L’intelligence artificielle s’invite désormais dans les mosquées, les universités islamiques et les cercles de jurisprudence. Au Maroc, ce dialogue entre technologie de pointe et tradition religieuse prend une forme particulièrement intense. Le royaume chérifien, à la croisée de la modernité numérique et d’un héritage musulman profondément enraciné, devient le théâtre d’un débat éthique sans précédent. Comment concilier les algorithmes avec les préceptes du Coran ? Jusqu’où l’IA peut-elle s’aventurer dans des domaines jadis réservés aux savants de l’islam ? Ces questions ne sont plus théoriques — elles animent déjà conférences, fatwas et programmes universitaires à Rabat, Casablanca et Fès.
- Un pays entre tradition et transition numérique
- Les grandes tensions éthiques soulevées par les savants marocains
- Ce que les jeunes Marocains en pensent vraiment
- Les principes islamiques comme boussole pour une IA responsable
- Le rôle stratégique du Maroc dans la gouvernance islamique de l’IA
- FAQ — Intelligence artificielle et islam au Maroc
Un pays entre tradition et transition numérique
Le Maroc n’est pas un observateur passif de la révolution IA. En 2023, le royaume a lancé sa stratégie nationale de transformation digitale, et l’intelligence artificielle figure en tête de liste des secteurs prioritaires. Les startups tech fleurissent à Casablanca Tech City, les grandes universités intègrent des cursus en machine learning, et le gouvernement investit massivement dans l’infrastructure numérique. Selon les données de l’Agence de Développement du Digital, plus de 60 % des Marocains de moins de 35 ans utilisent quotidiennement des outils numériques avancés.
Mais cette modernisation accélérée soulève une question que peu de pays occidentaux osent poser frontalement : comment une société à majorité musulmane doit-elle appréhender une technologie qui défie certaines de ses valeurs fondamentales ? La vie privée, la dignité humaine, la responsabilité morale, l’équité sociale — autant de piliers de l’éthique islamique qui entrent en tension directe avec certaines applications de l’IA.
Ce n’est pas une question de rejet. Les oulémas marocains les plus progressistes le répètent : l’islam n’a jamais été hostile à la science. Bien au contraire, la civilisation islamique médiévale a été un foyer d’innovation mathématique et philosophique. Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est la maîtrise humaine et éthique de cette technologie, pas son interdiction.
Les grandes tensions éthiques soulevées par les savants marocains
La question de la responsabilité et du libre arbitre
L’un des nœuds les plus profonds du débat concerne le concept de libre arbitre (ikhtiyar) en islam. Lorsqu’un algorithme de justice prédictive décide qu’un individu présente un risque élevé de récidive, ou qu’un système d’IA recommande un traitement médical, qui porte la responsabilité morale de l’acte ? L’islam place la responsabilité individuelle au cœur de son éthique. Or l’IA, par nature, dilue cette responsabilité dans une opacité algorithmique que même ses concepteurs peinent parfois à expliquer.
Le Conseil supérieur des oulémas du Maroc a abordé cette question lors de plusieurs sessions en 2022 et 2023. Les savants ne condamnent pas l’outil, mais exigent ce qu’ils appellent la “traçabilité de la décision” — un principe qui rejoint d’ailleurs la notion européenne d’explicabilité de l’IA. Pour eux, toute décision impactant la vie d’un être humain doit pouvoir être expliquée, justifiée et contestée. Ce n’est pas une position anti-technologique ; c’est une exigence de justice.
L’IA peut-elle toucher au domaine du sacré
Une autre ligne rouge se dessine autour des usages de l’IA dans la sphère religieuse elle-même. Des applications utilisant des modèles de langage pour générer des fatwas automatiques, interpréter le Coran ou simuler des séances de conseil spirituel se sont multipliées ces dernières années. Certaines sont populaires au Maroc, notamment auprès des jeunes. Cette tendance inquiète profondément une partie du corps religieux officiel.
Le Docteur Ahmed Abbadi, ancien secrétaire général de la Rabita Mohammadia des Oulémas, a exprimé publiquement ses réserves : selon lui, la jurisprudence islamique (fiqh) repose sur une compréhension contextuelle, intuitive et spirituelle qui ne peut pas être réduite à des patterns statistiques. Un modèle entraîné sur des textes ne “comprend” pas — il prédit. Or la religion demande une intention (niyya), une conscience, une âme. Autant de dimensions inaccessibles à une machine.
Ce que les jeunes Marocains en pensent vraiment
Une génération pragmatique face aux dogmes
Il serait réducteur de résumer ce débat à une opposition entre jeunesse moderniste et clergé conservateur. La réalité marocaine est plus nuancée. Beaucoup de jeunes professionnels et d’étudiants que l’on rencontre dans les quartiers de Hay Riad à Rabat ou autour de l’université Al Akhawayn d’Ifrane ont une vision à la fois ancrée dans leur foi et ouverte à l’innovation technologique.
Parmi leurs préoccupations les plus fréquentes, on retrouve notamment :
- La surveillance de masse rendue possible par la reconnaissance faciale, perçue comme une atteinte à la dignité humaine garantie par l’islam
- Les biais algorithmiques qui reproduisent et amplifient les inégalités sociales, contraires au principe islamique d’équité (‘adl)
- L’automatisation du travail et ses conséquences sur les classes populaires, dans un pays où le chômage des jeunes dépasse encore 30 %
- La dépendance technologique, qui fragilise la souveraineté nationale face aux géants tech étrangers
- La marchandisation des données personnelles, en contradiction avec la notion de dignité (karama) en islam
Ces inquiétudes sont loin d’être marginales. Elles rejoignent les critiques formulées par des intellectuels musulmans dans d’autres contextes, de Kuala Lumpur à Istanbul, et nourrissent une réflexion éthique globale que le Maroc contribue à enrichir.
