps, quand on parlait de capital-risque ou d’angel investing, les noms marocains brillaient par leur absence dans les classements internationaux. Ce n’était pas faute de compétences ou de capitaux, mais plutôt une question de culture financière, d’accès aux réseaux et de cadre réglementaire local peu propice à la prise de risque.
Pourtant, la diaspora marocaine a été la première à franchir le pas. Des ingénieurs formés dans les grandes écoles françaises, américaines ou canadiennes ont accumulé de l’expérience dans des grands groupes tech, constitué un patrimoine, puis décidé de réinvestir une partie de leurs économies dans des startups prometteuses. Ces profils — souvent discrets, rarement médiatisés — ont commencé à apparaître dans les tours de table de jeunes pousses européennes ou américaines il y a maintenant une bonne décennie.
Aujourd’hui, le mouvement s’est structuré. Des clubs d’investisseurs marocains ont vu le jour à Paris, à Montréal, à New York. Des plateformes de co-investissement ont facilité l’accès à des deals qui n’auraient jamais été accessibles à un investisseur individuel isolé. La mutation est réelle, observable, et elle n’en est qu’à ses débuts.
Les grands secteurs qui attirent les capitaux marocains
La fintech, terrain de jeu naturel
Il n’est pas surprenant que la fintech soit le secteur numéro un dans lequel les investisseurs marocains s’impliquent à l’international. Le Maroc reste un marché où une large partie de la population est sous-bancarisée, ce qui crée une sensibilité naturelle aux solutions de paiement mobile, de transfert d’argent et d’inclusion financière. Des Marocains ont ainsi investi dans des startups comme Wave en Afrique de l’Ouest, dans des néobanques européennes ciblant les communautés immigrées, ou encore dans des solutions de remittance qui facilitent l’envoi d’argent vers le continent africain.
Ce n’est pas du hasard. C’est une conviction profonde que les marchés émergents sont les prochains terrains de croissance de la fintech mondiale, et les investisseurs marocains ont souvent un avantage comparatif évident : ils comprennent ces marchés de l’intérieur.
La proptech et les infrastructures numériques
Un autre secteur qui attire de plus en plus les capitaux marocains à l’international, c’est la proptech — les technologies appliquées à l’immobilier. Combinant une forte culture de l’investissement immobilier et une appétence croissante pour la tech, certains profils marocains ont commencé à financer des plateformes de tokenisation immobilière, des solutions de gestion locative automatisée ou encore des outils de due diligence propulsés par l’intelligence artificielle.
Plus largement, les infrastructures numériques — data centers, cloud souverain, connectivité — représentent un axe d’investissement en pleine expansion. Des entrepreneurs marocains ayant réussi dans ces domaines au Maroc ou à l’étranger reviennent parfois en tant qu’investisseurs, apportant avec eux une double expertise : technique et marché.
L’IA et les outils SaaS B2B
L’explosion de l’intelligence artificielle depuis 2022-2023 n’a pas laissé indifférents les investisseurs marocains avertis. Plusieurs ont pris des positions dans des startups SaaS B2B développant des outils d’IA générative pour les entreprises, notamment dans les domaines du service client automatisé, de la gestion de contenu ou de l’optimisation des processus RH. Ces investissements se font souvent via des SPV (Special Purpose Vehicles) ou des fonds d’amorçage auxquels ils participent en tant que Limited Partners.
Les figures marquantes de cet investissement discret
Parmi les profils qui symbolisent cette tendance, on peut citer Karim Beguir, co-fondateur d’InstaDeep — startup tunisienne d’IA rachetée par BioNTech pour 362 millions de dollars en 2023 — qui a bénéficié du soutien d’investisseurs nord-africains dès ses premières levées. Dans un registre proche, des Marocains comme Mehdi Ghissassi, ex-directeur de recherche chez Google DeepMind, incarnent ce pont naturel entre les élites tech mondiales et le monde marocain.
Des family offices marocains commencent également à allouer une partie de leur portefeuille à des fonds tech internationaux. Ces structures, souvent liées à de grandes familles d’affaires, ont longtemps privilégié l’immobilier local ou les placements obligataires. La diversification vers la tech internationale représente un tournant générationnel, porté par les enfants ou les neveux qui ont grandi dans la culture startup.
Ce qui freine encore et les solutions qui émergent
Les obstacles réels
Investir dans la tech internationale depuis le Maroc n’est pas sans contraintes. Voici les principaux freins identifiés par les acteurs du terrain :
- Le contrôle des changes : la réglementation marocaine encadre strictement les transferts de capitaux vers l’étranger, ce qui complique les investissements directs pour les résidents au Maroc.
- Le manque de réseau : accéder aux bons deals nécessite d’être dans les bons cercles, ce qui favorise mécaniquement la diaspora installée dans des hubs tech.
