Entre les deux rives de la Méditerranée, une nouvelle architecture se construit — silencieusement mais résolument. La coopération numérique entre le Maroc et l’Espagne est en train de redessiner les contours de la connectivité euro-africaine.
- Un partenariat ancré dans la géographie et la géopolitique
- Les piliers concrets de la coopération numérique
- Les secteurs transformés par cette coopération
- Les défis qui restent à surmonter
- Vers un modèle de référence pour la coopération numérique euro-africaine
- FAQ — Coopération numérique Maroc-Espagne à l’horizon 2030
Il y a quelques années encore, la relation Maroc-Espagne était surtout évoquée sous l’angle migratoire ou diplomatique. Aujourd’hui, c’est sur le terrain du numérique que les deux pays écrivent leurs pages les plus stratégiques. Câbles sous-marins, data centers, 5G, intelligence artificielle : le partenariat technologique entre Rabat et Madrid s’est profondément densifié, portant en lui des enjeux qui dépassent largement les deux pays concernés.
Pour comprendre l’ampleur de cette coopération, il faut remonter à un contexte global : celui d’une Europe qui cherche à sécuriser ses corridors numériques avec l’Afrique, et d’un Maroc qui ambitionne de devenir le hub technologique incontournable du continent africain. Ces deux ambitions ne sont pas contradictoires — elles sont complémentaires, et l’Espagne en est le premier bénéficiaire géographique.
Un partenariat ancré dans la géographie et la géopolitique
Le détroit de Gibraltar n’est plus seulement un passage maritime : c’est désormais l’un des corridors numériques les plus stratégiques du monde. Plusieurs dizaines de câbles sous-marins traversent déjà cette zone, reliant l’Europe à l’Afrique et au Moyen-Orient. Et ce n’est qu’un début. Le projet de câble 2Africa, porté par un consortium incluant Meta, longe les côtes marocaines avant de remonter vers l’Espagne — une illustration concrète de la valeur géostratégique de cet espace maritime.
L’Espagne, consciente de sa position de porte d’entrée entre deux continents, a activement encouragé cette dynamique. Madrid joue un rôle de facilitateur au sein de l’Union européenne pour les investissements technologiques en direction du Maghreb. Le Maroc, de son côté, a mis en place un cadre réglementaire attractif pour les opérateurs télécoms étrangers, avec des licences simplifiées et des zones économiques spéciales orientées vers le numérique.
« Le Maroc est pour l’Espagne ce que Singapour est pour l’Asie du Sud-Est : un nœud de connectivité incontournable. » — Analyse publiée par le Real Instituto Elcano, think tank madrilène spécialisé en relations internationales.
Les piliers concrets de la coopération numérique
Les câbles sous-marins et la connectivité haut débit
La colonne vertébrale de cette coopération reste l’infrastructure physique. Le Maroc dispose aujourd’hui d’une capacité de transit international parmi les plus importantes d’Afrique, avec plusieurs stations d’atterrissage situées notamment à Casablanca et Tétouan. Ces installations permettent de connecter les systèmes de câbles atlantiques et méditerranéens, positionnant le royaume comme un point de passage obligé pour le trafic de données entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne.
Du côté espagnol, Barcelone et Bilbao ont développé des infrastructures d’interconnexion de premier plan. Les échanges de trafic entre les deux pays ont progressé de façon spectaculaire : selon l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT) du Maroc, la bande passante internationale disponible a triplé entre 2018 et 2023. Ce chiffre donne le vertige — et dit beaucoup sur la vitesse à laquelle cette relation évolue.
Les data centers et le cloud souverain
Le deuxième pilier est celui du stockage et du traitement des données. Le Maroc a lancé en 2022 sa stratégie nationale pour le cloud souverain, visant à héberger sur son sol les données sensibles de l’État et des entreprises stratégiques. Dans ce cadre, plusieurs opérateurs espagnols — dont Telefónica et Indra — ont manifesté un intérêt concret pour l’implantation de data centers au Maroc, notamment dans la région de Casablanca-Settat.
Cette dynamique s’inscrit dans une tendance plus large : celle de la “cloudification” de l’Afrique. Selon IDC, les dépenses en services cloud sur le continent africain devraient atteindre 12 milliards de dollars d’ici 2026. Le Maroc entend capter une part significative de ce marché, et il compte sur ses partenariats ibériques pour y parvenir.
La 5G et les réseaux mobiles de nouvelle génération
La 5G constitue le troisième axe majeur. Le Maroc a officiellement lancé ses appels à candidatures pour les licences 5G en 2024, avec une attention particulière portée aux zones industrielles et aux corridors logistiques. Ericsson et Nokia, présents des deux côtés du détroit, ont positionné leurs équipes maroco-espagnoles pour répondre conjointement à ces appels d’offres. L’enjeu : déployer une infrastructure cohérente qui permette à terme une continuité de service entre les réseaux marocains et européens.
Les secteurs transformés par cette coopération
La coopération numérique Maroc-Espagne ne reste pas abstraite : elle touche des secteurs très concrets, avec des retombées directes pour les populations et les entreprises.
