La blockchain fait partie de ces technologies qui, au premier abord, semblent réservées aux initiés de la Silicon Valley ou aux salles de marché de Zurich. Pourtant, au Maroc, le sujet s’invite de plus en plus dans les cercles académiques, les startups de Casablanca et les couloirs du ministère des Finances. Et pour cause : derrière ce mot un peu mystérieux se cache un outil qui pourrait transformer en profondeur la manière dont l’économie du royaume fonctionne. 🌍
- Comprendre la blockchain dans un contexte africain
- Les transferts de fonds des MRE, un terrain fertile
- La blockchain au service de la traçabilité agricole et de l’export
- Gouvernance, foncier et lutte contre la corruption
- Le cadre réglementaire marocain face à la blockchain
- Perspectives et défis pour une adoption à grande échelle
- FAQ — Blockchain au Maroc
Du transfert de fonds des MRE aux smart contracts pour les marchés publics, les cas d’usage sont concrets, nombreux — et souvent sous-estimés.
Comprendre la blockchain dans un contexte africain
Avant de parler chiffres ou projets pilotes, il faut poser les bases. La blockchain est une base de données décentralisée, partagée entre plusieurs acteurs sans organe central de contrôle. Chaque transaction est enregistrée dans un « bloc », chaîné au précédent, ce qui rend toute falsification pratiquement impossible.
Dans un pays comme le Maroc, où la confiance dans les institutions formelles reste un défi, notamment dans les zones rurales ou pour les populations non bancarisées, ce caractère immuable et transparent est particulièrement précieux. On ne parle pas d’une technologie gadget. On parle d’un infrastructure qui peut combler des lacunes réelles dans les systèmes de traçabilité, de paiement et de gouvernance.
L’Afrique du Nord n’est pas en retard sur ce sujet. Des pays comme les Émirats arabes unis ont déjà intégré la blockchain dans leurs registres fonciers. Le Maroc, lui, avance prudemment, mais il avance.
Les transferts de fonds des MRE, un terrain fertile
Un flux financier colossal et coûteux
Les Marocains Résidant à l’Étranger (MRE) ont envoyé près de 115 milliards de dirhams en 2023, selon Bank Al-Maghrib. C’est l’une des principales sources de devises du pays, devant certaines exportations agricoles. Pourtant, une partie significative de ces transferts transite encore par des canaux traditionnels — Western Union, MoneyGram — qui prélèvent des commissions allant de 5 % à 10 % selon les destinations.
La blockchain offre ici une alternative sérieuse. Des plateformes comme Stellar ou Ripple permettent des transferts quasi-instantanés pour une fraction du coût habituel. Certaines startups marocaines de la fintech, comme celles incubées à CasaFintechHub, explorent déjà ces rails technologiques pour proposer des solutions locales adaptées aux corridors Maroc-France ou Maroc-Espagne.
Vers des remises décentralisées
L’idée serait de permettre à un Marocain de Lyon d’envoyer de l’argent à sa famille à Beni Mellal en quelques secondes, sans intermédiaire bancaire, avec des frais inférieurs à 1 %. Ce n’est pas de la science-fiction : c’est ce que testent déjà plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Le Maroc, avec sa communauté diaspora bien structurée et connectée, a toutes les cartes en main.
La blockchain au service de la traçabilité agricole et de l’export
L’enjeu de la certification des produits marocains
Le Maroc est un exportateur majeur d’huile d’olive, d’agrumes, d’argan et de poissons. Sur les marchés européens, la demande de transparence sur l’origine et les conditions de production ne cesse de croître. Les acheteurs allemands ou français veulent savoir si l’huile d’argan qu’ils achètent provient réellement d’une coopérative féminine de Taroudant ou d’une usine anonyme.
La traçabilité blockchain répond exactement à ce besoin. En enregistrant chaque étape — de la récolte à l’exportation — sur un registre immuable, le producteur peut offrir à l’acheteur une garantie inviolable. Certains projets pilotes existent déjà dans le secteur de l’huile d’olive en Méditerranée, et le Maroc pourrait s’en inspirer pour valoriser et premiumiser ses produits à l’export. ✨
Les coopératives rurales, premières bénéficiaires
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que cette technologie peut être utilisée sans que les utilisateurs finaux aient besoin de comprendre son fonctionnement. Une coopérative d’argan dans le Souss n’a pas besoin de savoir ce qu’est un hash cryptographique. Elle a juste besoin d’une application mobile simple qui scanne un QR code et enregistre la production. Le reste se fait en coulisses.
Gouvernance, foncier et lutte contre la corruption
Un registre foncier sécurisé
L’un des problèmes structurels de l’économie marocaine reste la sécurisation du foncier. Les litiges liés aux terrains représentent une part importante du contentieux devant les tribunaux marocains. Des héritages non documentés, des terrains agricoles dont les limites sont contestées, des actes notariés manipulés… La liste est longue.
