Le Maroc est à un tournant. Entre repositionnement géopolitique mondial, montée en puissance des énergies renouvelables et retour en grâce de la relocalisation industrielle, le royaume chérifien se retrouve, presque par surprise, au cœur d’une conversation mondiale sur l’avenir de la production. La question n’est plus de savoir si une nouvelle vague d’industrialisation est possible. Elle est de savoir si le Maroc a les moyens — humains, institutionnels et stratégiques — d’en être un acteur central plutôt qu’un simple spectateur.
- Un contexte mondial qui joue en faveur du Maroc
- Les secteurs qui tirent déjà la croissance industrielle
- Les défis que le Maroc doit encore surmonter
- Ce que les Marocains peuvent concrètement attendre
- Le rôle central de l’État et des politiques publiques
- FAQ — Industrie et transformation économique au Maroc
Un contexte mondial qui joue en faveur du Maroc
Depuis la pandémie de Covid-19 et les ruptures massives des chaînes d’approvisionnement mondiales, les grandes puissances industrielles ont radicalement revu leur copie. Les États-Unis ont voté l’Inflation Reduction Act, l’Europe cherche à relocaliser ses industries critiques, et les entreprises multinationales scrutent les cartes du monde à la recherche de zones de production proches, stables et compétitives. Le Maroc coche beaucoup de ces cases.
Sa position géographique est un atout rarissime : à moins de 15 kilomètres de l’Europe par le détroit de Gibraltar, avec un accès direct à l’Atlantique et à la Méditerranée. Le pays a signé des accords de libre-échange avec l’Union européenne, les États-Unis et plusieurs pays arabes et africains. Mieux encore, il dispose d’une infrastructure portuaire de premier rang — le port Tanger Med est désormais classé parmi les 20 premiers ports mondiaux en termes de capacité de traitement de conteneurs, ce qui n’est pas rien pour un pays en développement.
Ce contexte de “nearshoring” — la relocalisation des usines à proximité des marchés de consommation — propulse le Maroc comme une alternative sérieuse à des pays comme la Chine ou la Turquie pour les industriels européens qui cherchent à sécuriser leurs approvisionnements.
Les secteurs qui tirent déjà la croissance industrielle
L’automobile, locomotive d’une transformation profonde
Le secteur automobile marocain est sans doute l’exemple le plus frappant de ce que peut accomplir une stratégie industrielle cohérente sur le long terme. Avec l’installation de Renault à Tanger dès 2012, puis de Stellantis à Kénitra, le Maroc est devenu le premier producteur de véhicules en Afrique, dépassant l’Afrique du Sud. En 2023, les exportations automobiles ont dépassé 90 milliards de dirhams, représentant le premier poste d’exportation du pays.
Ce n’est pas seulement une ligne de montage. C’est tout un écosystème qui s’est développé autour : des milliers de sous-traitants, des centres de formation, des ingénieurs formés localement, des laboratoires de R&D. Yazaki, Delphi, Lear Corporation — des géants mondiaux de l’équipement automobile — ont tous posé leurs valises au Maroc. Et la transition vers le véhicule électrique ouvre un nouveau chapitre, avec des opportunités dans la fabrication de câbles, de composants électroniques et bientôt, peut-être, de batteries.
L’aéronautique, un pari audacieux devenu réalité
Moins médiatisé mais tout aussi impressionnant, le secteur aéronautique marocain compte aujourd’hui plus de 140 entreprises et emploie directement plus de 20 000 personnes. Des équipementiers comme Safran, Boeing ou Bombardier ont choisi le Maroc pour y installer des unités de production. Le hub aéronautique de Casablanca Midparc est devenu une référence sur le continent africain.
Ce qui est remarquable ici, c’est la montée en gamme progressive. On ne fabrique plus seulement des pièces simples ; on usine des composites, on assemble des sous-ensembles complexes, on forme des techniciens qualifiés capables de travailler selon les standards les plus exigeants de l’industrie mondiale. C’est exactement ce que les économistes appellent l’upgrading industriel — passer de la simple main-d’œuvre bon marché à une véritable valeur ajoutée locale.
L’industrie verte, le pari de demain
Le Maroc produit déjà plus de 40 % de son électricité à partir de sources renouvelables, avec un objectif de 52 % d’ici 2030. La centrale solaire de Noor Ouarzazate est l’une des plus grandes au monde. Cette transition énergétique n’est pas qu’une politique climatique : c’est un avantage compétitif industriel majeur.
Des industries énergivores comme la chimie, la métallurgie ou la production d’hydrogène vert cherchent des pays où l’énergie est bon marché et propre. Le Maroc se positionne activement dans la course à l’hydrogène vert, avec plusieurs projets pilotes en cours et une stratégie nationale ambitieuse. Si cette filière décolle — et les signaux sont encourageants — cela pourrait générer des dizaines de milliers d’emplois industriels qualifiés dans les prochaines décennies.
Les défis que le Maroc doit encore surmonter
La formation, le maillon encore fragile
C’est probablement le talon d’Achille de la stratégie industrielle marocaine. Si le pays a considérablement investi dans des centres de formation sectoriels — comme les Instituts de Formation aux Métiers de l’Industrie Automobile (IFMIA) — le système éducatif général peine encore à produire en masse des techniciens et ingénieurs adaptés aux besoins des industries modernes.
