Sous les vagues de l’Atlantique et de la Méditerranée, une bataille silencieuse se joue. Elle n’oppose pas des armées, ne produit aucun fracas, et pourtant elle redessine chaque jour un peu plus l’ordre mondial. Les câbles sous-marins, ces fils de fibre optique enfouis à plusieurs kilomètres de profondeur, transportent aujourd’hui plus de 95 % du trafic internet mondial. Et le Maroc, positionné à la croisée de deux océans et de trois continents, se retrouve au cœur de cet échiquier stratégique.
Ce n’est plus seulement une question de télécommunications. C’est une question de souveraineté numérique, d’influence géopolitique et de puissance économique. La compétition mondiale autour de ces infrastructures invisibles mérite d’être examinée de près — et le rôle du Maroc dans ce contexte est bien plus central qu’on ne l’imagine.
Comprendre l’enjeu mondial des câbles sous-marins
Pour saisir ce qui se passe, il faut d’abord mesurer l’ampleur du phénomène. On recense aujourd’hui plus de 530 câbles sous-marins actifs à travers le monde, pour une longueur cumulée d’environ 1,3 million de kilomètres. Ces infrastructures, dont la majorité sont financées par des consortiums privés ou des géants technologiques comme Google, Meta ou Microsoft, constituent la véritable colonne vertébrale de l’économie numérique mondiale.
La disruption d’un seul câble peut paralyser des régions entières. En 2022, la coupure d’un câble au large des Tonga a isolé l’archipel pendant plusieurs semaines. En mer Rouge, les attaques des Houthis en 2024 ont endommagé plusieurs câbles critiques reliant l’Europe à l’Asie, provoquant des ralentissements notables du trafic international et forçant des reroutes d’urgence via l’Afrique du Sud.
Ces incidents illustrent une réalité brutale : les câbles sous-marins sont à la fois indispensables et vulnérables, et quiconque contrôle les points de débarquement détient un levier de pouvoir considérable.
La nouvelle géopolitique des fonds marins
La compétition entre les États-Unis et la Chine se joue aussi sous l’eau. Washington a multiplié les pressions pour exclure les équipementiers chinois — notamment HMN Technologies, anciennement Huawei Marine — des consortiums de câblage atlantiques et africains. Les États-Unis considèrent désormais les câbles sous-marins comme une infrastructure critique, au même titre que les réseaux électriques ou les installations nucléaires.
De son côté, Pékin avance ses pions via des projets comme PEACE Cable (Pakistan-East Africa Connecting Europe), qui emprunte des routes stratégiques en évitant délibérément les nœuds contrôlés par les Occidentaux. Cette guerre froide des fonds marins redéfinit les alliances et force chaque pays à choisir son camp — ou à tenter habilement de rester sur la crête.
Le Maroc, carrefour incontournable de l’internet mondial
C’est ici que la géographie devient un atout maître. Le Maroc occupe une position que peu de pays peuvent revendiquer : façade atlantique sur 3 500 kilomètres, accès méditerranéen au nord, proximité immédiate avec l’Europe via le détroit de Gibraltar, et projection naturelle vers l’Afrique subsaharienne au sud. Ce profil géographique exceptionnel en fait un hub de débarquement câblaire de premier plan.
À ce jour, plusieurs câbles sous-marins majeurs atterrissent sur le sol marocain, notamment à Casablanca et Nador. Parmi les plus significatifs : ACE (Africa Coast to Europe), Atlas Offshore, SeaMeWe-4 ou encore 2Africa, ce dernier étant l’un des projets câblaires les plus ambitieux jamais lancés sur le continent africain. Portés notamment par Meta et un consortium de partenaires, les 45 000 kilomètres du câble 2Africa dessinent un anneau autour du continent — et le Maroc y figure comme escale stratégique.
Les points de débarquement, un actif souverain
Un point de débarquement câblaire (ou landing station) n’est pas qu’une installation technique. C’est un actif souverain, un nœud de contrôle et un levier de négociation. La gestion de ces stations — leur sécurité physique, les règles d’accès, la législation encadrant l’interception des données — est devenue un enjeu politique de premier ordre.
Le Maroc a bien saisi cette réalité. L’opérateur Maroc Telecom, adossé au groupe Emirati Etisalat (désormais e&), joue un rôle central dans la gestion de ces infrastructures. Mais au-delà de l’opérateur national, c’est l’État marocain dans son ensemble qui pilote une stratégie de positionnement dans ce domaine, en s’appuyant sur plusieurs piliers :
- L’attraction des investissements dans les data centers côtiers, qui permettent de monétiser la bande passante des câbles débarqués
- Le développement des capacités de sécurisation des stations d’atterrissage face aux menaces physiques et cyber
- La diversification des partenariats câblaires, en veillant à ne pas devenir tributaire d’un seul opérateur ou d’une seule puissance
- L’intégration aux corridors numériques africains, pour devenir la porte d’entrée naturelle de l’internet haut débit vers l’Afrique de l’Ouest et centrale
- La modernisation du cadre réglementaire pour attirer des consortiums internationaux tout en préservant la souveraineté des données nationales
Les menaces qui pèsent sur ces infrastructures
Si la compétition est féroce, les menaces sont bien réelles. Les câbles sous-marins sont des cibles de choix, pour des raisons très différentes selon les acteurs.
