Le monde des puces électroniques est en pleine recomposition. Depuis la crise de 2020-2021 qui a paralysé les chaînes d’approvisionnement mondiales, les grandes puissances industrielles cherchent à diversifier leurs sources de production. Et dans cette course mondiale, un pays d’Afrique du Nord lève la main avec une ambition surprenante : le Maroc. 🌍
Longtemps cantonné à l’assemblage automobile ou au textile, le Royaume chérifien se positionne aujourd’hui comme un candidat sérieux à l’intégration de la chaîne mondiale des semi-conducteurs. Mais entre ambition stratégique et réalité industrielle, où en est-on vraiment ?
Un contexte mondial qui redessine les cartes
La grande pénurie qui a tout changé
Difficile de parler du Maroc sans comprendre d’abord le chaos qui a secoué l’industrie mondiale des puces. Entre 2020 et 2022, la pénurie de semi-conducteurs a coûté près de 500 milliards de dollars à l’économie mondiale selon les estimations de Deloitte. Des usines automobiles à Detroit aux lignes de production d’électronique en Asie, personne n’a été épargné.
Cette crise a mis en lumière une dépendance dangereuse : plus de 70 % de la production mondiale de semi-conducteurs avancés est concentrée à Taïwan et en Corée du Sud, deux zones géopolitiquement sensibles. Les États-Unis ont répondu avec le CHIPS Act (52 milliards de dollars), l’Europe avec son propre European Chips Act (43 milliards d’euros). La question n’est donc plus si la chaîne se diversifie, mais où elle se diversifie.
Pourquoi l’Afrique du Nord entre dans l’équation
C’est dans ce contexte que l’Afrique du Nord — et le Maroc en tête — commence à apparaître dans les radars des stratèges industriels. La proximité géographique avec l’Europe, la stabilité politique relative du Royaume, et une main-d’œuvre de plus en plus qualifiée constituent un cocktail attractif. Le reshoring européen, cette tendance à rapatrier des productions stratégiques, ne signifie pas forcément revenir en Allemagne ou en France. Il peut très bien signifier s’installer à 14 kilomètres de Gibraltar.
Les atouts concrets du Maroc dans la filière
Une infrastructure industrielle déjà solide
Le Maroc n’est pas un désert industriel. Loin de là. Avec des zones économiques spéciales comme Tanger Automotive City, Atlantic Free Zone à Kénitra, ou encore Casablanca Finance City, le Royaume dispose d’un écosystème d’accueil pour les investisseurs étrangers qui a fait ses preuves. Le secteur automobile représente déjà plus de 25 % des exportations nationales, avec des acteurs comme Renault et Stellantis qui produisent localement.
Cette maturité industrielle est un signal fort. Les semi-conducteurs, même si la technologie est différente, nécessitent des chaînes logistiques robustes, une gestion précise des flux, et une culture de la qualité industrielle. Le Maroc a développé ces compétences sur d’autres secteurs, et ce savoir-faire est transférable.
Des ressources naturelles stratégiques
Peu de gens le savent, mais le Maroc possède un atout géologique majeur : il est l’un des premiers producteurs mondiaux de phosphates. Via le Groupe OCP, il contrôle plus de 70 % des réserves mondiales connues. Quel rapport avec les semi-conducteurs ? Direct et tangible. Le phosphore est utilisé dans certains processus de fabrication de composants électroniques, et surtout, la maîtrise des matières premières critiques est devenue un argument de poids dans les négociations industrielles mondiales.
Par ailleurs, le pays dispose d’un fort potentiel en énergies renouvelables — solaire et éolien — indispensables pour alimenter les fabs (usines de fabrication de puces) qui sont parmi les plus énergivores au monde. Le projet Noor dans la région de Ouarzazate est l’un des plus grands complexes solaires du continent africain. 🔥
Un capital humain en progression rapide
L’autre pilier, c’est le capital humain. Le Maroc forme chaque année des milliers d’ingénieurs en électronique, en informatique industrielle et en microélectronique. Des écoles comme l’ENSIAS, l’EMI ou l’École Mohammadia d’Ingénieurs produisent des profils techniques de haut niveau. Certes, les effectifs restent modestes comparés à l’Inde ou à la Chine, mais la qualité est reconnue par les entreprises étrangères présentes sur place.
Des initiatives comme le programme Maroc Digital 2030 ou les partenariats avec des universités européennes renforcent cette dynamique. Intel, qui a implanté un centre de développement à Rabat, ou encore STMicroelectronics qui y dispose d’une présence commerciale significative, ne s’y sont pas trompés.
Les défis réels à surmonter
Le fossé technologique entre assemblage et fabrication avancée
Soyons clairs : il existe une différence colossale entre assembler des composants électroniques (ce que le Maroc sait déjà faire) et fabriquer des puces de 3 ou 5 nanomètres comme TSMC à Taïwan. La fabrication de semi-conducteurs avancés nécessite des équipements extrêmement sophistiqués — comme les machines de lithographie EUV d’ASML, dont chaque unité coûte plus de 150 millions de dollars — et une maîtrise technologique qui prend des décennies à construire.