Le taux d’abandon scolaire reste préoccupant, notamment dans les zones rurales. Et si les universités marocaines forment des diplômés compétents, l’adéquation entre les cursus académiques et les besoins réels du marché industriel reste un chantier ouvert. Les industriels eux-mêmes le disent : trouver des profils intermédiaires qualifiés — entre l’ouvrier peu qualifié et l’ingénieur — est l’un de leurs principaux défis au quotidien.
La bureaucratie et le climat des affaires
Le Maroc a réalisé des progrès notables dans l’amélioration de son environnement des affaires — il figure dans des classements internationaux bien mieux que la plupart de ses voisins africains. Mais des lourdeurs administratives persistent, notamment dans les délais d’autorisation, la complexité douanière et l’accès au foncier industriel.
Le gouvernement en est conscient. La loi-cadre sur l’investissement adoptée en 2022 vise précisément à simplifier les procédures et à offrir des incitations fiscales plus attractives. Mais entre les textes et leur application sur le terrain, il reste souvent un écart que les investisseurs étrangers perçoivent rapidement.
Les inégalités territoriales, un risque sous-estimé
L’industrialisation marocaine est fortement concentrée dans le triangle Casablanca – Tanger – Kénitra. Les autres régions — le Sud, l’Oriental, le Souss — restent largement en dehors du mouvement. Si cette dynamique ne se redistribue pas, elle risque d’accentuer des fractures sociales et territoriales déjà sensibles, avec des populations qui se sentent exclues d’une prospérité qu’elles voient de loin.
Une industrialisation réellement bénéfique pour les Marocains dans leur ensemble supposera des politiques actives de déconcentration industrielle, d’investissement dans les infrastructures régionales et de formation locale, au-delà des grandes métropoles.
Ce que les Marocains peuvent concrètement attendre
Voici ce que cette dynamique peut apporter concrètement aux citoyens ordinaires :
- Des emplois directs dans les usines, les zones industrielles et les zones franches, à des salaires souvent supérieurs au secteur informel
- Des emplois indirects dans la logistique, les services aux entreprises, la restauration, le transport — chaque emploi industriel en génère plusieurs autres
- Un transfert de compétences via la formation professionnelle et la coopération avec des multinationales qui apportent leur savoir-faire
- Une hausse du pouvoir d’achat local dans les villes industrielles, avec des effets d’entraînement sur le tissu commercial et artisanal
- Une diversification économique qui réduit la dépendance au tourisme, aux transferts des Marocains de l’étranger et à l’agriculture — trois piliers importants mais fragiles face aux aléas climatiques et mondiaux
Le rôle central de l’État et des politiques publiques
L’industrialisation ne se décrète pas, mais elle ne se fait pas non plus sans un État stratège. Le Maroc l’a compris depuis les années 2000 avec ses plans sectoriels successifs : Plan Émergence, Plan Maroc Vert, Offre Maroc pour l’automobile, puis plus récemment la Nouvelle Charte d’Investissement.
La création de zones d’accélération industrielle (ZAI), les exonérations fiscales temporaires, les partenariats public-privé dans la formation — tout cela constitue une boîte à outils qui a prouvé son efficacité. Reste à l’approfondir, l’élargir et le rendre plus inclusif.
Des voix s’élèvent aussi pour demander une politique industrielle plus ambitieuse vis-à-vis du contenu local. Plutôt que d’assembler des pièces importées, pourquoi ne pas exiger — ou inciter — les multinationales à sourcer davantage auprès de fournisseurs marocains ? C’est la voie qu’ont empruntée des pays comme le Mexique ou la Turquie pour monter en gamme et développer un tissu de PME industrielles solides.
FAQ — Industrie et transformation économique au Maroc
Le Maroc peut-il vraiment concurrencer des pays comme la Turquie ou la Pologne en matière d’industrie ?
Pour l’instant, à des niveaux différents. La Turquie et la Pologne ont des décennies d’avance en termes de tissu industriel et de capital humain. Mais le Maroc dispose d’avantages spécifiques — coûts salariaux plus bas, position africaine, accès à l’énergie solaire — qui lui permettent d’occuper des niches très compétitives, notamment dans l’automobile, l’aéronautique et les énergies vertes.
Qui bénéficie réellement de l’industrialisation au Maroc aujourd’hui ?
Les zones industrialisées du nord et du centre bénéficient le plus directement. Les classes moyennes urbaines et les travailleurs qualifiés en sont les premiers bénéficiaires. La question de la redistribution vers les régions périphériques et les couches les plus modestes reste posée et constitue un enjeu politique et social majeur.
L’hydrogène vert est-il vraiment une opportunité crédible pour le Maroc ?
Oui, et les acteurs industriels internationaux commencent à le prendre très au sérieux. Le Maroc dispose d’un ensoleillement exceptionnel, de vastes espaces et d’une façade atlantique idéale pour exporter vers l’Europe. Des accords de principe ont déjà été signés avec plusieurs pays européens. La filière en est encore à ses débuts, mais le potentiel est réel et chiffré en milliards de dollars.
Comment un jeune Marocain peut-il tirer parti de cette dynamique industrielle ?
En se formant aux métiers techniques et industriels : électrotechnique, mécatronique, logistique, qualité, maintenance industrielle. Les centres de formation sectoriels offrent des débouchés rapides et des salaires attractifs. L’entrepreneuriat dans les services aux entreprises industrielles est également une piste concrète et encore sous-exploitée.