- Le tourisme : des systèmes de billetterie unifiés et des applications transfrontalières facilitent les déplacements entre les deux pays, en particulier via les ports de Tanger Med et d’Algésiras
- La logistique et le commerce : la digitalisation des douanes marocaines, soutenue par des partenariats technologiques avec des entreprises espagnoles, a réduit les délais de dédouanement de 40 % en cinq ans
- La santé numérique : plusieurs accords permettent le partage de données médicales anonymisées à des fins de recherche épidémiologique commune
- L’éducation et la formation : des plateformes e-learning co-développées par des universités marocaines et espagnoles touchent aujourd’hui plus de 300 000 apprenants en Afrique francophone
- La fintech et les paiements transfrontaliers : des startups des deux pays travaillent sur des solutions de remittance digitale pour fluidifier les transferts d’argent des MRE (Marocains Résidant à l’Étranger) vivant en Espagne
- La cybersécurité : un accord de coopération signé en 2023 prévoit des exercices communs de simulation de cyberattaques et le partage de renseignements sur les menaces
Les défis qui restent à surmonter
Aussi prometteuse soit-elle, cette coopération se heurte à des obstacles réels qu’il serait naïf de minimiser. Le premier est d’ordre réglementaire : les cadres juridiques marocain et européen divergent encore sensiblement sur des questions aussi fondamentales que la protection des données personnelles. Le RGPD européen n’a pas d’équivalent parfait au Maroc, même si la loi 09-08 sur la protection des données personnelles constitue une base solide. Des travaux d’harmonisation sont en cours, mais ils avancent lentement.
Le deuxième défi est humain. Le Maroc manque encore de profils très qualifiés dans les domaines de la cybersécurité, du développement cloud natif ou de l’intelligence artificielle appliquée. Des programmes bilatéraux de formation ont été lancés — notamment via l’Université Polytechnique de Madrid et l’École Nationale des Sciences Appliquées de Rabat — mais l’échelle reste insuffisante face aux besoins du marché.
Il faut aussi mentionner les tensions politiques ponctuelles qui, depuis la crise diplomatique de 2021, ont parfois ralenti certains projets d’investissement. La normalisation progressive des relations entre les deux gouvernements redonne aujourd’hui de la visibilité aux acteurs économiques — mais la mémoire institutionnelle des crises passées demeure un frein psychologique pour certains décideurs.
Vers un modèle de référence pour la coopération numérique euro-africaine
Au-delà de la relation bilatérale, ce que construisent le Maroc et l’Espagne pourrait devenir un modèle reproductible pour d’autres couples euro-africains. L’Union européenne observe avec attention : la stratégie “Global Gateway”, lancée pour contrebalancer les Nouvelles Routes de la Soie chinoises, voit dans le partenariat hispano-marocain une vitrine de ce que peut produire un investissement numérique fondé sur la réciprocité et le respect des standards démocratiques.
En 2025, le volume des investissements espagnols dans le secteur numérique marocain a dépassé 800 millions d’euros cumulés, selon les données de l’AMDIE (Agence Marocaine de Développement des Investissements et des Exportations). Ce chiffre, en progression constante depuis 2019, illustre la profondeur d’un engagement qui ne relève plus du simple opportunisme commercial mais d’une véritable vision partagée.
Les prochaines années seront décisives. Le lancement prévu de la Coupe du Monde 2030, co-organisée par le Maroc et l’Espagne (entre autres), va agir comme un accélérateur extraordinaire : des milliards d’euros seront investis dans les infrastructures numériques d’accueil, de billetterie, de sécurité et de diffusion. Ce chantier colossal obligera les deux pays à standardiser leurs systèmes, à interconnecter leurs réseaux et à former des équipes mixtes capables d’opérer à l’échelle internationale.
C’est peut-être là le signal le plus fort : quand deux nations décident ensemble d’organiser le plus grand événement sportif de la planète, leur coopération numérique n’est plus une option. Elle devient une nécessité absolue — et une chance historique de construire quelque chose de durable.
FAQ — Coopération numérique Maroc-Espagne à l’horizon 2030
Pourquoi le Maroc est-il stratégique pour les infrastructures numériques en Afrique ?
Le Maroc bénéficie d’une position géographique unique à la croisée des routes atlantiques et méditerranéennes. En 2026, avec l’atterrissage de câbles de nouvelle génération comme Medusa et le projet reliant le sud du pays aux Îles Canaries (opérationnel d’ici 2028), le Royaume consolide son rôle de passerelle numérique entre l’Europe et l’Afrique, offrant une latence minimale et une redondance accrue pour les flux de données transcontinentaux.
Quels sont les principaux projets de coopération numérique entre le Maroc et l’Espagne ?
La coopération s’est intensifiée avec la signature de 14 nouveaux accords lors de la XIIIe Réunion de Haut Niveau (RHN). Les projets phares incluent la numérisation des systèmes judiciaires (le Maroc étant l’invité d’honneur du Summit Digital 2026 à Madrid), l’interconnexion des infrastructures de fibre optique sous-marines, et le programme Iberia–Morocco Startup Connect 2030 lancé en février 2026 pour favoriser l’investissement croisé dans la Data et l’Intelligence Artificielle.
La Coupe du Monde 2030 va-t-elle vraiment accélérer la coopération numérique ?
Absolument. En février 2026, le premier Forum d’affaires Maroc-Espagne-Portugal a confirmé que le Mondial est le principal moteur d’investissement technologique. Ce projet impose l’unification des standards de cybersécurité pour les infrastructures critiques, le déploiement généralisé de la 5G le long des corridors de transport, et l’interopérabilité des systèmes de billetterie et de gestion de foule basés sur l’IA entre les trois pays hôtes.
Quels obstacles freinent encore ce partenariat numérique ?
Bien que les tensions diplomatiques appartiennent au passé, des défis techniques subsistent en 2026. L’harmonisation des cadres réglementaires sur la protection des données personnelles (entre le RGPD européen et la loi 09-08 marocaine) reste complexe. De plus, la “guerre des talents” en IA et en cybersécurité oblige les deux pays à collaborer davantage sur la formation plutôt qu’à se concurrencer pour attirer les mêmes profils qualifiés.