Depuis quelques années, une lame de fond silencieuse remodèle l’économie mondiale : le protectionnisme technologique. Ce phénomène, longtemps cantonné aux tensions sino-américaines, s’étend désormais à toutes les régions du globe, y compris à l’Afrique du Nord. Pour le Maroc, pays qui a fait de l’ouverture économique et de la transformation numérique deux piliers de sa stratégie de développement, ce nouveau contexte représente à la fois une menace sérieuse et, peut-être, une opportunité inattendue.
- La transformation numérique marocaine à l’épreuve
- Entre l’Europe et la Chine, un équilibre de plus en plus précaire
- Les secteurs marocains les plus vulnérables
- La souveraineté technologique, nouveau défi pour Rabat
- Des opportunités à saisir dans la tempête
- Quelle diplomatie technologique pour le Maroc
- FAQ — Protectionnisme et souveraineté technologique au Maroc
Les États-Unis, l’Union européenne et la Chine dressent des barrières autour de leurs écosystèmes technologiques. Les restrictions sur les semi-conducteurs, les lois sur la souveraineté des données, les blocages de transferts de technologies sensibles : autant de décisions qui, prises à Washington, Bruxelles ou Pékin, ont des répercussions directes sur les pays émergents comme le Maroc. Le royaume se retrouve ainsi pris en étau, devant naviguer entre des blocs qui cherchent chacun à imposer leurs standards et à fidéliser leurs partenaires commerciaux.
La transformation numérique marocaine à l’épreuve
Le Maroc a investi massivement dans sa modernisation digitale. Le plan Maroc Digital 2030, les zones d’activités technologiques comme Technopark, ou encore le développement de Casablanca Finance City comme hub régional : tous ces projets reposent sur un accès fluide aux technologies, aux plateformes et aux capitaux étrangers. Or, c’est précisément cet accès qui devient plus complexe.
Prenons l’exemple des semi-conducteurs. Depuis les restrictions américaines de 2022 et leur durcissement progressif, les entreprises marocaines qui cherchent à se moderniser — dans l’automobile, l’aéronautique ou l’électronique — se heurtent à des obstacles d’approvisionnement inédits. Le groupe Stellantis, présent à Kénitra, ou les sous-traitants de Boeing installés dans la région de Casablanca, dépendent de composants électroniques dont les chaînes d’approvisionnement sont désormais fragmentées par la géopolitique.
La dépendance technologique du Maroc se mesure aussi dans le secteur des télécommunications. L’exclusion de Huawei des réseaux 5G dans plusieurs pays occidentaux a forcé les opérateurs marocains à revoir leurs stratégies d’infrastructure, en jonglant entre partenaires américains, européens et asiatiques. Chaque choix technique devient un choix politique, avec des conséquences sur le long terme.
Entre l’Europe et la Chine, un équilibre de plus en plus précaire
Le Maroc entretient des relations stratégiques avec les deux grandes puissances technologiques mondiales. D’un côté, l’Union européenne reste le premier partenaire commercial du royaume, avec des accords d’association qui intègrent de plus en plus de volets numériques. De l’autre, la Chine finance des infrastructures majeures — ports, routes, zones industrielles — et représente un fournisseur de technologies à prix compétitif, notamment via des entreprises comme Huawei, ZTE ou Alibaba Cloud.
Cette double relation devient de plus en plus difficile à maintenir. Bruxelles pousse ses partenaires commerciaux à adopter ses standards en matière de cybersécurité, de protection des données et d’intelligence artificielle — notamment à travers le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) et le futur AI Act. Accepter ces normes, c’est souvent se fermer aux technologies chinoises jugées non conformes. Refuser, c’est risquer de compromettre les accords commerciaux avec l’Europe.
Cette situation n’est pas propre au Maroc. Des pays comme le Kenya, le Sénégal ou l’Égypte font face au même dilemme. Mais le Maroc, de par sa position géographique, son statut de carrefour entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le Golfe, se trouve plus exposé que d’autres aux pressions croisées des grandes puissances.
Les secteurs marocains les plus vulnérables
Certains domaines de l’économie marocaine sont particulièrement sensibles à ce nouveau contexte protectionniste. Voici les secteurs où les enjeux sont les plus critiques :
- L’industrie automobile et aéronautique : ces filières, locomotives de l’export marocain, dépendent de composants électroniques et de logiciels industriels soumis aux contrôles à l’exportation américains et européens.
- Les services financiers et fintech : le développement des paiements numériques et de la banque en ligne nécessite des infrastructures cloud souvent hébergées hors du Maroc, ce qui soulève des questions de souveraineté des données.
- L’agriculture connectée : les projets d’agriculture de précision, portés notamment dans le cadre du Plan Maroc Vert, intègrent des capteurs et des plateformes d’analyse de données dont les fournisseurs sont soumis aux restrictions technologiques mondiales.
- L’éducation et la recherche : l’accès à des logiciels spécialisés, à des bases de données scientifiques ou à des outils d’intelligence artificielle peut être conditionné par des accords géopolitiques entre États.
- La cybersécurité nationale : la protection des infrastructures critiques exige des solutions techniques dont l’origine géographique est devenue, en soi, un enjeu diplomatique.
Ces secteurs regroupent des centaines de milliers d’emplois et représentent une part significative du PIB. La vulnérabilité n’est donc pas théorique : elle est économique, sociale et stratégique.
