Ayant suivi de près les écosystèmes IA en Afrique du Nord ces derniers mois, je dois dire que ce virage marque un changement de ton assez net par rapport aux annonces habituelles du secteur public.
Le message porté par la ministre déléguée Amal El Fallah Seghrouchni est sans ambiguïté : le Royaume ne veut plus importer sa souveraineté numérique, il veut la construire lui-même. Et derrière cette formule qui pourrait sembler slogan, il y a désormais des chiffres, des programmes et une architecture institutionnelle précise. C’est cette mécanique que je vous propose de décortiquer.
Une stratégie qui sort enfin du stade des intentions
Il faut se souvenir d’où l’on part. Les Assises nationales de l’intelligence artificielle, tenues en juillet 2025, avaient posé les fondations d’une réflexion nationale structurée autour de l’IA. Dix-huit mois plus tard, cette réflexion a débouché sur un cadre opérationnel baptisé “AI Made in Morocco”, présenté comme la traduction concrète de la stratégie Maroc IA 2030.
Ce qui frappe dans cette nouvelle phase, c’est le passage d’une logique de cadrage réglementaire à une logique de livrables tangibles. On n’est plus dans le registre du diagnostic ou du benchmark international, mais dans celui du déploiement : des instituts de recherche qui recrutent, une marketplace qui référence déjà des solutions, un assistant conversationnel qui répond aux citoyens. Pour un secteur public souvent critiqué pour la lenteur de sa transformation numérique, ce rythme mérite d’être souligné.
La stratégie s’inscrit également dans le prolongement direct des orientations royales sur l’investissement dans l’intelligence artificielle, les nouvelles technologies et les énergies renouvelables, présentées comme des leviers complémentaires d’un même mouvement de transition économique.
Trois objectifs chiffrés qui fixent le cap jusqu’en 2030
Ce que j’apprécie particulièrement dans cette feuille de route, c’est qu’elle ne se contente pas de grandes déclarations : elle s’engage sur des résultats mesurables, un exercice périlleux pour n’importe quel gouvernement.
Les objectifs annoncés à l’horizon 2030 sont les suivants :
- 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée générés dans le PIB national grâce à l’intelligence artificielle
- 50 000 emplois directs et indirects créés dans l’écosystème IA marocain
- 200 000 talents formés et certifiés, avec une initiation à l’IA dès l’enfance dans les parcours éducatifs
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. Beaucoup de stratégies nationales IA se concentrent sur l’enseignement supérieur ou la formation continue des ingénieurs. Le Maroc fait le pari inverse : intégrer la culture algorithmique dès le plus jeune âge, un choix qui rappelle certaines initiatives scandinaves en matière de littératie numérique scolaire, mais rarement observé dans la région MENA à cette échelle.
Trois socles pour structurer l’ambition
La feuille de route Maroc IA 2030 repose sur une architecture en trois piliers, complétée par dix programmes structurants. C’est une construction qui rappelle, dans sa logique, d’autres stratégies nationales IA observées récemment en Europe ou au Moyen-Orient, mais avec une coloration propre au contexte marocain.
Les fondements de la souveraineté et de la confiance
Ce premier socle vise à garantir que les données, l’infrastructure et les modèles utilisés restent maîtrisés au Maroc. C’est le cœur du discours sur la souveraineté numérique : pas question de dépendre exclusivement de fournisseurs étrangers pour héberger les données sensibles de l’administration ou des citoyens.
Les moteurs d’innovation et de compétitivité
Ce deuxième pilier concerne la capacité du pays à produire ses propres solutions IA, plutôt que de se contenter d’intégrer des outils développés ailleurs. C’est un défi autrement plus exigeant, qui suppose une recherche académique solide et un tissu de start-up capable de transformer cette recherche en produits.
L’impact, l’adoption et le rayonnement
Le troisième socle porte sur la diffusion réelle de ces technologies auprès des citoyens et des entreprises, ainsi que sur le positionnement international du Maroc comme acteur de la coopération Sud-Sud en matière d’IA. C’est un axe qui dépasse le seul cadre national et vise clairement un rôle de hub régional.
