Il y a quelque chose de fascinant à observer comment les grandes routes commerciales se réinventent à chaque époque. Hier la soie et les épices, aujourd’hui les câbles sous-marins et les corridors de données. Et dans ce nouveau grand jeu géopolitique et économique, le Maroc est en train de s’imposer comme une pièce maîtresse que les puissances asiatiques — au premier rang desquelles la Chine — regardent avec un intérêt croissant. Pas seulement comme un marché. Comme un hub stratégique à la croisée de trois continents.
- Le Maroc, carrefour géographique devenu atout numérique
- La Chine et sa Route de la Soie numérique
- Le Maroc face aux rivalités des grandes puissances
- Des secteurs clés où l’Asie investit au Maroc
- Ce que cela révèle de la stratégie marocaine
- FAQ — Route de la Soie numérique et technologies asiatiques au Maroc
Mais que se passe-t-il vraiment derrière les communiqués officiels et les poignées de main diplomatiques ? Le royaume chérifien est-il en train de devenir un maillon de la nouvelle route numérique mondiale, cette infrastructure invisible qui conditionne pourtant nos vies entières ? Décryptage.
Le Maroc, carrefour géographique devenu atout numérique
Il faut commencer par le comprendre géographiquement pour saisir l’enjeu. Le Maroc est l’un des rares pays au monde à disposer d’une double façade maritime — Atlantique et Méditerranée — tout en étant à moins de 15 kilomètres de l’Europe et aux portes de l’Afrique subsaharienne. Ce positionnement, que les géopolitologues décrivent souvent comme exceptionnel, n’a pas échappé aux stratèges asiatiques.
Dans un monde où 85 % du trafic internet mondial transite par des câbles sous-marins, contrôler ou influencer les nœuds de connexion de ces infrastructures, c’est disposer d’un levier de puissance considérable. Le Maroc, avec ses ports en eaux profondes comme Tanger Med — premier port d’Afrique et de la Méditerranée en termes de capacité de traitement des conteneurs — représente une porte d’entrée rêvée pour quiconque souhaite connecter l’Asie, l’Europe et l’Afrique dans un seul réseau intégré.
Ce n’est pas un hasard si plusieurs projets de câbles sous-marins traversant les côtes marocaines ont émergé ces dernières années. L’un des plus symboliques reste le projet 2Africa, soutenu notamment par Meta, qui longe la côte atlantique africaine et intègre plusieurs points d’atterrissage au Maroc. Preuve que le royaume est déjà dans les circuits.
La Chine et sa Route de la Soie numérique
Une stratégie globale pensée à long terme
Pour comprendre l’intérêt asiatique pour le Maroc, il faut d’abord saisir l’ampleur de ce que Pékin appelle la Route de la Soie numérique (Digital Silk Road), bras technologique de la colossale Initiative Ceinture et Route lancée en 2013. Cette stratégie ne se limite pas aux autoroutes ou aux ports physiques. Elle englobe les réseaux de télécommunications, les câbles sous-marins, les centres de données, les systèmes de paiement mobile et même les plateformes de surveillance urbaine.
En une décennie, des entreprises chinoises comme Huawei, ZTE ou China Telecom ont tissé une toile impressionnante à travers l’Afrique, l’Asie du Sud-Est et le Moyen-Orient. Plus de 40 pays africains ont intégré des équipements Huawei dans leurs infrastructures télécom, selon les chiffres compilés par le Center for Strategic and International Studies. Le continent africain est devenu un terrain d’expansion prioritaire, et le Maroc, par sa stabilité politique et sa maturité économique relative, y occupe une position de choix.
Des partenariats concrets sur le terrain
Le Maroc et la Chine entretiennent des relations diplomatiques solides depuis les années 1950. Mais c’est à partir de la signature du partenariat stratégique en 2016, puis de son élévation au rang de partenariat stratégique global en 2022, que les choses s’accélèrent concrètement dans le domaine du numérique.
Huawei est déjà présent au Maroc à travers plusieurs volets : équipements pour les opérateurs télécoms nationaux, formation de techniciens locaux via ses Huawei ICT Academies, et participation à des projets de Smart City dans des villes comme Casablanca ou Rabat. En 2023, l’entreprise a renforcé son partenariat avec Maroc Telecom, l’opérateur historique du pays. Des discussions seraient également en cours autour du déploiement de la 5G, un dossier particulièrement sensible car il cristallise les tensions entre les blocs occidental et sino-asiatique.
Le Maroc face aux rivalités des grandes puissances
Entre l’Occident et l’Asie, un équilibre délicat
Le Maroc n’est pas naïf. Le royaume sait pertinemment qu’il joue sur plusieurs tableaux, et c’est précisément ce qui fait sa force de négociation. D’un côté, il entretient des relations historiques et économiques privilégiées avec l’Union européenne, son premier partenaire commercial. De l’autre, il s’ouvre progressivement aux investissements asiatiques, sans pour autant mettre tous ses œufs dans le même panier.
Cette posture de non-alignement stratégique — que certains diplomates comparent à celle de pays comme les Émirats arabes unis — lui permet d’attirer simultanément des capitaux américains, européens, chinois et du Golfe. Dans le secteur du numérique, cela se traduit par une diversification des partenaires technologiques : Microsoft a annoncé en 2023 un investissement d’un milliard de dollars au Maroc pour développer des centres de données et des infrastructures cloud, tandis que Google Cloud s’intéresse également au potentiel du marché marocain.
Les points de vigilance que soulèvent les experts
Certains analystes spécialisés dans la géopolitique des infrastructures numériques attirent l’attention sur des risques réels que le Maroc doit naviguer avec prudence :
- La dépendance technologique envers un seul fournisseur, qu’il soit asiatique ou occidental, peut fragiliser la souveraineté numérique du pays.