- La méconnaissance des structures juridiques : SAFE, convertible notes, SPV, cap table… autant de mécanismes peu enseignés dans les formations économiques marocaines traditionnelles.
- La frilosité culturelle : dans un contexte où la prise de risque est encore mal perçue dans certains milieux, s’afficher comme « investisseur dans une startup qui peut échouer » reste un frein psychologique non négligeable.
- L’absence de véhicules d’investissement locaux dédiés à la tech internationale, contrairement à ce qui existe en France avec le dispositif IR-PME ou aux États-Unis avec les QSB Stock.
Les solutions qui se dessinent
Malgré ces obstacles, des solutions concrètes émergent. L’Office des Changes marocain a progressivement assoupli certaines règles concernant les investissements à l’étranger pour les personnes morales. Des plateformes comme Wusufu ou des initiatives portées par le CGEM cherchent à structurer l’accompagnement des investisseurs marocains vers les marchés internationaux. Et du côté de la diaspora, des syndicats d’investissement informels — souvent organisés via WhatsApp ou des clubs LinkedIn — permettent de mutualiser les analyses et de co-investir à plusieurs pour accéder à des deals de qualité.
L’écosystème n’est pas encore mature, mais la dynamique est clairement enclenchée.
Le rôle stratégique de la diaspora dans ce mouvement
On ne peut pas parler d’investissement marocain dans la tech internationale sans mettre en lumière le rôle central de la diaspora. Avec plus de 5 millions de Marocains résidant à l’étranger — dont une part significative dans des pays technologiquement avancés comme la France, les États-Unis, le Canada ou les Pays-Bas — le potentiel de mobilisation du capital diasporique est immense.
Ces Marocains de l’étranger envoient chaque année plus de 11 milliards de dollars au Maroc sous forme de transferts, selon les chiffres de Bank Al-Maghrib pour 2023. Mais une partie croissante de ce capital ne rentre plus directement au pays : elle est réinvestie localement dans des startups, des fonds ou des co-investissements. Ce n’est pas un retrait d’affection pour le Maroc — c’est une sophistication financière qui, à terme, peut bénéficier aussi au royaume, via des ponts technologiques et des transferts de compétences.
Les MRE de la tech — ingénieurs, product managers, data scientists — disposent d’un avantage rare : ils sont à la croisée de deux mondes, maîtrisent les codes des écosystèmes occidentaux et comprennent les réalités africaines et maghrébines. Cette double culture est précisément ce que recherchent de nombreux fonds d’investissement spécialisés sur les marchés émergents.
Vers un écosystème marocain de l’investissement tech
Ce qui se dessine progressivement, c’est la naissance d’un véritable écosystème marocain de l’investissement tech, à la fois ancré localement et connecté à l’international. Des initiatives comme Maroc Numeric Fund, ou encore le fonds d’amorçage CDG Invest, ont posé les premières briques. Des accélérateurs comme Seedstars Maroc, StartGate ou Numa Casablanca ont permis de former une première génération d’entrepreneurs — qui deviennent à leur tour des investisseurs.
La prochaine étape logique, c’est la création de fonds de venture capital marocains avec un mandat international assumé, capables d’investir dans des startups tech au Maroc, en Afrique et dans les marchés occidentaux de la diaspora. Quelques tentatives existent déjà. Elles méritent d’être soutenues, amplifiées, et surtout médiatisées pour inspirer une nouvelle génération.
FAQ — Investissements tech et diaspora marocaine
Les Marocains résidents au Maroc peuvent-ils investir dans des startups étrangères ?
Oui, mais sous conditions. La réglementation de l’Office des Changes autorise certains investissements à l’étranger pour les personnes morales et, de façon limitée, pour les personnes physiques. Des assouplissements récents ont facilité ces démarches, mais il est conseillé de se faire accompagner par un conseiller juridique spécialisé avant tout investissement.
Quels sont les meilleurs moyens d’accéder à des deals tech internationaux depuis le Maroc ?
Les voies les plus accessibles incluent les plateformes de crowdfunding equity (comme Republic ou Seedrs), les syndicats d’investissement via AngelList, et la participation à des fonds d’amorçage en tant que Limited Partner. Le réseau reste le premier filtre pour accéder aux meilleurs deals.
La diaspora marocaine investit-elle principalement dans les startups africaines ?
Pas exclusivement. Si l’Afrique représente un axe naturel d’intérêt, de nombreux investisseurs marocains de la diaspora financent aussi des startups européennes ou américaines, notamment dans la fintech, l’IA et le SaaS B2B, sans lien direct avec le continent africain.
Existe-t-il des réseaux structurés d’investisseurs marocains dans la tech ?
Oui, plusieurs communautés informelles existent, notamment à Paris, Montréal et New York. Des initiatives plus structurées commencent à émerger, mais le secteur manque encore d’un annuaire ou d’une plateforme nationale dédiée à cette communauté d’investisseurs.