Il y a quelque chose d’enthousiasmant dans l’air au-dessus de Casablanca, Rabat et Marrakech. Des startups lèvent des millions, des incubateurs sortent de terre, et une nouvelle génération d’entrepreneurs marocains parle de licornes africaines avec un aplomb qui aurait semblé présomptueux il y a dix ans. La question n’est plus seulement de savoir si le Maroc peut rivaliser à l’échelle continentale — elle est de savoir comment, et à quelle vitesse.
Mais derrière l’optimisme, la réalité est plus nuancée. Créer de véritables champions technologiques régionaux — ces entreprises capables de s’imposer sur plusieurs marchés africains et d’attirer des capitaux internationaux — exige bien plus qu’un écosystème dynamique. Cela demande une vision cohérente, des infrastructures robustes, et une capacité à transformer la promesse en exécution durable.
Un écosystème en pleine mutation
Le Maroc a posé, ces dernières années, des jalons solides. Le pays dispose aujourd’hui de l’un des taux de pénétration internet les plus élevés d’Afrique, avec environ 90 % de la population connectée selon les derniers chiffres de l’ANRT. La 4G couvre la quasi-totalité du territoire, et le déploiement de la fibre optique s’accélère dans les grandes agglomérations. Ce socle technique n’est pas négligeable : sans connectivité fiable, il n’existe pas de tech.
À cela s’ajoutent des structures d’accompagnement qui ont gagné en maturité. Des acteurs comme Maroc PME, le réseau Technopark (présent à Casablanca, Rabat et Tanger), ou encore CFC — Casablanca Finance City jouent un rôle structurant pour attirer des investisseurs et faciliter l’implantation d’entreprises à ambition internationale. Le nombre de startups référencées au Maroc a plus que doublé entre 2018 et 2024, franchissant la barre des 600 entreprises selon l’annuaire StartupBlink.
La jeunesse, moteur silencieux de la transformation
Ce qui frappe davantage, c’est la qualité humaine qui sous-tend cette dynamique. Le Maroc forme chaque année des milliers d’ingénieurs, développeurs et data scientists, souvent polyglotes — arabe, français, anglais, et parfois espagnol ou darija en version digitale. Des écoles comme l’École 1337 (inspirée du modèle 42 de Paris), l’ENSIAS ou les campus de Mohammed VI Polytechnic University (UM6P) à Ben Guerir produisent des profils qui n’ont rien à envier à leurs homologues européens.
Ce capital humain est peut-être l’atout le plus précieux du pays. Il explique pourquoi des géants comme Microsoft, Capgemini, IBM ou Google ont choisi le Maroc comme hub régional pour leurs opérations africaines. Quand les multinationales votent avec leurs pieds, c’est un signal fort.
Les atouts stratégiques d’un hub continental
Une position géographique exceptionnelle
Situé à la croisée de l’Europe, de l’Afrique subsaharienne et du monde arabe, le Maroc bénéficie d’un positionnement géopolitique rare. Casablanca est à moins de trois heures de vol de Paris, Madrid ou Amsterdam. Le fuseau horaire GMT+1 facilite les échanges avec l’Europe de l’Ouest sans décalage pénalisant. Et le réseau diplomatique étendu du royaume — notamment ses accords commerciaux avec l’UE et les États-Unis — offre aux startups marocaines une passerelle naturelle vers les marchés développés.
Cette logique de hub s’applique aussi vers le Sud. Royal Air Maroc dessert plus de 30 capitales africaines. Des groupes comme Attijariwafa Bank ou BMCE Bank of Africa sont présents dans une vingtaine de pays subsahariens, portant avec eux une infrastructure financière que les fintechs marocaines peuvent exploiter. Ce n’est pas un hasard si des startups de paiement ou de transfert d’argent regardent vers Dakar, Abidjan ou Nairobi depuis Casablanca.
Un marché domestique qui sert de laboratoire
Avec près de 37 millions d’habitants et une classe moyenne en croissance, le Maroc offre un marché domestique suffisamment dense pour tester des modèles avant de les exporter. C’est précisément ce qu’ont fait des entreprises comme Chari — la plateforme B2B de distribution FMCG qui a levé plus de 5 millions de dollars et s’est étendue en Côte d’Ivoire — ou Yassir, la super-app algéro-marocaine qui illustre la dynamique d’expansion nord-africaine.
Le e-commerce, la healthtech, l’edtech et les solutions agricoles (agritech) sont des secteurs où les besoins locaux sont réels, les frictions nombreuses, et donc les opportunités de disruption immenses. Résoudre un problème marocain, c’est souvent résoudre un problème panafricain.
Les freins structurels à surmonter
L’accès au capital, nerf de la guerre
Malgré l’effervescence, le financement reste le principal goulot d’étranglement. Les tickets de seed en Afrique francophone sont encore modestes comparés à ceux disponibles en Afrique anglophone (Kenya, Nigeria, Afrique du Sud concentrent plus de 70 % des investissements tech du continent). Le marché du capital-risque au Maroc manque encore de fonds locaux en phase de croissance — les fameux Series A et B capables de transformer une startup prometteuse en entreprise scalable.
