Le Maroc change. Pas progressivement, pas timidement — il change vite, en profondeur, et souvent dans des directions que personne n’avait tout à fait anticipées il y a dix ans. Entre les grandes réformes structurelles, les chocs externes répétés et une jeunesse de plus en plus connectée au monde, les Marocains se retrouvent au cœur d’une transformation économique sans précédent dans l’histoire récente du pays.
Cette mutation n’est pas qu’une affaire de chiffres ou de PIB. Elle touche des familles entières, des quartiers, des métiers. Elle redessine les contours du travail, de la consommation, de la mobilité sociale. Comprendre ce qui se joue aujourd’hui au Maroc, c’est comprendre un pays qui se réinvente à marche forcée.
Une économie marocaine en pleine recomposition
Pendant des décennies, l’économie marocaine reposait sur quelques piliers solides mais peu diversifiés : l’agriculture, les phosphates, le tourisme, les transferts des Marocains résidant à l’étranger. Ces secteurs restent importants, mais ils ne suffisent plus à absorber les ambitions d’un pays de 38 millions d’habitants dont la moitié a moins de 30 ans.
Depuis les années 2010, le royaume a engagé une politique volontariste de montée en gamme industrielle. L’écosystème automobile — Renault à Tanger, Stellantis à Kénitra — a transformé le nord du pays en véritable hub de production. En 2023, les exportations automobiles marocaines ont dépassé les 100 milliards de dirhams, plaçant le secteur au premier rang des recettes en devises, devant les phosphates et les remises des MRE.
Mais cette industrialisation rapide a un revers. Elle crée des emplois qui exigent des qualifications nouvelles, dans un pays où une part significative de la main-d’œuvre reste peu diplômée ou issue de zones rurales. La fracture entre les territoires se creuse : Casablanca, Tanger, Rabat s’accélèrent ; d’autres régions peinent à suivre le rythme.
Le monde du travail bouleversé de fond en comble
L’essor du travail informel et des nouvelles formes d’emploi
L’informalité a toujours été un trait structurel de l’économie marocaine. Elle représente encore aujourd’hui entre 30 et 40 % du PIB selon les estimations du Haut-Commissariat au Plan. Mais sa nature évolue. À côté des petits commerces de quartier et des journaliers agricoles, on voit désormais émerger une informalité numérique : livreurs à vélo pour des plateformes, micro-entrepreneurs sur Jumia ou Badr Market, créateurs de contenu sur TikTok et Instagram qui monétisent leur audience.
Cette nouvelle économie de la débrouille est à la fois une opportunité et un risque. Elle offre une source de revenus à des jeunes que le marché formel ne parvient pas à absorber, mais elle les prive de protection sociale, de retraite, de filet de sécurité.
Le chômage des jeunes, angle mort du miracle marocain
Le taux de chômage des 15-24 ans frôle les 35 % en milieu urbain selon les données de 2024. Un chiffre qui masque parfois une réalité encore plus sombre : celle du chômage découragé, ces jeunes qui ne cherchent plus d’emploi et disparaissent des statistiques. La génération Z marocaine est bien formée, connectée, polyglotte pour beaucoup — mais elle se heurte à un marché du travail encore rigide, peu transparent, dominé par les réseaux et les recommandations.
Pourtant, des signaux positifs existent. L’offshoring s’est considérablement développé, avec des entreprises françaises, espagnoles et américaines qui installent des centres de service à Casablanca, Rabat ou Fès. Ces emplois, souvent en service client ou en ingénierie logicielle, attirent une jeunesse diplômée en quête de stabilité et d’une exposition internationale.
Une classe moyenne sous pression
L’inflation, le logement, le coût de la vie
Si les grandes tendances macro paraissent encourageantes, le quotidien de millions de Marocains raconte une autre histoire. Depuis 2021, l’inflation a durablement érodé le pouvoir d’achat. En 2022, elle a atteint 8,3 % — un record en trente ans. Les prix de l’huile, de la farine, du gaz de cuisine ont flambé, touchant en premier lieu les ménages modestes.
La question du logement cristallise toutes les frustrations. Le prix du mètre carré à Casablanca dépasse les 15 000 dirhams dans certains quartiers intermédiaires, rendant l’accès à la propriété quasi-impossible pour les jeunes actifs. Le programme de logement social lancé par le gouvernement peine à suivre la demande, et les listes d’attente s’allongent d’année en année.
Les comportements de consommation qui changent
Face à ces pressions, les Marocains adaptent leurs habitudes. Le commerce en ligne a explosé post-Covid. On estime que le e-commerce a progressé de plus de 25 % par an depuis 2020, porté par une pénétration d’internet qui dépasse désormais 88 %. Les marchés en ligne, les groupes Facebook de revente, les achats groupés se multiplient. La débrouillardise collective est devenue une forme d’économie populaire à part entière.