Un registre foncier basé sur la blockchain permettrait d’ancrer chaque parcelle dans un registre inaltérable, accessible, vérifiable à tout moment. Des pays comme le Ghana ou la Suède ont déjà expérimenté ce modèle. Pour le Maroc, l’Agence Nationale de la Conservation Foncière (ANCFCC) pourrait s’appuyer sur cette technologie pour moderniser un système encore largement papier dans les zones rurales. 🔥
Marchés publics et transparence budgétaire
La blockchain peut également jouer un rôle dans la transparence des marchés publics. En rendant visibles et immuables les appels d’offres, les attributions de marchés et les paiements associés, elle réduit mécaniquement les zones d’ombre propices à la corruption.
Voici quelques domaines où cette application serait particulièrement pertinente au Maroc :
- Les grands chantiers d’infrastructure (autoroutes, ports, zones industrielles)
- Les marchés de fournitures scolaires pour le ministère de l’Éducation
- Les appels d’offres de collectivités territoriales, souvent opaques
- Les subventions agricoles et leur distribution aux petits exploitants
- Les contrats de santé publique (médicaments, équipements hospitaliers)
Chaque transaction enregistrée sur la chaîne devient une preuve horodatée, impossible à effacer. C’est un changement de paradigme pour la gouvernance publique.
Le cadre réglementaire marocain face à la blockchain
Une posture encore prudente mais évolutive
Bank Al-Maghrib a longtemps maintenu une position méfiante vis-à-vis des cryptomonnaies, rappelant à plusieurs reprises que le bitcoin n’avait pas cours légal au Maroc. Mais il faut distinguer la blockchain — la technologie — des cryptomonnaies — l’application spéculative. Et sur la technologie elle-même, les signaux sont de plus en plus positifs.
Le Plan d’Accélération Industrielle et la Vision 2030 du Maroc incluent explicitement la transformation numérique comme levier de croissance. L’IA, le cloud, la cybersécurité et les technologies décentralisées font partie des axes prioritaires. Des discussions sont en cours au niveau de l’APEBI (Fédération marocaine des technologies de l’information) pour encourager l’expérimentation blockchain dans plusieurs secteurs.
Le rôle des startups et de l’écosystème tech
Des hubs d’innovation comme Rabat Technopark, CasaFintechHub ou encore le Morocco NOW Program créent un terreau favorable pour les entrepreneurs qui souhaitent développer des solutions blockchain adaptées au contexte local. Quelques startups marocaines commencent à émerger dans ce domaine, même si l’écosystème reste embryonnaire comparé à des pays comme l’Afrique du Sud ou le Kenya.
L’accès au financement reste le principal frein. Mais avec l’intérêt croissant des fonds d’investissement pour les technos africaines, et l’attractivité du Maroc comme hub régional, les choses pourraient évoluer rapidement dans les prochaines années.
Perspectives et défis pour une adoption à grande échelle
Adopter la blockchain à l’échelle nationale n’est pas une opération simple. Cela suppose une infrastructure numérique solide, un cadre juridique adapté, et surtout une volonté politique claire. Le Maroc possède plusieurs atouts : un taux de pénétration mobile élevé, une jeunesse tech-savvy, et une position géographique stratégique entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne.
Les défis, eux, sont réels : la fracture numérique entre zones urbaines et rurales, le manque de compétences spécialisées en blockchain, et une réglementation qui peine à suivre le rythme de l’innovation. Mais ces obstacles ne sont pas insurmontables. Ils appellent à une stratégie coordonnée entre le secteur public, le privé et les établissements d’enseignement supérieur.
Ce qui est certain, c’est que le Maroc ne peut pas se permettre de rater ce virage technologique. Les économies qui intègreront la blockchain dans leurs infrastructures critiques dans les cinq prochaines années auront un avantage compétitif durable sur celles qui attendront. ✨
FAQ — Blockchain au Maroc
La blockchain est-elle légale au Maroc ?
La technologie blockchain en tant que telle est parfaitement légale. Ce sont les cryptomonnaies comme le bitcoin qui font l’objet de restrictions. Bank Al-Maghrib ne reconnaît pas ces actifs comme moyen de paiement légal, mais n’interdit pas l’usage de la technologie sous-jacente à des fins professionnelles ou institutionnelles.
Quels secteurs marocains peuvent bénéficier le plus rapidement de la blockchain ?
Les secteurs les plus mûrs pour une adoption rapide sont les transferts de fonds (remises des MRE), l’agriculture et l’export, le foncier et les marchés publics. Ce sont des domaines où les problèmes de traçabilité, de transparence et de coût sont bien identifiés.
Des entreprises marocaines utilisent-elles déjà la blockchain ?
Quelques initiatives existent, notamment dans la fintech et l’agroalimentaire, mais elles restent au stade pilote ou expérimental. L’écosystème est encore jeune. Les années 2025-2027 devraient voir émerger les premiers cas d’usage à grande échelle, portés par des startups ou des partenariats public-privé.
La blockchain peut-elle vraiment lutter contre la corruption au Maroc ?
Elle ne peut pas éliminer la corruption à elle seule, mais elle réduit mécaniquement les opportunités de manipulation en rendant les transactions publiques et immuables. C’est un outil parmi d’autres, qui doit s’accompagner d’une volonté politique et d’une réforme de la gouvernance plus large.