Il y a quelque chose d’électrique dans l’air à Casablanca et à Rabat ces dernières années. Des startups IA poussent dans les quartiers branchés de la ville blanche, les universités réforment leurs cursus à toute vitesse, et le gouvernement signe des accords technologiques avec des géants mondiaux. Le Maroc ne se contente plus d’observer la révolution de l’intelligence artificielle depuis les gradins — il veut en écrire le chapitre africain.
Un contexte africain où tout reste à jouer
L’Afrique représente aujourd’hui 17 % de la population mondiale, mais moins de 2 % des investissements mondiaux en IA. Ce déséquilibre colossal est aussi une opportunité sans précédent pour les pays qui sauront se positionner tôt. Sur ce continent, la compétition pour le leadership technologique est déjà lancée entre plusieurs prétendants sérieux : l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte… et le Maroc.
Ce qui distingue la course marocaine, c’est la combinaison d’une stabilité politique relative, d’une infrastructure numérique déjà solide et d’une volonté affichée au plus haut niveau de l’État. En 2023, le Royaume a adopté sa stratégie nationale sur l’IA, fixant des objectifs clairs à l’horizon 2030 : former 10 000 experts en IA, attirer les investissements étrangers dans la tech et positionner Casablanca comme hub régional incontournable.
Ce n’est pas de la rhétorique. Les signaux concrets s’accumulent. Microsoft a annoncé en 2024 un investissement de 700 millions de dollars pour déployer des datacenters cloud au Maroc — une décision stratégique qui ne se prend pas à la légère. Google, pour sa part, multiplie les partenariats avec des universités marocaines pour former les développeurs de demain. Le message est clair : les grandes entreprises technologiques mondiales prennent le Maroc au sérieux.
Les atouts structurels du Royaume
Une infrastructure numérique parmi les meilleures du continent
Avant de parler d’IA, il faut parler de socle. Et sur ce point, le Maroc dispose d’avantages concurrentiels réels. Le taux de pénétration d’internet dépasse les 88 %, la 4G couvre la quasi-totalité du territoire national, et la 5G est en cours de déploiement. Casablanca Finance City abrite déjà des centaines de multinationales qui voient le Maroc comme leur porte d’entrée vers l’Afrique subsaharienne.
La position géographique du pays joue également en sa faveur. À moins de trois heures de vol de Paris, Madrid ou Amsterdam, le Maroc est physiquement plus proche de l’Europe que certaines capitales européennes ne le sont de Bruxelles. Cette proximité n’est pas anecdotique : elle facilite les partenariats, les financements et les transferts de compétences qui alimentent l’écosystème IA.
Un capital humain jeune et de plus en plus formé
La démographie est un autre atout majeur. Plus de 30 % de la population marocaine a moins de 25 ans, et cette jeunesse est de plus en plus connectée, anglophone et technophile. Les grandes écoles d’ingénieurs — l’École Mohammadia, l’ENSIAS, l’UM6P — ont profondément revu leurs programmes ces cinq dernières années pour intégrer le machine learning, le deep learning et l’analyse de données massives.
L’Université Mohammed VI Polytechnique de Ben Guerir mérite une mention particulière. Conçue dès sa création comme un laboratoire d’innovation à l’échelle africaine, elle accueille des chercheurs internationaux, développe des partenariats avec MIT et Stanford, et produit des thèses sur des applications de l’IA aux enjeux africains concrets : l’agriculture, l’eau, la santé rurale. C’est exactement le type d’écosystème qui crée des dynamiques durables.
Les initiatives concrètes qui font la différence
Au-delà des discours, plusieurs projets tangibles tracent la trajectoire marocaine vers le leadership IA. Voici les initiatives les plus structurantes :
- Maroc Digital 2030 — La feuille de route gouvernementale qui intègre l’IA comme axe prioritaire du développement économique national.
- Centre de Compétences Numériques (CCN) — Un dispositif de formation accélérée qui cible les jeunes demandeurs d’emploi et les reconvertit vers les métiers de la data et de l’IA.
- Technopark Casablanca — Un incubateur qui héberge plus de 300 startups, dont une quarantaine positionnées sur l’IA appliquée.
- Partenariat Microsoft-OCP — L’Office Chérifien des Phosphates a co-développé avec Microsoft des solutions IA pour optimiser ses chaînes de production et anticiper les variations climatiques.
- Programme Africa AI de l’UM6P — Un réseau de recherche panafricain visant à construire des solutions adaptées aux réalités locales, et non importées clé en main depuis l’Occident.
- Régulation proactive — Le Maroc travaille à un cadre juridique pour l’IA aligné sur les standards européens, ce qui rassure les investisseurs et facilite les partenariats internationaux.
Les obstacles à ne pas minimiser
Le gap des talents reste béant
Former 10 000 experts en IA d’ici 2030, c’est ambitieux — peut-être même insuffisant. Selon certaines estimations, le continent africain dans son ensemble aura besoin de plusieurs centaines de milliers de professionnels spécialisés dans la prochaine décennie. Le Maroc forme bien, mais il doit aussi retenir ses talents : la fuite des cerveaux vers l’Europe et le Golfe reste un phénomène massif qui saigne l’écosystème local.
Les salaires proposés dans les entreprises marocaines, même dans la tech, peinent souvent à rivaliser avec ceux offerts à Paris, Dubaï ou Amsterdam. Des jeunes ingénieurs brillants, formés à grands frais par le système éducatif marocain, partent à l’étranger dès l’obtention de leur diplôme. Ce n’est pas une fatalité, mais le résoudre nécessite des politiques fiscales et salariales audacieuses que le secteur privé n’a pas encore pleinement embrassées.
