Le secteur technologique marocain vit une transformation profonde. Et au cœur de cette révolution silencieuse, une réalité s’impose de plus en plus : les femmes prennent leur place dans la tech, parfois avec fracas, souvent avec détermination. Pourtant, entre les avancées réelles et les obstacles structurels qui persistent, le chemin reste semé d’embûches. Dresser un état des lieux honnête de la situation, c’est à la fois rendre hommage à celles qui tracent la route et comprendre ce qu’il reste à construire.
- Un secteur en plein essor, une présence féminine encore minoritaire
- Les pionnières qui redessinent le paysage
- Les freins structurels qui ralentissent encore l’élan
- Ce que les politiques publiques peuvent changer
- Les leviers concrets pour accélérer la parité
- Perspectives pour la prochaine décennie
- FAQ — Femmes et tech au Maroc
Un secteur en plein essor, une présence féminine encore minoritaire
Le Maroc s’est positionné, ces dix dernières années, comme l’un des hubs technologiques les plus dynamiques du continent africain. Casablanca, Rabat et même Agadir voient émerger des startups, des incubateurs, des hubs d’innovation qui attirent investisseurs étrangers et talents locaux. Dans ce contexte, la question de la représentation féminine devient centrale — et les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Selon une étude menée par le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) en 2022, les femmes représentent environ 35 % des étudiants en filières STEM (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques) au Maroc. Un taux honorable comparé à certains pays européens, mais qui s’érode considérablement à mesure qu’on monte dans la hiérarchie professionnelle. Dans les postes à responsabilité tech — direction technique, CTO, lead developer — les femmes restent très peu représentées, souvent en dessous de 15 % selon les estimations sectorielles.
Ce paradoxe entre formation initiale et insertion professionnelle est révélateur d’un phénomène bien documenté à l’échelle mondiale : le pipeline féminin se fracture à l’entrée du marché du travail. Les raisons sont multiples : charge mentale, pression familiale, culture d’entreprise encore masculine dans beaucoup de boîtes tech, et manque de modèles féminins inspirants dans les postes visibles.
Les pionnières qui redessinent le paysage
Il serait réducteur, voire inexact, de ne dresser qu’un tableau pessimiste. Car le Maroc compte aujourd’hui des femmes qui ont choisi de forcer les portes de la tech — et qui y réussissent brillamment.
Des profils qui inspirent
Parmi les figures les plus citées dans l’écosystème tech marocain, on retrouve des entrepreneures comme Zineb Squalli, co-fondatrice de plateformes numériques engagées, ou encore des ingénieures de haut vol formées à l’École Mohammadia d’Ingénieurs ou à l’ENSIAS, qui ont ensuite rejoint des géants comme Microsoft, Google ou des scale-ups européens depuis le Maroc. Ces profils ont ceci en commun : elles ont souvent dû « faire leurs preuves deux fois », comme le confient nombre d’entre elles lors de conférences ou d’interviews.
Khadija Benali, développeuse full-stack installée à Casablanca, témoigne : « Au début de ma carrière, j’ai souvent été la seule femme dans la salle. C’est inconfortable, mais ça forge. Aujourd’hui, je vois de plus en plus de jeunes femmes arriver dans les équipes, et ça change vraiment l’ambiance de travail. » Ce type de retour terrain illustre mieux que n’importe quel rapport la réalité vécue au quotidien.
Des communautés qui émergent
Ces dernières années, des communautés dédiées aux femmes dans la tech ont vu le jour au Maroc. Women in Tech Morocco, réseau actif sur Casablanca et Rabat, organise des meetups, des ateliers de coding et des sessions de mentoring. Des associations comme Girls in Tech ont également développé des antennes locales, permettant à des lycéennes et étudiantes d’être exposées tôt aux métiers du numérique.
Ces espaces jouent un rôle crucial : ils créent du lien, brisent l’isolement et offrent des modèles concrets d’identification. Quand une jeune étudiante en informatique voit une femme de 30 ans diriger une startup tech prospère, l’effet miroir est immédiat et puissant.
Les freins structurels qui ralentissent encore l’élan
Reconnaître les progrès ne dispense pas d’identifier les obstacles réels. Et ils sont nombreux, parfois insidieux.
La culture d’entreprise comme premier filtre
Dans beaucoup d’entreprises tech marocaines — et dans les multinationales installées au Maroc —, les codes culturels restent masculins. Les réunions tardives, le networking informel autour d’un verre, la culture du « toujours disponible » : autant de pratiques qui pénalisent structurellement les femmes, surtout celles qui assument également une charge familiale.
Le phénomène du « bro culture », bien connu dans la Silicon Valley, existe aussi à Casablanca Tech City. Il n’est pas systématique, mais il est présent. Des femmes ingénieures témoignent régulièrement de blagues condescendantes, de suggestions non sollicitées sur leur apparence en réunion, ou d’un manque de légitimité perçue dans les discussions purement techniques.
L’écart salarial et l’accès aux financements
Une étude de la CGEM (Confédération Générale des Entreprises du Maroc) publiée en 2023 pointait un écart salarial moyen de 17 % entre hommes et femmes dans le secteur numérique, toutes fonctions confondues. Un chiffre cohérent avec les tendances régionales, mais qui reste inacceptable quand on parle d’un secteur censé être à la pointe du mérite.