La souveraineté technologique, nouveau défi pour Rabat
Face à ce contexte, la notion de souveraineté technologique s’impose de plus en plus dans les cercles politiques et académiques marocains. Il ne s’agit plus seulement d’avoir accès aux technologies, mais de maîtriser celles qui sont jugées critiques — les infrastructures de données, les réseaux de communication, les systèmes d’intelligence artificielle déployés dans les administrations publiques.
Le Maroc a pris des mesures en ce sens. La loi 09-08 sur la protection des données personnelles, adoptée depuis 2009 mais en cours de refonte pour s’aligner sur les standards internationaux, témoigne d’une prise de conscience. La création de la Commission Nationale de Contrôle de la Protection des Données à Caractère Personnel (CNDP) et les discussions autour d’un cloud souverain marocain s’inscrivent dans cette logique.
Mais les moyens restent encore limités. Le Maroc ne dispose pas, à date, d’une industrie locale de semi-conducteurs ni d’un écosystème de logiciels propriétaires capables de rivaliser avec les solutions internationales. La dépendance aux grands acteurs étrangers — américains pour les logiciels de gestion, chinois pour les équipements réseau, européens pour les standards réglementaires — reste structurelle.
Des opportunités à saisir dans la tempête
Le Maroc comme hub technologique africain
Paradoxalement, la fragmentation technologique mondiale ouvre des fenêtres d’opportunité pour le Maroc. À mesure que les grandes puissances cherchent à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement et à trouver des partenaires de confiance, des pays comme le Maroc peuvent se positionner comme des relais neutres et fiables dans une géopolitique technologique instable.
La stratégie de nearshoring — délocalisation de proximité vers des pays proches géographiquement et culturellement — bénéficie déjà au Maroc dans les secteurs de l’industrie et des services. Cette logique peut s’étendre au domaine technologique. Des centres de données, des laboratoires de recherche appliquée ou des hubs d’intelligence artificielle orientés vers le marché africain pourraient s’implanter au Maroc si les conditions réglementaires et fiscales sont attractives.
Investir dans la formation et la recherche locale
L’autre levier, moins spectaculaire mais tout aussi décisif, est celui du capital humain. Le Maroc compte une diaspora scientifique et technologique importante, notamment en France, aux États-Unis et en Belgique. Rapatrier ces compétences ou créer des ponts avec elles constitue un actif stratégique dans un monde où la maîtrise technologique se joue d’abord dans les laboratoires et les universités.
Des initiatives comme Mohammed VI Polytechnic University (UM6P) à Benguerir, qui développe des programmes de recherche ambitieux en intelligence artificielle, en énergie et en agriculture, montrent que le Maroc peut aspirer à produire ses propres innovations plutôt que de se contenter de les importer. C’est un changement de paradigme profond, lent à construire mais fondamental.
Quelle diplomatie technologique pour le Maroc
La réponse au protectionnisme technologique ne peut pas être uniquement économique ou industrielle. Elle est aussi diplomatique. Le Maroc doit affiner sa doctrine de politique étrangère numérique, en définissant clairement quelles technologies il accepte, de quels partenaires et sous quelles conditions.
Rejoindre des coalitions internationales sur la gouvernance de l’intelligence artificielle, participer activement aux discussions de l’Union africaine sur la souveraineté numérique, négocier des accords bilatéraux sur les flux de données avec l’Union européenne : autant de leviers que Rabat peut actionner pour ne pas subir passivement les règles du jeu fixées ailleurs.
L’enjeu est de taille. Dans un monde où la technologie est devenue une arme géopolitique, les pays qui ne définissent pas leur propre vision risquent de voir leur marge de manœuvre se réduire d’année en année. Pour le Maroc, qui a su faire de son ambiguïté géographique et culturelle un atout, l’heure est venue de transformer cette position en stratégie technologique cohérente et affirmée.
FAQ — Protectionnisme et souveraineté technologique au Maroc
Le protectionnisme technologique affecte-t-il directement les entreprises marocaines ?
Oui, de manière concrète. Les entreprises marocaines des secteurs industriels et numériques sont déjà confrontées à des difficultés d’approvisionnement en composants électroniques et à des restrictions d’accès à certaines technologies américaines ou européennes, notamment dans l’automobile et l’aéronautique.
Le Maroc peut-il vraiment développer une souveraineté technologique ?
Partiellement. Le Maroc ne peut pas prétendre à une autonomie totale dans tous les domaines technologiques, mais il peut développer une souveraineté ciblée sur ses infrastructures critiques : réseaux, données publiques, systèmes de paiement. C’est un objectif réaliste à horizon 2030.
Quel rôle joue l’Union européenne dans ce contexte pour le Maroc ?
L’UE est à la fois un partenaire privilégié et une source de contraintes normatives. Elle pousse le Maroc à adopter ses standards technologiques et de protection des données, ce qui peut éloigner le royaume des alternatives chinoises moins coûteuses mais jugées moins sûres par Bruxelles.
En quoi le Maroc peut-il tirer parti de cette recomposition mondiale ?
En se positionnant comme plateforme de nearshoring technologique entre l’Europe et l’Afrique, en attirant des investissements dans les centres de données et en développant une expertise locale en intelligence artificielle et en cybersécurité, le Maroc peut transformer une contrainte géopolitique en avantage compétitif régional.