Le réseau JAZARI, colonne vertébrale de la recherche
L’un des éléments les plus concrets de cette feuille de route, c’est le déploiement du réseau national des Instituts JAZARI, présenté comme le bras opérationnel de la recherche et de l’innovation en intelligence artificielle. Quatre composantes structurent ce réseau :
- JAZARI ROOT, dédié aux fondations de la recherche en IA
- JAZARI Smart City, orienté vers les applications urbaines et territoriales
- JAZARI EduTech, centré sur l’éducation et la formation aux compétences numériques
- JAZARI Industrie X.0, tourné vers la transformation industrielle par l’IA
Cette segmentation par usage plutôt que par discipline académique classique est plutôt maligne. Elle évite l’écueil de la recherche fondamentale déconnectée du terrain, un problème récurrent dans beaucoup d’instituts publics à travers le monde. En reliant directement chaque institut à un secteur d’application, le Maroc mise sur une recherche qui doit prouver son utilité concrète assez vite.
Idarati AI et la marketplace souveraine, la partie visible pour les citoyens
Au-delà des infrastructures institutionnelles, deux dispositifs concrets ont été mis en avant lors de la présentation à Rabat.
La Marketplace souveraine de l’intelligence artificielle se positionne comme un espace unique permettant d’accéder à des solutions IA jugées utiles, simples et sécurisées, dans un environnement où les données restent protégées et l’infrastructure maîtrisée localement. L’idée sous-jacente : offrir aux administrations et aux entreprises marocaines un catalogue de confiance, plutôt que de laisser chacun bricoler ses propres intégrations avec des fournisseurs étrangers dont les conditions d’usage des données restent parfois opaques.
Parmi les premières solutions référencées figure Idarati AI, un assistant IA agentique conçu pour informer, orienter et accompagner les usagers dans leurs démarches administratives. C’est exactement le type d’usage qui peut changer la perception qu’ont les citoyens de l’administration numérique : un agent conversationnel capable de simplifier des démarches souvent perçues comme opaques ou fastidieuses.
Un Proof of Concept de méta-application et d’e-wallet national a également été présenté, préfigurant une administration davantage intégrée et interopérable, pensée autour des parcours des usagers plutôt qu’autour de l’organisation interne des ministères. C’est un renversement de logique important : partir du besoin du citoyen plutôt que de la structure administrative existante.
Mon regard sur cette accélération
Ce qui me semble le plus intéressant dans cette annonce, ce n’est pas tant les chiffres eux-mêmes, toujours difficiles à vérifier a priori sur un horizon de quatre ans, mais le rythme d’exécution institutionnelle. Créer un réseau de quatre instituts spécialisés, lancer une marketplace fonctionnelle et déployer un assistant IA grand public en l’espace de dix-huit mois depuis les Assises de juillet 2025, ce n’est pas anodin pour une administration publique.
La vraie question, à mon sens, reste celle de l’infrastructure énergétique. L’IA est extrêmement gourmande en puissance de calcul, et sans capacités de production électrique suffisantes, aucune souveraineté technologique n’est réellement soutenable. Le Maroc a l’avantage de disposer d’un potentiel considérable en énergies renouvelables, mais transformer ce potentiel en data centers opérationnels prendra du temps. C’est probablement l’indicateur à surveiller de près dans les prochains mois pour juger de la crédibilité réelle de cette trajectoire.
FAQ
Qu’est-ce que la stratégie Maroc IA 2030 ?
C’est la feuille de route nationale marocaine en matière d’intelligence artificielle, présentée sous le nom “AI Made in Morocco”, visant à développer une IA souveraine et à générer 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée d’ici 2030.
Quels sont les objectifs chiffrés de Maroc IA 2030 ?
La stratégie vise 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée au PIB, la création de 50 000 emplois directs et indirects, et la formation de 200 000 talents en intelligence artificielle d’ici 2030.
Qu’est-ce que le réseau JAZARI ?
Il s’agit du réseau national d’instituts de recherche en IA, structuré autour de quatre composantes : JAZARI ROOT, JAZARI Smart City, JAZARI EduTech et JAZARI Industrie X.0.
Qu’est-ce qu’Idarati AI ?
C’est un assistant IA agentique développé dans le cadre de la marketplace souveraine marocaine, destiné à informer et accompagner les citoyens dans leurs démarches administratives.