Il y a quelque chose de particulier dans la façon dont une nouvelle génération de fondateurs marocains aborde la technologie. Pas de gadgets, pas de buzz facile. Juste des solutions profondes, construites sur des années de recherche, de code, et d’une vision long terme du continent africain. La deep tech — ce territoire de l’innovation où se croisent intelligence artificielle, biotechnologies, fintech avancée, cybersécurité et énergie propre — est en train de devenir un terrain de jeu familier pour des entrepreneurs marocains qui regardent bien au-delà de Casablanca.
Ce phénomène n’est pas un accident. Il est le fruit d’un écosystème en maturation rapide, d’une diaspora talentueuse qui revient au pays, et d’une ambition continentale portée par des individus qui ont choisi de parier sur l’Afrique quand d’autres partaient vers la Silicon Valley.
Un écosystème marocain en pleine mutation
Le Maroc a longtemps été perçu comme un pays de services et de tourisme. Ce récit est en train de changer en profondeur. Depuis une décennie, Casablanca et Rabat sont devenues des hubs technologiques reconnus à l’échelle africaine. Des structures comme Casa Finance City, Technopark, ou encore UM6P Ventures ont permis de créer un terreau fertile pour les startups à forte intensité technologique.
Ce qui est frappant, c’est la vitesse de la transformation. En 2023, le Maroc a figuré dans le top 5 des pays africains en termes d’investissement dans les startups tech, avec plus de 150 millions de dollars levés par des entreprises marocaines ou de la diaspora, selon les données d’Africa The Big Deal. Ce chiffre masque une réalité encore plus intéressante : une partie croissante de ces fonds va vers des projets deep tech, loin des simples applications de livraison ou des plateformes de mise en relation.
Les fondateurs marocains qui émergent aujourd’hui ne ressemblent pas aux profils d’il y a dix ans. Ils ont souvent fait leurs armes dans des laboratoires de recherche européens ou américains, ou travaillé dans des entreprises tech de premier plan avant de revenir construire quelque chose de structurant sur le continent.
Portraits de pionniers marocains de la deep tech
Ceux qui transforment la fintech avec l’IA
La fintech reste le secteur le plus visible, mais ce qui se passe sous la surface est bien plus sophistiqué qu’il n’y paraît. Des entrepreneurs marocains développent aujourd’hui des modèles de scoring de crédit basés sur l’apprentissage automatique, spécifiquement calibrés pour des populations africaines non bancarisées. L’enjeu est massif : plus de 350 millions d’adultes africains n’ont pas accès à un compte bancaire.
Des startups comme Flouci ou des structures moins médiatisées travaillent sur des algorithmes capables d’analyser des données alternatives — historiques de paiement mobile, comportements de consommation — pour évaluer la solvabilité d’un individu sans fiche de paie ni historique bancaire. Ce type de technologie, qui relève de la data science avancée et du machine learning, est une réponse directe à un problème africain, pensée par des cerveaux marocains.
Ceux qui réinventent l’agriculture avec les données
L’agritech est un autre domaine où des fondateurs marocains jouent un rôle discret mais décisif. Le continent africain concentre 60 % des terres arables non exploitées dans le monde, pourtant les rendements agricoles restent dramatiquement bas. Des équipes marocaines, souvent en collaboration avec des universités comme Mohammed VI Polytechnic University (UM6P), développent des solutions d’imagerie satellite, de modélisation climatique et d’analyse des sols pour aider les agriculteurs à prendre de meilleures décisions.
Ces projets mobilisent des compétences rares : traitement du signal, géospatial analytics, modélisation prédictive. Ce ne sont pas des applications grand public. Ce sont des outils de précision, souvent pensés en open source pour favoriser leur adoption massive sur le continent.
Ceux qui construisent la cybersécurité africaine
Moins visible encore, le segment de la cybersécurité est en train d’attirer des profils d’élite. Avec la digitalisation rapide des États africains et la multiplication des cyberattaques ciblant les infrastructures critiques, le besoin en solutions souveraines est urgent. Plusieurs entrepreneurs marocains, formés dans des écoles comme l’INPT ou à l’étranger, fondent des entreprises capables de proposer des audits de sécurité, des solutions de détection d’intrusion et des services de réponse aux incidents adaptés au contexte africain.
Les facteurs qui expliquent cette montée en puissance
Plusieurs dynamiques convergentes expliquent pourquoi le Maroc produit autant de profils deep tech en ce moment.
Voici les éléments clés qui alimentent cette dynamique :
- La qualité de la formation locale : des institutions comme UM6P, l’École Polytechnique de Thiès, l’INPT, ou encore l’École Centrale de Casablanca forment des ingénieurs de niveau mondial, souvent sensibilisés aux enjeux africains dès leur cursus.
