Il y a encore peu, l’intelligence artificielle relevait presque du fantasme. On en parlait dans les conférences, on en rêvait dans les laboratoires. Aujourd’hui, elle s’invite dans nos boîtes mail, nos réunions, nos tâches quotidiennes. Elle corrige, traduit, calcule, rédige, classe, prédit. Sans faire de bruit, elle a pris place dans les entreprises, les administrations, les hôpitaux, les ateliers.
Et soudain, une question revient dans toutes les conversations : jusqu’où ira-t-elle ? Au Maroc, cette question prend une dimension particulière. Le royaume est à un carrefour. Entre une jeunesse ultra-connectée, un tissu économique en mutation rapide et une ambition nationale de modernisation, l’IA n’est plus un sujet de demain. Elle est là, aujourd’hui, et elle redessine l’équation du travail.
Ce que l’IA change vraiment dans les entreprises marocaines
Parlons concret. Dans une PME casablancaise de logistique, un responsable RH utilise désormais un outil d’IA pour trier les candidatures en moins de deux minutes. Dans un cabinet comptable de Rabat, des logiciels comme Sage IA ou des assistants basés sur GPT automatisent la saisie, les rapprochements bancaires, les alertes fiscales. Dans le secteur bancaire, Attijariwafa Bank et CIH ont déployé des chatbots intelligents capables de répondre à des milliers de clients simultanément, en arabe, en français, parfois en darija.
Ce n’est pas de la science-fiction. C’est le quotidien de milliers de collaborateurs marocains qui, du jour au lendemain, ont vu leur poste évoluer. Certains tâches disparaissent. D’autres se transforment. Et de nouvelles compétences, jusqu’alors marginales, deviennent soudainement essentielles.
Selon le cabinet McKinsey, environ 30 % des tâches effectuées dans les économies émergentes pourraient être automatisées d’ici 2030. Au Maroc, les secteurs les plus exposés sont la finance, le commerce de détail, le transport et les services administratifs — autant de domaines où la main-d’œuvre est nombreuse et où l’IA progresse vite. 🔥
Les métiers sous pression, les métiers qui émergent
Les profils les plus exposés à l’automatisation
Il serait malhonnête de minimiser les risques. Certains profils sont objectivement fragilisés par la montée de l’IA :
- Les agents de saisie de données, dont le travail est reproductible à l’infini par une machine
- Les opérateurs de centre d’appel qui traitent des requêtes standardisées
- Les assistants administratifs affectés à des tâches répétitives (rédaction de courriers types, classement, facturation simple)
- Certains traducteurs et rédacteurs pour des contenus génériques
- Les agents de contrôle qualité dans les chaînes de production industrielle
Cette liste n’a rien de définitif ni d’irréversible. Mais elle mérite d’être regardée en face, sans catastrophisme, mais sans angélisme non plus.
Les métiers qui recrutent grâce à l’IA
L’autre face de la médaille est bien réelle. Des dizaines de nouveaux profils émergent à mesure que l’IA s’intègre dans les organisations :
- Prompt engineer : l’expert qui sait formuler les bonnes instructions aux outils d’IA pour en tirer le meilleur
- Data analyst et data scientist : toujours plus demandés, notamment dans la grande distribution, la banque, la santé
- Responsable éthique IA : un profil encore rare au Maroc, mais que les grands groupes commencent à intégrer
- Intégrateur de solutions IA : celui qui fait le pont entre les outils technologiques et les équipes métiers
- Formateur en transformation digitale : parce que l’humain doit apprendre à travailler avec la machine
D’après une étude du World Economic Forum publiée en 2023, 65 % des enfants qui entrent aujourd’hui à l’école primaire exerceront un métier qui n’existe pas encore. Au Maroc, cette projection prend tout son sens dans un contexte où la population active est jeune — plus de 30 % de la population a moins de 15 ans — et où les décisions prises aujourd’hui en matière de formation auront des effets durables. ✨
Le Maroc face au défi des compétences
Un écart préoccupant entre besoin et offre de formation
C’est peut-être là le vrai nœud du problème. Les entreprises marocaines veulent avancer, les outils sont disponibles, les budgets sont parfois là — mais les talents manquent. Une enquête de la CGEM (Confédération Générale des Entreprises du Maroc) menée en 2023 révèle que 73 % des dirigeants considèrent le déficit de compétences numériques comme un frein majeur à leur développement.
L’enseignement supérieur marocain a fait des efforts réels. Des écoles comme l’ENSIAS, l’UM6P ou encore HEM ont intégré des modules de data science et d’intelligence artificielle dans leurs cursus. Des bootcamps privés se multiplient à Casablanca, Rabat et Marrakech. Mais le rythme reste insuffisant face à la vitesse à laquelle l’IA évolue.
La vraie question n’est pas de former des ingénieurs IA en masse. C’est de former tous les travailleurs à cohabiter intelligemment avec les outils d’IA : savoir les utiliser, en comprendre les limites, garder un regard critique. Ce qu’on appelle parfois l’AI literacy — la littératie de l’IA — est devenue une compétence de base, au même titre que savoir lire un tableau Excel.