Risques géopolitiques et sabotages
L’incident de la mer Baltique en octobre 2023, où des câbles reliant la Finlande à l’Allemagne ont été sectionnés dans des circonstances troublantes, a relancé le débat sur le sabotage délibéré. Les services de renseignement occidentaux ont évoqué l’implication possible de la Russie, sans jamais apporter de preuves formelles. Ce type d’action représente une forme de guerre hybride particulièrement difficile à attribuer et à contrer.
Pour le Maroc, le contexte régional n’est pas sans tension. Les relations avec l’Algérie voisine — dont les câbles transitent parfois par les mêmes zones maritimes — restent complexes. Les flux câblaires passant au large des côtes marocaines sont également exposés à des risques liés à la piraterie au large du Sahel maritime, même si cette menace reste plus théorique que concrète en Atlantique nord.
Vulnérabilités techniques et climatiques
Les câbles sont aussi menacés par des facteurs non intentionnels. Les ancres des navires marchands, les glissements de terrain sous-marins, ou encore les séismes représentent des causes fréquentes d’interruption. Le tremblement de terre de 2024 au Maroc — qui a frappé la région d’Al Haouz — n’a pas directement affecté les infrastructures câblaires, mais il a rappelé la nécessité d’une cartographie précise des risques géologiques sous-marins dans les zones d’approche.
La stratégie marocaine face à la compétition régionale
Face à ces enjeux, le Maroc ne reste pas spectateur. Depuis plusieurs années, Rabat développe une vision stratégique pour s’imposer comme le hub numérique de référence entre l’Europe et l’Afrique. Cette ambition se concrétise notamment à travers :
Le renforcement des partenariats avec les géants du numérique américains et européens, dans le cadre de projets câblaires comme Medusa (un câble méditerranéen dont le déploiement est prévu à partir de 2025) ou Equiano de Google, qui dispose d’une branche vers le Maroc.
La montée en puissance des zones numériques dans la région de Casablanca, où plusieurs data centers de grande capacité sont en cours de développement, capables d’héberger les nœuds de distribution des câbles internationaux.
Enfin, la diplomatie numérique marocaine s’active dans les instances internationales. Le Maroc participe activement aux travaux de l’Union internationale des télécommunications (UIT) et plaide pour une gouvernance inclusive des câbles sous-marins, qui ne laisse pas les pays africains à la merci des décisions prises à Washington ou à Pékin.
Un équilibre délicat entre les grandes puissances
Là réside peut-être le défi le plus complexe pour Rabat. Accepter les câbles américains, c’est s’aligner sur une vision de l’internet “libre et ouvert” que Washington défend — mais aussi potentiellement s’exposer à des demandes d’accès aux données transitant sur ces câbles. Ouvrir la porte aux projets chinois, c’est risquer de se couper d’investissements occidentaux et de susciter la méfiance des partenaires euro-américains du royaume.
Le Maroc a jusqu’ici géré cet équilibre avec une habilité certaine, à l’image de sa politique étrangère globale qui refuse les alignements rigides. Mais à mesure que la fracture numérique mondiale s’accentue, cet équilibre deviendra de plus en plus difficile à maintenir.
FAQ — Câbles sous-marins et le Maroc
Combien de câbles sous-marins atterrissent actuellement au Maroc ?
À ce jour, une dizaine de câbles sous-marins actifs ou en cours de déploiement possèdent des points d’atterrissage sur le territoire marocain, principalement à Casablanca, Nador et Tétouan. Ce chiffre est appelé à croître avec les projets en cours comme Medusa ou les extensions de 2Africa.
Le Maroc est-il en mesure de protéger ses infrastructures câblaires ?
Le pays dispose de capacités militaires maritimes et d’une marine royale active, mais la protection des câbles sous-marins reste un défi complexe, notamment en raison de l’étendue des zones à surveiller. Des investissements dans la surveillance hydro-acoustique et les patrouilles maritimes sont jugés nécessaires par les experts du secteur.
Pourquoi les grandes entreprises tech investissent-elles dans leurs propres câbles ?
Google, Meta, Microsoft et Amazon ont compris que dépendre de consortiums traditionnels pour leur connectivité internationale représentait un risque stratégique. En déployant leurs propres câbles, ils contrôlent entièrement leur bande passante, réduisent leurs coûts et sécurisent leurs données. Le câble Equiano de Google, par exemple, relie le Portugal à l’Afrique du Sud avec plusieurs branches, dont une vers le Maroc.
Quel est le lien entre câbles sous-marins et souveraineté numérique ?
Un pays dont les données transitent exclusivement par des câbles appartenant à des puissances étrangères est exposé à des risques d’interception, de surveillance ou de coupure en cas de conflit. La souveraineté numérique implique donc de disposer d’un droit de regard sur les infrastructures physiques par lesquelles circule l’information nationale — ce qui fait des points d’atterrissage câblaires un enjeu de sécurité nationale à part entière.