L’entrée réaliste du Maroc dans la chaîne ne passera donc probablement pas par la fabrication des puces les plus avancées, du moins pas à court terme. L’ambition raisonnable se situe plutôt dans :
- 🔧 L’encapsulation et le packaging de puces (back-end manufacturing)
- 🛠️ L’assemblage de cartes électroniques pour l’automobile et l’industrie
- 📦 La logistique et distribution régionale de composants
- 🎓 La R&D et design de puces pour des applications spécifiques
- 🌱 La formation de techniciens spécialisés pour la région MENA
Ces segments représentent une chaîne de valeur réelle, et certains pays comme la Malaisie ou le Vietnam ont construit leur succès industriel exactement sur ces niches avant de progressivement monter en gamme.
La concurrence régionale et internationale
Le Maroc n’est pas seul sur la scène. L’Égypte, l’Arabie Saoudite dans le cadre de Vision 2030, ou encore l’Inde avec sa politique de subvention massive aux semiconducteurs se positionnent également. La compétition pour attirer les investissements est intense, et les arbitrages des multinationales dépendent souvent de critères fins : fiscalité, accès aux talons d’Achille que sont l’eau ultra-purifiée et l’énergie stable, stabilité juridique et protection de la propriété intellectuelle.
Sur ces derniers points, le Maroc a encore des marges de progression. La réforme du système judiciaire, la lutte contre la corruption et la simplification administrative sont des chantiers ouverts, reconnus comme tels par les autorités elles-mêmes.
Le financement, nerf de la guerre
Construire une fab de semi-conducteurs, même de génération intermédiaire, représente un investissement de plusieurs milliards de dollars. Le Maroc, malgré ses réformes économiques et la solidité de Bank Al-Maghrib, devra nécessairement passer par des partenariats internationaux — public-privé, accords bilatéraux avec l’UE ou les États-Unis — pour financer de tels projets. ✨
Des discussions existent autour d’un possible partenariat dans le cadre du Global Gateway européen, l’alternative européenne aux routes de la soie chinoises. Si ces négociations aboutissent, elles pourraient représenter un levier de financement décisif pour le Maroc.
Les signaux encourageants d’une stratégie qui se dessine
Les premiers pas concrets
Des signes tangibles commencent à émerger. En 2023, le Maroc a signé plusieurs mémorandums d’entente avec des partenaires technologiques asiatiques et européens dans le cadre de sa stratégie industrielle. Le gouvernement a inscrit l’électronique et la microélectronique dans les secteurs prioritaires de son Nouveau Modèle de Développement. La Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM) plaide activement pour la création d’un écosystème local dédié.
Plus symbolique encore : le choix du Maroc comme co-organisateur de la Coupe du Monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal implique des investissements colossaux en infrastructure numérique, en villes connectées, en systèmes embarqués — autant de segments qui créent une demande intérieure pour les composants électroniques.
Un positionnement diplomatique favorable
Le Maroc jouit d’une position diplomatique rare : membre associé de l’UE via ses accords commerciaux, partenaire stratégique des États-Unis (statut de Major Non-NATO Ally), et acteur influent sur le continent africain. Cette triangulation géopolitique est un avantage compétitif sous-estimé dans l’attraction d’investissements stratégiques. 🌍
Dans une industrie où les considérations géopolitiques pèsent autant que les critères économiques, cette stabilité de positionnement est précieuse.
FAQ — Vos questions sur le Maroc et les semi-conducteurs
Le Maroc peut-il vraiment concurrencer Taiwan ou la Corée du Sud dans les semi-conducteurs ?
Non, pas à court terme sur les puces avancées. Mais ce n’est pas l’objectif immédiat. Le Maroc vise un positionnement de niche dans le packaging, l’assemblage et potentiellement le design, comme l’ont fait avant lui la Malaisie ou le Vietnam.
Quels investissements étrangers sont déjà présents dans l’électronique au Maroc ?
Des acteurs comme STMicroelectronics, Intel (centre R&D à Rabat), et plusieurs sous-traitants européens de l’électronique automobile sont déjà implantés ou actifs commercialement au Maroc.
Quel rôle l’Union Européenne peut-elle jouer dans cette ambition marocaine ?
L’UE, dans le cadre du Global Gateway et de sa politique de diversification des chaînes d’approvisionnement stratégiques, pourrait financer des projets industriels au Maroc, notamment dans l’électronique et les matériaux critiques.
Combien de temps faudrait-il au Maroc pour s’intégrer significativement dans la chaîne des semi-conducteurs ?
Les experts industriels estiment qu’une intégration crédible dans les segments intermédiaires (packaging, assemblage) pourrait se concrétiser en 5 à 10 ans, sous réserve d’investissements ciblés et d’une politique de formation accélérée des ingénieurs spécialisés.
Merci pour cet article très intéressant et à votre formidable mag tech made in morocco