Ce que font les entreprises pionnières
Quelques entreprises marocaines ont pris de l’avance. Maroc Telecom a lancé des programmes internes de montée en compétences sur les outils d’analyse prédictive. OCP Group, le géant des phosphates, a intégré l’IA dans ses processus de maintenance industrielle et de gestion des chaînes d’approvisionnement, avec des résultats concrets sur les coûts et les délais.
Du côté des startups, l’écosystème marocain commence à produire des solutions locales. Des jeunes pousses comme Smartec, DataPulse Morocco ou plusieurs projets issus des incubateurs de l’UM6P développent des outils adaptés aux réalités du marché local — en darija, en contexte marocain, avec des données marocaines. 🌍
L’enjeu social derrière la révolution technologique
Qui profite, qui reste au bord
L’intelligence artificielle n’est pas neutre socialement. Dans un pays où les inégalités territoriales et sociales restent marquées, le risque est réel de voir se creuser un fossé entre ceux qui maîtrisent les outils du futur et ceux qui en subissent les conséquences sans en bénéficier.
Un ouvrier textile à Fès, une caissière à Agadir, un agent administratif dans une commune rurale — ces travailleurs ne sont pas dans les startups ni dans les grands groupes qui investissent dans l’IA. Pourtant, ils seront affectés, directement ou indirectement, par les transformations en cours.
C’est pourquoi la question de l’IA au travail est avant tout une question de politique publique. Elle appelle des réponses à la hauteur : une réforme des programmes de formation professionnelle, des mécanismes de reconversion pour les salariés en transition, une régulation du marché du travail qui anticipe les mutations plutôt qu’elle ne les subit.
Le rôle de l’État et des institutions
Le gouvernement marocain n’est pas resté inactif. La stratégie Maroc Digital 2030 place le développement des compétences numériques au cœur de ses priorités. L’ANAPEC a lancé des programmes de requalification, et le ministère de l’Industrie a intégré l’IA dans sa feuille de route pour l’industrialisation avancée.
Mais au-delà des stratégies, c’est l’exécution qui compte. Et là, les observateurs sont plus nuancés. Mohammed Benali, expert en transformation digitale et ancien consultant pour la Banque mondiale, résume ainsi la situation : “Le Maroc a les ambitions, il a les cerveaux. Ce qui lui manque encore, c’est la vitesse d’exécution et la coordination entre les acteurs.”
Travailler avec l’IA, pas contre elle
Il serait tentant de présenter l’IA comme une menace qu’il faudrait contenir. C’est une erreur de perspective. Les économies qui tirent le mieux parti de l’IA ne sont pas celles qui la freinent, mais celles qui accompagnent leur main-d’œuvre dans la transition.
Le Japon, confronté au vieillissement de sa population active, a fait de l’IA un outil de compensation démographique. L’Allemagne l’intègre dans son industrie manufacturière pour maintenir sa compétitivité. Singapour forme massivement ses fonctionnaires aux outils d’IA depuis 2019.
Pour le Maroc, la bonne nouvelle, c’est que le chemin est encore ouvert. La transformation n’est pas achevée. Les choix faits dans les trois à cinq prochaines années — en matière d’éducation, d’investissement, de régulation, d’accompagnement social — détermineront si l’IA sera une opportunité ou une fracture supplémentaire.
Ce qui est certain, c’est que l’immobilisme n’est plus une option. L’IA ne ralentira pas pour attendre ceux qui hésitent.
FAQ — Vos questions sur l’IA et le travail au Maroc
L’IA va-t-elle supprimer massivement des emplois au Maroc ?
Pas nécessairement de façon brutale. La tendance est plutôt à la transformation des métiers qu’à leur disparition totale. Certains postes évolueront, d’autres disparaîtront progressivement, mais de nouveaux profils émergeront en parallèle. La clé réside dans la capacité à se former et à s’adapter.
Quels secteurs marocains sont les plus avancés dans l’intégration de l’IA ?
La banque, les télécommunications, l’industrie extractive (OCP en tête) et le e-commerce sont les secteurs les plus actifs. Le secteur public commence aussi à s’y mettre, notamment dans la gestion administrative et la santé.
Comment se former à l’IA au Maroc sans être ingénieur ?
De nombreuses plateformes accessibles existent : Coursera, LinkedIn Learning, mais aussi des formations locales dispensées par des écoles comme l’UM6P ou des bootcamps à Casablanca. L’essentiel est de développer une compréhension pratique des outils, même sans bagage technique avancé.
Le gouvernement marocain a-t-il une stratégie claire sur l’IA ?
Oui, dans les grandes lignes, avec Maroc Digital 2030. Mais les experts s’accordent à dire que l’enjeu est désormais dans l’exécution concrète : formation, financement, partenariats public-privé et mesure des résultats.