- La diaspora de retour : des milliers de Marocains formés à Paris, Londres, Boston ou Toronto reviennent avec un réseau international, une culture de l’innovation et un désir de construire quelque chose de durable.
- Le positionnement géographique et diplomatique du Maroc : porte d’entrée entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne, le Royaume bénéficie d’accords commerciaux et d’une influence diplomatique qui facilitent l’expansion régionale des startups.
- Les fonds d’investissement qui s’activent : des véhicules comme UM6P Ventures, CDG Invest ou des fonds panafricains comme Partech Africa commencent à financer des rounds early-stage sur des projets deep tech.
- Une culture de l’ambition continentale : contrairement à d’autres pays, le Maroc a une vision africaine inscrite dans sa stratégie nationale depuis plusieurs années, ce qui crée un contexte favorable à l’expansion régionale.
Les défis qui restent immenses
Être entrepreneur deep tech en Afrique, c’est aussi composer avec une réalité parfois rugueuse. Le cycle de développement d’une technologie profonde est long — souvent cinq à dix ans avant d’atteindre une viabilité commerciale. Dans un contexte où les capitaux sont encore rares et où les investisseurs africains restent prudents face aux projets à horizon long, cela crée une tension permanente entre la rigueur scientifique et la pression de la croissance rapide.
La réglementation est un autre obstacle. Déployer une solution de santé connectée ou une technologie d’IA dans dix pays africains différents, c’est naviguer dans dix environnements juridiques distincts, avec des niveaux de maturité institutionnelle très variables. Certains fondateurs décrivent ce travail d’adaptation réglementaire comme aussi exigeant que le développement technique lui-même.
Il y a aussi la question des talents locaux. Si le Maroc forme de bons ingénieurs, les retenir est une autre affaire. La compétition avec les salaires européens ou américains reste féroce, et beaucoup de profils expérimentés finissent par rejoindre des multinationales étrangères plutôt que des startups locales. Des initiatives comme les stock-options ou les programmes de retour de diaspora tentent de corriger cette équation, avec des résultats encore mitigés.
Ce que le reste du continent peut apprendre de ce modèle
Le parcours des entrepreneurs marocains de la deep tech est instructif pour l’ensemble du continent. Il montre d’abord qu’il est possible de bâtir une tech profonde depuis l’Afrique, sans nécessairement passer par la case San Francisco. Il démontre aussi que la formation locale de qualité est un levier plus puissant que n’importe quelle politique d’attractivité des investisseurs étrangers.
Plus profondément, ce mouvement illustre quelque chose que les observateurs de l’écosystème africain notent de plus en plus : l’Afrique n’a pas besoin d’adapter des solutions pensées ailleurs. Elle a les cerveaux pour créer les siennes. Des cerveaux formés à Casablanca, à Rabat, à Kigali ou à Lagos, qui connaissent les réalités du terrain et qui refusent de livrer une copie carbone de modèles importés.
Des figures comme Mehdi Ghissassi, directeur de la recherche chez Google DeepMind, ou d’autres profils marocains qui rayonnent dans les grandes institutions tech mondiales, montrent que l’excellence technique marocaine n’est pas anecdotique. Elle est systémique, et elle commence à se retourner vers le continent avec une énergie nouvelle.
FAQ — Deep tech et innovation au Maroc
Qu’est-ce que la deep tech et en quoi diffère-t-elle des startups classiques ?
La deep tech désigne des entreprises construites sur des avancées scientifiques ou des innovations technologiques profondes — intelligence artificielle, biotechnologie, matériaux avancés, énergie propre. Contrairement aux startups classiques, elles ont des cycles de développement longs, des barrières à l’entrée élevées, et un potentiel de disruption structurelle sur des marchés entiers.
Pourquoi le Maroc est-il un terreau favorable pour la deep tech africaine ?
Le Maroc combine plusieurs atouts rares sur le continent : des institutions de formation de niveau mondial, une diaspora qualifiée qui revient investir localement, un positionnement stratégique entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne, et un cadre institutionnel relativement stable qui facilite le développement des entreprises tech.
Comment les startups deep tech marocaines se financent-elles ?
Elles mobilisent un mix de financements : fonds publics comme CDG Invest, structures universitaires comme UM6P Ventures, fonds panafricains comme Partech Africa ou Orange Ventures, et de plus en plus des investisseurs européens qui regardent l’Afrique comme le prochain grand marché tech.
Quels sont les secteurs deep tech les plus porteurs en Afrique aujourd’hui ?
La fintech avancée, l’agritech de précision, la cybersécurité, la healthtech et l’énergie propre sont les cinq domaines où l’on observe le plus d’activité de la part d’entrepreneurs africains formés aux technologies de rupture.