Pour les entrepreneures, le problème se pose autrement : l’accès aux financements. Les femmes fondatrices de startups tech au Maroc ne reçoivent qu’une fraction minoritaire des fonds d’investissement distribués. Les études mondiales — notamment le rapport de Pitchbook 2023 — montrent que les startups fondées exclusivement par des femmes représentent moins de 3 % des levées de fonds mondiales. Le Maroc ne fait pas exception à cette tendance.
Les stéréotypes éducatifs, premier obstacle invisible
Avant même d’entrer sur le marché du travail, beaucoup de jeunes Marocaines se heurtent à des biais éducatifs profondément ancrés. L’orientation scolaire oriente encore trop souvent les filles vers les filières littéraires ou médicales, quand les garçons sont naturellement poussés vers les sciences et l’informatique. Ces stéréotypes, parfois transmis inconsciemment par les enseignants ou les familles, réduisent le vivier de candidates potentielles dès le lycée.
Ce que les politiques publiques peuvent changer
L’État marocain a commencé à prendre la mesure de l’enjeu. La Stratégie Nationale du Numérique « Maroc Digital 2030 » intègre explicitement la dimension genre, avec des objectifs de parité progressive dans les formations numériques et les postes techniques de la fonction publique.
Des initiatives comme le programme Innov Invest, géré par la Caisse Centrale de Garantie, prévoient des clauses favorables aux projets portés par des femmes. Le ministère de la Transition Numérique a également lancé plusieurs partenariats avec des organismes internationaux — ONU Femmes, GIZ, Banque Mondiale — pour financer des programmes de formation au code et à l’entrepreneuriat tech destinés aux femmes, notamment dans les zones rurales et périurbaines.
Ces efforts sont encourageants, mais leur impact reste encore difficile à mesurer sur le terrain. La distance entre l’annonce politique et l’effet concret dans la vie d’une développeuse de Meknès ou d’une chercheuse en IA de Fès est parfois considérable.
Les leviers concrets pour accélérer la parité
Pour avancer réellement, plusieurs actions concrètes font consensus parmi les acteurs de l’écosystème tech marocain :
- Multiplier les programmes de mentoring entre femmes expérimentées et jeunes diplômées pour briser l’isolement et transmettre les codes du secteur
- Intégrer des ateliers d’initiation au code dès le primaire, avec une attention particulière portée sur l’encouragement des filles
- Mettre en place des politiques salariales transparentes dans les entreprises tech, avec audits réguliers pour détecter les écarts injustifiés
- Former les recruteurs aux biais inconscients, notamment dans les grandes ESN (entreprises de services numériques) présentes au Maroc
- Valoriser médiatiquement les réussites féminines dans la tech, en créant des espaces éditoriaux dédiés aux portraits de femmes ingénieures, CTO ou fondatrices
- Adapter les conditions de travail pour les mères : télétravail, horaires flexibles, crèches d’entreprise — des mesures bénéfiques pour tous, mais décisives pour les femmes
Ces leviers ne sont ni révolutionnaires ni coûteux pour la plupart. Ce qui manque souvent, c’est la volonté organisationnelle de les mettre réellement en œuvre plutôt que de les afficher dans une charte RSE jamais lue.
Perspectives pour la prochaine décennie
La tendance de fond est malgré tout positive. La génération Z marocaine, ultra-connectée et moins soumise aux schémas traditionnels, arrive sur le marché du travail avec des représentations différentes. Les jeunes femmes de 20-25 ans qui entrent aujourd’hui dans la tech le font avec une conscience plus aiguisée de leurs droits, une meilleure capacité à se fédérer via les réseaux sociaux et une ambition assumée.
L’essor du télétravail post-Covid a également redistribué les cartes : en s’affranchissant partiellement de la contrainte géographique, il a permis à des femmes installées dans des villes secondaires d’accéder à des opportunités tech jusqu’alors réservées aux grandes métropoles.
À l’horizon 2030, si les politiques publiques tiennent leurs promesses et si les entreprises jouent le jeu de la parité réelle, le Maroc pourrait devenir un modèle africain en matière d’inclusion féminine dans le numérique. Les fondations sont là. Il reste à construire les étages.
FAQ — Femmes et tech au Maroc
Les femmes sont-elles bien représentées dans les écoles d’ingénieurs au Maroc ?
Oui, relativement. Les femmes constituent environ 35 % des étudiants en filières STEM au Maroc, ce qui est un bon point de départ. Le vrai défi se situe dans la conversion de ces diplômes en carrières tech durables et en postes à responsabilité.
Quelles sont les meilleures formations tech accessibles aux femmes au Maroc ?
Plusieurs cursus sont réputés : l’ENSIAS à Rabat, l’École Mohammadia d’Ingénieurs, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Ben Guerir, et des bootcamps privés comme Simplon.co Maroc qui proposent des programmes inclusifs avec des quotas féminins.
Existe-t-il des aides spécifiques pour les entrepreneures tech au Maroc ?
Oui. Le programme Innov Invest de la CCG, le fonds Maroc PME et certaines initiatives d’ONU Femmes proposent des financements et accompagnements ciblant les femmes entrepreneures dans le numérique. Des incubateurs comme Startgate ou Casa Technopark offrent également des programmes dédiés.
Comment les entreprises tech peuvent-elles attirer et retenir les talents féminins ?
En agissant sur plusieurs plans simultanément : transparence salariale, flexibilité des horaires, culture managériale inclusive, mentoring interne et visibilité des femmes dans les postes de direction. Les entreprises qui ont mis en place ces politiques constatent une amélioration notable de leur attractivité auprès des profils féminins.