- Les équipements Huawei intégrés dans les réseaux télécoms suscitent des inquiétudes de cybersécurité dans les capitales européennes, ce qui pourrait créer des frictions diplomatiques.
- Les projets de câbles sous-marins impliquant des entreprises chinoises font l’objet d’un scrutin croissant de la part des services de renseignement américains et britanniques.
- L’absence d’un cadre législatif robuste sur la protection des données pourrait exposer les citoyens marocains à des formes de captation d’informations.
- La montée en puissance des investissements étrangers dans les infrastructures critiques pose la question du contrôle national à long terme.
Ces préoccupations ne condamnent pas la stratégie marocaine, mais elles rappellent que le jeu numérique mondial est loin d’être innocent.
Des secteurs clés où l’Asie investit au Maroc
Le cloud et les centres de données
L’un des chantiers les plus discrets mais les plus structurants concerne le développement des centres de données (data centers) sur le territoire marocain. Le pays dispose d’un avantage climatique non négligeable — des températures modérées sur ses côtes atlantiques — ainsi que d’une énergie renouvelable en plein essor, notamment éolienne et solaire, qui permet d’alimenter ces infrastructures énergivores à moindre coût carbone.
Des acteurs asiatiques, notamment des fonds souverains et des entreprises de technologie basées à Singapour et en Corée du Sud, auraient manifesté leur intérêt pour des projets de co-investissement dans ce secteur. Le Maroc ambitionne de devenir un hub cloud régional pour l’Afrique de l’Ouest et du Nord, un objectif inscrit dans sa stratégie numérique nationale “Maroc Digital 2030”.
La fintech et les paiements numériques
Un autre vecteur d’influence asiatique passe par la fintech. Les entreprises chinoises Ant Group et Tencent, toutes deux spécialisées dans les paiements numériques à l’échelle mondiale, scrutent les marchés africains avec attention. Le Maroc, avec un taux de bancarisation en progression et une population jeune de plus en plus connectée, représente un terrain favorable à l’introduction de solutions de paiement mobile inspirées du modèle WeChat Pay ou Alipay.
Bank Al-Maghrib, la banque centrale marocaine, travaille par ailleurs sur un cadre réglementaire pour encadrer les monnaies numériques de banque centrale (MNBC), un dossier où des experts chinois — qui ont été parmi les premiers à tester le yuan numérique — pourraient apporter une expertise précieuse.
Ce que cela révèle de la stratégie marocaine
Un pays qui joue sa carte de pivot continental
Au fond, ce qui se dessine à travers l’intérêt asiatique pour le Maroc, c’est la confirmation d’un repositionnement stratégique que Rabat a engagé patiemment depuis une quinzaine d’années. Le royaume ne veut plus être simplement un pays d’assemblage ou de transit. Il ambitionne de devenir un acteur à part entière de l’économie numérique mondiale, capable de peser dans les négociations, d’attirer les talents et de rayonner sur tout le continent africain.
La récente organisation de la Coupe du Monde 2030 — que le Maroc co-accueillera avec l’Espagne et le Portugal — s’inscrit dans cette logique de vitrine internationale. Les investissements en infrastructures numériques liés à cet événement, notamment en matière de connectivité, de cybersécurité et de diffusion de contenus, pourraient accélérer les partenariats avec des géants asiatiques du streaming et de la tech.
Une fenêtre d’opportunité à saisir maintenant
Les experts s’accordent sur un point : la fenêtre d’opportunité pour le Maroc est réelle, mais elle n’t sera pas ouverte indéfiniment. D’autres pays africains — l’Égypte, le Kenya, le Nigeria — cherchent également à se positionner comme hubs numériques régionaux. La concurrence est féroce, et les décisions d’investissement des grandes entreprises asiatiques se prendront dans les cinq prochaines années.
Pour tirer pleinement profit de cet intérêt, le Maroc devra accélérer sur plusieurs fronts : formation des talents numériques locaux, simplification administrative pour les investisseurs étrangers, renforcement du cadre juridique autour de la cybersécurité et des données personnelles, et surtout, maintien d’une posture diplomatique équilibrée qui lui permette de rester attractif pour tous les blocs.
FAQ — Route de la Soie numérique et technologies asiatiques au Maroc
Le Maroc fait-il officiellement partie de la Route de la Soie numérique chinoise ?
Pas officiellement au sens d’un accord formel signé. Cependant, à travers ses partenariats avec des entreprises comme Huawei et ses accords bilatéraux avec la Chine, le Maroc s’intègre de facto dans l’écosystème d’influence de la Route de la Soie numérique sans pour autant y adhérer formellement.
Quels risques le Maroc encourt-il en s’ouvrant aux investissements technologiques asiatiques ?
Les principaux risques concernent la souveraineté numérique : dépendance technologique, questions de cybersécurité autour de certains équipements, et pression diplomatique de partenaires occidentaux inquiets de l’influence chinoise dans les infrastructures critiques.
Pourquoi les entreprises asiatiques s’intéressent-elles au Maroc plutôt qu’à d’autres pays africains ?
La stabilité politique du Maroc, sa double façade maritime, son infrastructure portuaire de classe mondiale :contentReference[oaicite:1]{index=1}, et sa position de passerelle naturelle vers l’Europe en font un choix logique pour des investisseurs cherchant un ancrage stratégique en Afrique.
La 5G au Maroc sera-t-elle déployée avec des équipements chinois ?
Le dossier 5G est encore en cours d’arbitrage. Le Maroc n’a pas exclu Huawei, contrairement à certains pays européens, mais la décision finale dépendra de facteurs techniques, économiques et diplomatiques qui restent en négociation.