Le Maroc est en train de vivre quelque chose d’assez rare : une effervescence entrepreneuriale réelle, pas seulement médiatique. Des jeunes fondateurs quittent Paris, Montréal ou Dubaï pour rentrer au pays et lancer leur projet. D’autres, venus d’Afrique subsaharienne ou d’Europe, choisissent le royaume comme tête de pont vers le continent. Et dans ce mouvement, une question revient sans cesse : quelle ville choisir pour installer sa startup ?
Rabat, Casablanca ou Marrakech — chacune porte une promesse différente. Chacune a ses forces, ses angles morts, ses communautés et ses réalités de terrain. Cet article vous aide à trancher, selon votre profil, votre secteur et votre ambition.
Casablanca, la capitale économique qui joue dans la cour des grands
Quand on parle de business au Maroc, Casablanca s’impose presque naturellement. Avec plus de 4 millions d’habitants dans son agglomération et une concentration de sièges sociaux, de banques, de cabinets d’avocats d’affaires et de multinationales sans équivalent dans le pays, la ville est le cœur battant de l’économie marocaine.
Pour une startup qui cherche à lever des fonds, à signer ses premiers gros contrats B2B ou à recruter des profils seniors, Casablanca offre un accès direct aux décideurs. Le quartier de Casablanca Finance City (CFC), par exemple, regroupe des institutions financières, des family offices et des investisseurs institutionnels qui peuvent devenir clients ou partenaires très tôt. C’est un avantage concurrentiel difficile à ignorer.
Un écosystème structuré mais encore en construction
L’écosystème startup casablancais s’est considérablement professionnalisé ces cinq dernières années. Des accélérateurs comme Outlierz Ventures, des espaces de coworking comme REGUS, Les Bureaux ou encore UM6P Ventures à Sala Al Jadida côté Rabat, ont créé une infrastructure d’accompagnement solide. Les événements comme Gitex Africa, qui s’est tenu à Marrakech mais dont les acteurs viennent massivement de Casa, ou les Seedstars Casablanca, témoignent d’une activité réelle.
Cela dit, Casablanca reste une ville chère. Les loyers de bureaux dans les quartiers prisés comme Maarif, Gauthier ou Anfa ont fortement augmenté. Le coût de la vie y est plus élevé que dans le reste du Maroc, et la circulation — point douloureux pour quiconque y a vécu — peut transformer une journée de réunions en marathon épuisant.
Casablanca convient particulièrement aux startups en phase de croissance, aux fintech, aux solutions B2B, aux projets dans la logistique ou l’industrie, et à tous ceux qui ont besoin d’un accès rapide au capital et aux grands comptes.
Rabat, la capitale institutionnelle qui monte discrètement
Rabat est souvent sous-estimée dans les discussions sur l’entrepreneuriat marocain. C’est une erreur. La capitale administrative du royaume est en train de se transformer en pôle tech et innovation avec une stratégie assumée : attirer les talents, les entreprises numériques et les institutions de formation d’élite.
Le projet Technopolis Rabat-Salé, la montée en puissance de l’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique) et ses satellites dans la capitale, ou encore la présence croissante d’agences gouvernementales liées au numérique — dont ADD (Agence de Développement du Digital) — font de Rabat un terrain particulièrement fertile pour les startups qui travaillent avec ou pour le secteur public.
Rabat, ville idéale pour les startups GovTech et EdTech
Si votre projet touche à la transformation digitale de l’État, à l’éducation, à la santé publique ou à la smart city, Rabat est sans doute votre meilleur point de chute. La proximité avec les ministères, les directions régionales et les institutions publiques réduit considérablement les frictions administratives et commerciales.
La ville offre aussi une qualité de vie franchement supérieure à Casablanca : moins de trafic, une architecture soignée, des quartiers comme l’Agdal ou Hay Riad agréables à vivre, et un coût du foncier encore raisonnable. Pour attirer des profils internationaux ou des talents qui veulent concilier travail et équilibre personnel, c’est un argument fort.
Le bémol principal ? Le tissu privé est moins dense. Les grands groupes, les investisseurs en capital-risque et les décideurs du secteur privé restent majoritairement à Casablanca. Si votre modèle économique repose sur le B2B privé ou les levées de fonds auprès de VCs, vous devrez faire la navette — une heure et demie de train à grande vitesse, certes, mais une contrainte réelle.
Marrakech, le wild card de l’écosystème marocain
Marrakech joue une partition différente. Ce n’est pas (encore) un hub startup au sens classique du terme, mais la ville rouge possède des atouts surprenants pour certains profils d’entrepreneurs.