La fracture numérique interne
Le Maroc urbain et le Maroc rural vivent dans deux réalités très différentes. Si Casablanca et Rabat affichent des indicateurs comparables à certains pays européens, des régions entières restent sous-connectées, avec des infrastructures télécom fragiles et un accès limité à l’éducation de qualité. Une stratégie IA nationale qui ne s’attaque pas à cette fracture risque de créer une économie à deux vitesses, où les bénéfices se concentrent dans les grandes métropoles et laissent le reste du territoire sur le bord du chemin.
Face à la concurrence régionale
L’Égypte est le concurrent le plus direct. Le Caire dispose d’une population bien plus grande (110 millions d’habitants contre 37 millions pour le Maroc), d’une diaspora tech puissante en Europe et aux États-Unis, et d’une stratégie nationale IA tout aussi structurée. L’Égypte a l’avantage du volume ; le Maroc mise sur la qualité, la stabilité et son ancrage euro-méditerranéen.
L’Afrique du Sud garde une longueur d’avance sur le plan de la recherche académique. Le Nigeria, de son côté, présente une scène startup parmi les plus dynamiques du continent, avec Lagos qui s’impose comme un véritable Silicon Valley africain. Chacun de ces acteurs a ses propres forces. La question n’est peut-être pas de savoir qui sera le seul leader, mais qui définira les standards et inspirera les autres.
Ce que le Maroc peut revendiquer avec crédibilité, c’est le rôle de pont entre l’Afrique et l’Europe dans le domaine de l’IA. Sa maîtrise du français, de l’arabe et de plus en plus de l’anglais, sa familiarité avec les normes européennes et son positionnement géographique en font un intermédiaire naturel pour les entreprises tech qui veulent déployer des solutions sur le continent sans partir de zéro.
Vers un écosystème IA souverain et inclusif
La vraie question qui se pose au Maroc n’est pas uniquement « peut-on devenir leader ? » mais « quel type de leadership voulons-nous incarner ? ». Un pays qui se contente d’importer des solutions IA développées à San Francisco ou à Pékin n’est pas un leader — c’est un consommateur sophistiqué. Le leadership technologique se construit dans les laboratoires de recherche, dans les conseils d’administration des startups locales, dans les standards qu’on impose aux autres et non qu’on reçoit passivement.
Les signes encourageants existent. Des startups marocaines commencent à exporter leurs solutions vers d’autres pays africains. Des chercheurs publient dans les grandes conférences internationales — NeurIPS, ICLR — avec des travaux originaux sur l’IA en langues arabes, le traitement du darija ou les applications agricoles en zones arides. C’est ce type de contribution endogène qui construit une réputation durable.
Le Maroc a tous les ingrédients pour jouer un rôle central dans l’émergence d’une IA africaine. La fenêtre de tir est ouverte, mais elle ne le restera pas indéfiniment. Les cinq prochaines années seront déterminantes : si le Royaume réussit à retenir ses talents, à combler sa fracture numérique interne et à construire une identité technologique propre, il ne sera pas seulement un acteur de la révolution IA africaine — il pourrait bien en être l’architecte.
FAQ — L’Intelligence Artificielle au Maroc en 2026
Le Maroc est-il vraiment compétitif face à l’Égypte ou l’Afrique du Sud sur l’IA ?
En 2026, le Maroc s’est imposé comme un laboratoire continental pour l’IA appliquée. Si l’Afrique du Sud conserve une avance sur la recherche fondamentale, le Maroc domine sur l’IA industrielle et logistique (notamment via les ports et l’automobile). Sa force réside dans une stabilité institutionnelle unique qui rassure les investisseurs face à la volatilité de certains voisins, faisant du Royaume le premier “pont” technologique opérationnel entre l’Europe et l’Afrique.
Quelles universités forment aux métiers de l’IA au Maroc ?
Le paysage académique a muté. L’UM6P de Ben Guerir reste le fleuron mondial, mais de nouveaux pôles ont émergé :
- L’INPT & Fondation Al Mada : Lancement d’un Master Data & IA inédit en 2025/2026 avec une immersion directe chez des géants comme inwi ou Attijariwafa bank.
- Les Cités des Métiers et des Compétences (CMC) : Désormais présentes dans chaque région pour former des techniciens spécialisés.
- Écoles de coding (1337, YouCode) : Elles produisent aujourd’hui les profils les plus agiles du marché local.
Quels sont les principaux freins au développement de l’IA au Maroc ?
La fuite des cerveaux reste le défi majeur : environ 600 ingénieurs quittent encore le pays annuellement vers l’Occident. S’y ajoute une dépendance technologique sur les composants (GPU) et un besoin urgent de structurer une stratégie nationale souveraine pour l’IA universitaire, afin d’éviter que le Maroc ne soit qu’un simple consommateur de solutions étrangères.
Où en est l’investissement de Microsoft dans les datacenters au Maroc ?
Le projet de Microsoft est un pilier de la stratégie Cloud marocaine. En 2026, l’infrastructure soutient non seulement les services Azure mais aussi le déploiement massif de l’IA générative dans les banques marocaines (détection de fraude, chatbots évolués). Cet investissement est perçu comme une validation du cadre juridique marocain, désormais aligné sur les exigences de résidence des données de l’UE.