Quelques signaux positifs émergent toutefois. Des fonds comme Maroc Numeric Fund II, Al Mada Ventures ou Azur Innovation Fund commencent à colmater ce manque. Et des initiatives comme le Programme Innov Invest de la Caisse Centrale de Garantie montrent que la puissance publique prend la mesure de l’enjeu.
Les obstacles réglementaires et culturels
Créer une startup est une chose ; la faire grandir en est une autre. Les entrepreneurs marocains citent souvent les lourdeurs administratives, la difficulté à recruter des profils spécialisés (UX designers, growth hackers, product managers), et parfois une culture d’entreprise encore réticente à la prise de risque comme freins à leur développement.
La question de la diaspora est aussi centrale. Des milliers d’ingénieurs et entrepreneurs marocains exercent en Europe ou en Amérique du Nord. Les ramener — ou les engager à distance — est un défi que plusieurs initiatives tentent de relever, comme le programme Maghreb Tech ou les conventions annuelles de la diaspora tech organisées par le ministère délégué chargé des MRE.
Ce qu’il faudrait pour accélérer
Pour que le Maroc produise de vrais champions régionaux d’ici 2030, plusieurs conditions semblent incontournables. Voici les leviers les plus décisifs :
- Un fonds souverain dédié à la tech : À l’image de ce qu’a fait l’Arabie saoudite avec le PIF ou Singapour avec Temasek, le Maroc gagnerait à déployer un véhicule d’investissement public-privé capable d’accompagner ses pépites jusqu’à la cotation.
- La simplification du cadre des devises : Actuellement, les startups marocaines peinent à lever en devises étrangères et à réinvestir ces capitaux librement. Une réforme de l’Office des Changes serait un signal majeur envoyé à la communauté internationale.
- Des partenariats université-industrie plus étroits : Les projets de R&D collaboratifs entre grandes écoles et entreprises tech restent rares. UM6P fait figure d’exception, pas de norme.
- Un programme d’accompagnement à l’export : Aider les startups à se structurer juridiquement pour lever des fonds à l’étranger, ouvrir des filiales et naviguer dans plusieurs régimes fiscaux africains est une nécessité opérationnelle.
- La promotion active des success stories : Chaque startup marocaine qui lève des fonds à l’étranger ou s’étend à Lagos devrait être médiatisée. Les modèles inspirants manquent encore de visibilité.
Les secteurs où le leadership est à portée
La fintech et les paiements digitaux
L’Afrique reste l’un des continents les moins bancarisés du monde, et le Maroc — avec son expertise bancaire et sa position de hub — peut légitimement aspirer à produire des leaders fintech à l’échelle du continent. Des solutions de mobile money, de micro-crédit algorithmique ou de gestion de trésorerie pour les PME africaines représentent des segments à fort potentiel.
L’agritech et la sécurité alimentaire
Avec un secteur agricole qui représente encore 12 à 14 % de son PIB, le Maroc a développé une expertise réelle dans la gestion de l’eau, l’agriculture sous serre et la logistique agroalimentaire. Des startups comme WaterSeer ou des solutions d’irrigation connectée pourraient trouver au Maroc leur terrain d’expérimentation avant de s’étendre en Afrique subsaharienne.
La logistique et le commerce B2B
Le commerce informel représente plus de 60 % des échanges en Afrique. Des plateformes capables de structurer les chaînes d’approvisionnement, connecter grossistes et détaillants, et digitaliser la facturation répondent à un besoin immense. Chari l’a compris. D’autres pourront suivre le même chemin depuis le Maroc.
FAQ — Écosystème startup et ambition technologique du Maroc
Le Maroc a-t-il déjà produit une licorne technologique ?
Pas encore au sens strict du terme (valorisation supérieure à 1 milliard de dollars), mais plusieurs startups comme Chari ou des filiales de groupes comme HPS (solutions de paiement) s’approchent d’une reconnaissance internationale significative. L’ambition licorne est clairement posée à l’horizon 2027-2030.
Pourquoi Casablanca plutôt qu’une autre ville africaine pour devenir hub tech ?
La combinaison d’un aéroport international très connecté, d’un centre financier reconnu (CFC), d’une stabilité politique et d’un pool de talents francophones et anglophones place Casablanca dans une position difficile à répliquer. Lagos ou Nairobi restent des concurrents sérieux, mais sur le segment francophone et arabe, Casablanca n’a pas d’équivalent.
Quelles sont les principales startups marocaines à suivre ?
Parmi les noms qui reviennent régulièrement dans les radars des investisseurs : Chari (distribution B2B), Duplo (paiements SaaS), Opontia (acquisitions e-commerce), Hala (mobilité) ou encore des spin-offs de l’UM6P dans le domaine de la deep tech agricole.
Le programme “Maroc Digital 2030” va-t-il vraiment changer la donne ?
La stratégie numérique nationale fixe des objectifs ambitieux — triplement du PIB numérique, 240 000 emplois dans le secteur tech d’ici 2030 — mais son succès dépendra de la capacité à passer de la planification à l’exécution concrète, notamment en matière de réforme réglementaire et de financement de l’innovation.