D’abord, Marrakech est une ville internationale. Des milliers d’expatriés européens y vivent à l’année, des investisseurs étrangers y possèdent des biens, et son aéroport connecte directement vers une vingtaine de capitales européennes. Pour une startup dans le tourisme, l’hôtellerie, la proptech, le luxe ou l’expérience client haut de gamme, c’est un laboratoire vivant avec un accès direct à une clientèle internationale solvable.
Un terrain de jeu pour les startups lifestyle et tourtech
Des projets innovants dans la conciergerie de luxe, les plateformes de réservation d’expériences locales, la gestion de riads, ou encore les solutions pour les nomades digitaux ont naturellement leur place à Marrakech. La ville attire chaque année plus de 3 millions de touristes et concentre une demande en services premium que peu de villes africaines peuvent égaler.
L’écosystème startup y est certes plus embryonnaire — peu d’accélérateurs, moins de VCs locaux, une communauté tech plus petite. Mais des initiatives comme Marrakech Startup Weekend ou la présence croissante de fonds d’impact et de fondations privées dessinent un début de réseau. Et le coût de la vie y reste accessible, ce qui rallonge mécaniquement votre runway.
Le vrai risque à Marrakech : l’isolement. Sans une communauté d’entrepreneurs solide autour de soi, la solitude du fondateur peut peser. Les bons profils tech sont plus rares, le vivier de talents locaux moins profond. Il faut donc soit recruter à distance, soit venir avec son équipe.
Comment choisir selon son profil de startup
Voici un récapitulatif des critères décisifs pour orienter votre choix :
- Fintech, Insurtech, B2B SaaS → Casablanca, pour l’accès aux grandes entreprises et aux investisseurs
- GovTech, EdTech, HealthTech publique → Rabat, pour la proximité institutionnelle et les marchés publics
- TourTech, Luxury, Expérience, Nomades digitaux → Marrakech, pour le terrain de jeu naturel et le profil international
- Deep tech, R&D, IA → Rabat (UM6P, Mohammed VI University) ou Casablanca (CFC, UEMF)
- Startup en amorçage avec peu de capital → Rabat ou Marrakech, pour un coût de vie réduit et un runway plus long
- Startup en série A cherchant à scaler → Casablanca, sans hésitation, pour l’accès aux capitaux et aux talents seniors
Ce que personne ne vous dit vraiment
Au-delà des arguments rationnels, le choix de la ville est aussi un choix de vie. Certains fondateurs s’épanouissent dans l’énergie frénétique de Casablanca ; d’autres ont besoin du calme de Rabat pour penser clairement et produire. D’autres encore trouvent dans l’atmosphère cosmopolite de Marrakech une créativité qu’ils ne retrouvent nulle part ailleurs.
Les startups qui réussissent le mieux au Maroc sont souvent celles dont les fondateurs ont trouvé leur rythme de travail dans leur ville, avant même d’avoir trouvé leur product-market fit. Ce n’est pas anodin. Une ville dans laquelle vous vous sentez bien, où vous avez accès à votre réseau naturel, où vos proches peuvent vous rejoindre — tout cela compte dans l’équation entrepreneuriale.
Il y a aussi la question de la connectivité entre les trois villes. Le TGV Casablanca-Rabat a changé la donne : 38 minutes de trajet permettent désormais de traiter les deux villes presque comme une seule. Marrakech, à 2h30 de Casa en train ou 3h en voiture, reste un peu plus isolée, même si l’autoroute a facilité les choses.
Un conseil entendu de la bouche d’un fondateur marocain installé à Rabat, qui lève régulièrement à Casablanca : “J’ai le meilleur des deux mondes. Je travaille dans le calme, et je descends à Casa quand il faut serrer des mains.” Une logique qui mérite d’être considérée.
La vraie question derrière le choix de la ville
En définitive, choisir entre Rabat, Casablanca et Marrakech revient à répondre à trois questions simples : Qui sont vos premiers clients ? Où se trouvent vos meilleurs profils de recrutement ? Et dans quel environnement travaillez-vous le mieux ?
Si vos clients sont des grandes entreprises privées marocaines ou africaines → allez à Casablanca. Si vos clients sont des institutions publiques ou des universités → installez-vous à Rabat. Si vous construisez quelque chose pour l’international ou pour le tourisme → Marrakech vous offrira un terrain unique.
Le Maroc a cette chance rare de disposer de trois villes aux profils complémentaires, à moins de trois heures de route les unes des autres. Peu de pays africains peuvent en dire autant. À vous de jouer.