Voici quelques tendances observées dans les comportements des ménages marocains :
- Recours croissant aux achats en ligne, notamment pour les produits électroniques et l’habillement
- Développement du co-voiturage (Heetch, InDrive) comme alternative aux transports en commun défaillants
- Multiplication des tontines numériques (daret en ligne) pour pallier l’accès limité au crédit bancaire
- Essor de la consommation d’occasion via des plateformes comme Avito Maroc
- Retour au local et au terroir dans les achats alimentaires, boosté par la prise de conscience sanitaire post-pandémie
Les Marocains résidant à l’étranger, acteurs incontournables du changement
On parle souvent de la diaspora marocaine comme d’une réserve de devises. C’est réducteur. Les MRE — Marocains Résidant à l’Étranger — sont aujourd’hui des vecteurs de transformation culturelle, économique et même politique. En 2023, leurs transferts ont atteint un record de 115 milliards de dirhams, soit plus de 11 milliards d’euros. Un flux colossal qui irrigue les économies locales, finance des constructions, soutient des familles.
Mais leur rôle va au-delà de l’argent. Ils ramènent des modèles de travail, des pratiques entrepreneuriales, des exigences en termes de services publics et de transparence. De plus en plus, ils choisissent d’investir au Maroc, dans l’immobilier certes, mais aussi dans des startups, des projets agricoles innovants, des espaces de coworking.
Cette diaspora investisseuse est l’une des grandes forces silencieuses du renouveau économique marocain. Elle constitue un pont vivant entre le Maroc et les marchés européens, nord-américains et du Golfe.
La transition verte et numérique, nouveau défi de taille
Le Maroc mise sur les énergies renouvelables
Le Maroc s’est engagé à porter la part des énergies renouvelables à 52 % de sa capacité installée d’ici 2030. Noor Ouarzazate reste l’un des complexes solaires les plus grands au monde. Ces projets créent des emplois, réduisent la dépendance aux importations d’hydrocarbures et positionnent le royaume comme un acteur stratégique de la transition énergétique africaine et méditerranéenne.
Pour les Marocains ordinaires, cette transition se traduit encore timidement dans la vie quotidienne. Les voitures électriques restent rares, l’isolation thermique des logements est insuffisante, et les tarifs de l’électricité continuent de peser sur les budgets modestes.
La révolution numérique à deux vitesses
Le programme Maroc Digital 2030 ambitionne de faire du numérique un levier majeur de développement. Des avancées sont réelles : lancement de services administratifs en ligne, déploiement de la 4G dans des zones reculées, généralisation du paiement mobile. Mais il subsiste un fossé numérique profond entre les urbains connectés et les populations rurales qui peinent encore à accéder à des réseaux stables ou à maîtriser les outils numériques de base.
Ce que les Marocains attendent vraiment
Au fond, ce que les Marocains expriment dans les sondages, dans les discussions de café, dans les commentaires des réseaux sociaux, ce n’est pas forcément une croissance à deux chiffres. C’est davantage de justice sociale, une éducation de qualité pour leurs enfants, un système de santé digne, et la certitude que le travail paie vraiment.
Les réformes du système de protection sociale — généralisation de l’AMO (Assurance Maladie Obligatoire), extension des allocations familiales — vont dans ce sens. Elles constituent le chantier social le plus ambitieux depuis des décennies. Mais leur mise en œuvre reste lente, les démarches administratives complexes, et beaucoup de citoyens ne perçoivent pas encore de changement concret dans leur vie.
La mutation économique est en marche. Elle est réelle, documentée, mesurable. Mais entre les grandes annonces et le ressenti du quotidien, un gouffre persiste. Combler ce gouffre — c’est là le vrai défi du Maroc pour les années à venir.
FAQ
Le Maroc est-il en train de devenir un pays émergent à part entière ?
Le Maroc est classé parmi les économies à revenu intermédiaire de la tranche inférieure par la Banque mondiale. Des progrès significatifs ont été accomplis dans l’industrie et les infrastructures, mais le pays doit encore surmonter des défis importants en matière de chômage des jeunes, d’inégalités territoriales et de qualité des services publics pour franchir un cap décisif.
Pourquoi le chômage reste-t-il élevé malgré la croissance économique ?
La croissance marocaine est encore trop concentrée dans des secteurs capitalistiques (automobile, phosphates, énergie) qui créent relativement peu d’emplois par rapport à leur poids économique. L’inadéquation entre les formations dispensées et les besoins réels du marché du travail aggrave le problème, notamment pour les jeunes diplômés.
Quelle est l’importance des transferts des MRE dans l’économie marocaine ?
En 2023, les transferts des Marocains résidant à l’étranger ont atteint environ 115 milliards de dirhams, représentant plus de 8 % du PIB national. Ils constituent la première source de devises du pays, devant le tourisme et les exportations de phosphates.
La classe moyenne marocaine est-elle menacée par l’inflation ?
L’inflation des années 2022-2023 a effectivement fragilisé la classe moyenne urbaine, dont le pouvoir d’achat a sensiblement reculé. La stabilisation progressive des prix depuis fin 2023 apporte un répit, mais les ménages restent vulnérables face à la hausse persistante des coûts du logement et de l’énergie.