Des espaces de dialogue qui émergent
Des initiatives concrètes voient le jour pour structurer ce débat. L’Université Cadi Ayyad de Marrakech a inauguré en 2023 un programme interdisciplinaire mêlant éthique islamique et sciences du numérique. Des colloques réunissent régulièrement théologiens, ingénieurs et juristes à Rabat. Et la Fondation Mohammed VI pour les savants africains travaille à l’élaboration d’un cadre de référence islamique pour l’éthique de l’IA, un projet ambitieux qui pourrait influencer bien au-delà des frontières marocaines.
Ces espaces de dialogue sont essentiels. Ils permettent de dépasser les postures dogmatiques — ni rejet naïf, ni adoption aveugle — pour construire une pensée proprement musulmane et marocaine de l’intelligence artificielle.
Les principes islamiques comme boussole pour une IA responsable
Ce que l’éthique islamique peut apporter au débat mondial
Il serait dommage de réduire la contribution islamique à un simple catalogue d’interdictions. En réalité, la tradition éthique musulmane offre des ressources conceptuelles extrêmement riches pour penser une IA plus juste et plus humaine.
Le concept de maslaha (intérêt général, bien commun) invite par exemple à évaluer toute innovation technologique à l’aune de ses impacts sur la société dans son ensemble, et non seulement sur les individus ou les entreprises qui en profitent directement. C’est une logique qui dépasse largement le cadre religieux et qui rejoint les préoccupations des philosophes et régulateurs du monde entier.
De même, le principe de la non-nuisance (la darar wa la dirar) — souvent cité dans la jurisprudence islamique — peut servir de fondement à des exigences concrètes : une IA ne doit pas causer de tort prévisible, et si un risque existe, la précaution s’impose. Ce principe n’est pas sans rappeler le principe de précaution dans le droit européen, mais il s’en distingue par sa dimension spirituelle et communautaire.
Vers une “charia du numérique”
Certains penseurs marocains, comme le philosophe Taha Abderrahmane, vont plus loin. Sans employer exactement ce terme, ils plaident pour une pensée islamique autonome face aux défis technologiques contemporains — refusant aussi bien l’imitation aveugle des normes occidentales que l’immobilisme intellectuel. Pour eux, l’islam dispose de ressources philosophiques suffisantes pour produire ses propres réponses aux questions que posent l’IA, la bioéthique ou le transhumanisme.
Cette position influence de nombreux chercheurs et décideurs marocains. Elle explique pourquoi le Maroc ne se contente pas de “suivre” les débats qui émergent à Bruxelles ou à Washington, mais cherche à contribuer activement à la gouvernance mondiale de l’IA avec une voix propre, ancrée dans une civilisation millénaire.
Le rôle stratégique du Maroc dans la gouvernance islamique de l’IA
Le Maroc occupe une position géopolitique unique : pont entre l’Afrique subsaharienne, le monde arabe et l’Europe, le royaume ambitionne de devenir un hub régional de réflexion éthique sur le numérique. La proximité avec les institutions européennes, couplée à une légitimité religieuse reconnue sur le continent africain, donne au pays une influence rare.
Des discussions sont en cours au sein de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) pour développer des lignes directrices communes sur l’IA. Le Maroc y joue un rôle actif, fort de ses institutions religieuses structurées et de son dynamisme numérique. Le ministère des Habous et des Affaires islamiques collabore ponctuellement avec des agences internationales pour intégrer une dimension éthique islamique dans les politiques d’IA.
Ce positionnement n’est pas que symbolique. Il répond à une demande réelle : des dizaines de pays à majorité musulmane cherchent des références éthiques adaptées à leur contexte culturel, sans devoir adopter en bloc des cadres pensés ailleurs.
FAQ — Intelligence artificielle et islam au Maroc
L’islam interdit-il l’intelligence artificielle ?
Non. L’islam ne s’oppose pas à la technologie en tant que telle. Les savants musulmans distinguent entre les outils et leurs usages : ce qui est évalué, c’est l’impact humain, social et moral d’une application donnée, pas la technologie elle-même.
Existe-t-il des fatwas sur l’utilisation de l’IA ?
Oui, plusieurs instances religieuses dans le monde musulman ont commencé à produire des avis juridiques sur des usages spécifiques de l’IA, notamment en médecine, en finance islamique ou dans le domaine éducatif. Au Maroc, le Conseil supérieur des oulémas travaille à une réflexion systématique sur le sujet.
Comment le Maroc se positionne-t-il face à l’IA par rapport aux autres pays arabes ?
Le Maroc se distingue par une approche à la fois pragmatique et institutionnelle. Contrairement à certains pays du Golfe qui misent davantage sur l’investissement massif dans la tech, le Maroc développe une réflexion éthique et juridique ancrée dans sa tradition islamique modérée et son ouverture internationale.
Les jeunes Marocains sont-ils favorables ou opposés à l’IA ?
La majorité est favorable à l’adoption de l’IA, mais avec des conditions claires liées à l’équité, à la transparence et au respect des droits fondamentaux. Ils ne rejettent pas la technologie — ils exigent qu’elle soit au service de valeurs qu’ils jugent non négociables.