Le Maroc ne se contente plus de subir la transition énergétique mondiale — il entend en être l’un des architectes. Alors que l’Europe cherche désespérément à sécuriser ses approvisionnements en énergie propre et que les grandes puissances industrielles s’arrachent les meilleures positions sur l’échiquier de l’hydrogène vert, le royaume chérifien joue une carte que peu avaient anticipée : celle d’un pays à la fois producteur, innovateur et exportateur d’une énergie qui pourrait redessiner les équilibres géopolitiques du XXIe siècle.
- Ce que signifie vraiment l’hydrogène vert
- Un potentiel renouvelable exceptionnel au service d’une ambition nationale
- Les technologies marocaines au cœur de la filière
- Le projet Nour Midelt et les coulisses d’une coopération exemplaire
- Les défis à surmonter avant 2030
- Pourquoi le Maroc a une carte unique à jouer
- FAQ — Hydrogène vert au Maroc
Ce n’est pas un hasard si les délégations étrangères se multiplient à Rabat et à Laâyoune. Le Maroc dispose d’un potentiel solaire et éolien parmi les plus élevés au monde, d’une position géographique stratégique aux portes de l’Europe, et d’une volonté politique clairement affichée. L’hydrogène vert est devenu, en quelques années, l’un des dossiers les plus suivis de la diplomatie économique marocaine.
Ce que signifie vraiment l’hydrogène vert
Avant d’aller plus loin, il faut démystifier ce terme que l’on entend partout sans toujours bien le comprendre. L’hydrogène est l’élément le plus abondant de l’univers, mais il n’existe pas à l’état libre sur Terre. Pour l’obtenir, il faut le “décrocher” d’autres molécules — principalement l’eau — via un procédé appelé électrolyse.
Le problème, c’est que cette électrolyse consomme de l’électricité. Si cette électricité vient d’une centrale à charbon, l’hydrogène produit est gris, voire noir — autant dire qu’il ne sert à rien sur le plan climatique. Mais si elle provient d’une source 100 % renouvelable, solaire ou éolienne, alors l’hydrogène obtenu est véritablement vert. Zéro émission de CO₂ à la production, zéro émission à la combustion. Un carburant propre de bout en bout.
C’est précisément là que le Maroc entre en scène avec une force de frappe que peu de pays peuvent égaler.
Un potentiel renouvelable exceptionnel au service d’une ambition nationale
Des ressources solaires et éoliennes hors norme
Le royaume bénéficie de plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an dans ses régions du sud, et ses côtes atlantiques sont balayées par des vents réguliers et puissants. Ce double avantage naturel n’est pas théorique : il est déjà exploité à grande échelle. Le complexe solaire de Noor Ouarzazate, l’un des plus grands au monde, produit plusieurs centaines de mégawatts et alimente directement des centaines de milliers de foyers.
Mais ce n’est qu’un début. L’Agence Marocaine pour l’Énergie Durable (MASEN) pilote des projets d’envergure qui visent à porter la capacité renouvelable nationale à 52 % du mix électrique d’ici 2030. Un objectif qui, au moment où ces lignes sont écrites, est en passe d’être dépassé avant l’échéance prévue.
La feuille de route nationale pour l’hydrogène vert
En 2021, le Maroc a officiellement lancé sa stratégie nationale pour l’hydrogène vert, validée au plus haut niveau de l’État. L’ambition est claire : faire du Maroc l’un des premiers exportateurs mondiaux d’hydrogène vert et d’ammoniac vert vers l’Europe d’ici 2030. Les estimations évoquent un potentiel de production de l’ordre de 4 millions de tonnes par an à l’horizon 2030, pour une valeur marchande qui pourrait dépasser les 10 milliards de dollars annuels.
Ce n’est pas de la science-fiction. Des mémorandums d’entente ont été signés avec l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne et la France. Des entreprises comme Siemens Energy, TotalEnergies ou encore Engie ont déjà entamé des études de faisabilité sur le sol marocain.
Les technologies marocaines au cœur de la filière
Des chercheurs et des ingénieurs formés pour l’avenir
Ce qui distingue la démarche marocaine d’une simple logique de rente énergétique, c’est la volonté affichée de maîtriser la technologie, et pas seulement de vendre des kilowattheures. Plusieurs universités marocaines — dont l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Ben Guerir — ont ouvert des programmes dédiés à l’ingénierie de l’hydrogène, à la chimie des piles à combustible et à la recherche sur les électrolyseurs.
L’UM6P s’est imposée en peu d’années comme un pôle d’excellence scientifique de premier plan. Elle abrite des laboratoires équipés pour travailler sur les matériaux catalytiques, les membranes échangeuses de protons et les systèmes de stockage. Des chercheurs marocains publient désormais dans les meilleures revues scientifiques internationales sur ces sujets.
Les start-ups et l’écosystème technologique en plein essor
L’innovation ne se limite pas aux grandes institutions. Un écosystème de start-ups commence à émerger autour de la thématique hydrogène, souvent en lien avec des incubateurs comme celui de l’OCP Group — le géant mondial du phosphate — qui a fait de la diversification énergétique l’un de ses axes stratégiques majeurs.
Parmi les technologies les plus prometteuses développées ou adaptées au Maroc, on peut citer :
- Les électrolyseurs alcalins à basse température, plus robustes et moins coûteux, adaptés aux conditions climatiques locales
- Les systèmes de compression et de liquéfaction de l’hydrogène pour faciliter son transport
- La production d’ammoniac vert à partir d’hydrogène et d’azote atmosphérique, une voie particulièrement intéressante pour l’export maritime
- Les piles à combustible pour mobilité lourde, destinées aux camions et aux engins miniers
- Les outils numériques de simulation des réseaux de distribution d’hydrogène, développés en partenariat avec des universités européennes
Le projet Nour Midelt et les coulisses d’une coopération exemplaire
Un exemple concret illustre parfaitement la maturité industrielle que le Maroc est en train d’acquérir. Le projet Nour Midelt, développé en partenariat avec EDF Renewables et Nareva, est souvent présenté comme un modèle de coopération technologique. Il ne s’agit pas simplement de construire une centrale — il s’agit de former des ingénieurs marocains capables d’en assurer la maintenance, l’optimisation et à terme, la conception autonome.
Cette logique de transfert de compétences est au cœur de la politique énergétique marocaine. Le gouvernement exige systématiquement un volet “intégration locale” dans les appels d’offres liés aux énergies renouvelables. Résultat : une filière industrielle nationale commence à se structurer, de la fabrication de composants à la formation des techniciens de terrain.
Les défis à surmonter avant 2030
La question du coût et de la compétitivité
L’hydrogène vert reste encore plus cher que son équivalent fossile. En 2024, le coût de production oscillait entre 3 et 5 dollars par kilogramme, contre moins de 1 dollar pour l’hydrogène gris issu du gaz naturel. Pour que la filière devienne vraiment compétitive, ce coût doit descendre sous la barre des 2 dollars/kg. Les économies d’échelle, la baisse du prix des électrolyseurs et l’amélioration des rendements devraient y contribuer — mais cela prend du temps.
Les infrastructures de transport et d’exportation
Produire de l’hydrogène au Maroc pour l’exporter vers Hambourg ou Rotterdam, c’est bien. Encore faut-il disposer des infrastructures adéquates. La conversion en ammoniac vert ou en LOHC (Liquid Organic Hydrogen Carriers) est l’une des pistes les plus sérieuses pour contourner les défis logistiques du transport d’un gaz ultra-léger et inflammable. Des projets de pipelines sous-marins entre le Maroc et l’Espagne sont également à l’étude, mais leur réalisation demande des investissements colossaux et une coordination politique forte.
La gouvernance et l’acceptabilité sociale
Enfin, il ne faut pas négliger la dimension humaine. Les grands projets industriels dans les régions du sud soulèvent des questions légitimes sur le partage des bénéfices avec les populations locales, la gestion de l’eau dans des zones arides (l’électrolyse consomme de l’eau douce), et l’impact sur les écosystèmes. Le Maroc devra démontrer qu’il est possible de concilier ambition industrielle et justice sociale — un défi que beaucoup de pays ont sous-estimé.
Pourquoi le Maroc a une carte unique à jouer
Il serait tentant de réduire l’ambition marocaine à un simple projet d’infrastructure. Ce serait une erreur. Ce que le Maroc est en train de construire, c’est quelque chose de plus rare : une identité technologique dans la transition énergétique mondiale. Un pays qui ne veut pas seulement vendre de l’énergie propre, mais qui veut en comprendre les mécanismes, en maîtriser les brevets, en former les experts.
Dans un monde où la dépendance énergétique est devenue un levier géopolitique redoutable, cette posture est d’une lucidité remarquable. Et si les projections se confirment, le Maroc pourrait bien devenir pour l’Europe ce que le Golfe persique a été pour l’économie mondiale du XXe siècle — mais en propre, en renouvelable, et en durable.
Les prochaines années seront décisives. Les engagements sont pris, les chantiers lancés, les cerveaux formés. Il reste à transformer l’essai sur le terrain industriel et à prouver, chiffres à l’appui, que l’hydrogène vert marocain peut alimenter les usines européennes sans compromis sur le prix ni sur la planète.
FAQ — Hydrogène vert au Maroc
Qu’est-ce qui différencie l’hydrogène vert marocain des autres producteurs ?
Le Maroc combine un ensoleillement exceptionnel, un potentiel éolien côtier important, une proximité géographique avec l’Europe et une volonté politique forte d’intégrer la chaîne de valeur technologique, pas seulement la production brute. C’est cette combinaison qui le distingue.
Quand le Maroc commencera-t-il à exporter de l’hydrogène vert à grande échelle ?
Les premières exportations significatives sont ciblées pour l’horizon 2027–2030, sous forme d’ammoniac vert principalement. Plusieurs projets pilotes sont déjà en phase de développement avancé avec des partenaires européens.
L’hydrogène vert marocain peut-il vraiment rivaliser avec le prix du marché mondial ?
Pas encore au niveau actuel des coûts, mais les projections sont encourageantes. Avec la baisse continue du prix des électrolyseurs et l’optimisation des processus de production, le Maroc vise un coût inférieur à 2 dollars/kg avant 2030, ce qui le rendrait compétitif.
Quels pays ont déjà signé des accords avec le Maroc pour l’hydrogène vert ?
L’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne et la France ont tous conclu des mémorandums d’entente ou des partenariats exploratoires. L’Union européenne suit également ce dossier dans le cadre de sa stratégie de diversification énergétique post-Ukraine.