Le désert rencontre le numérique. C’est en substance ce qui s’est passé les 20, 21 et 22 février derniers à Dakhla, lorsque la ville aux portes du Sahara atlantique s’est transformée en laboratoire d’innovation à ciel ouvert. Dans le cadre du hackathon national “Ramadan IA”, initié par le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, trois projets locaux ont été récompensés pour leur créativité, leur ancrage territorial et leur potentiel de transformation réelle. Une première étape prometteuse pour un marathon technologique qui traverse les douze régions du Royaume tout au long du mois de Ramadan.
Un hackathon national au cœur des régions du Sud
Dakhla, Laâyoune et Guelmim ont été les premières villes à accueillir cette compétition d’envergure nationale. Simultanément, les trois régions du Sud — Guelmim-Oued Noun, Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Eddahab — ont ouvert leurs portes à des centaines de jeunes passionnés de technologie, de porteurs de projets et de développeurs en herbe. L’ambiance ? Intense, créative, et profondément ancrée dans les réalités locales.
Le concept du “Ramadan IA” repose sur une conviction simple mais puissante : l’intelligence artificielle n’est pas réservée aux métropoles. Elle peut, et doit, répondre aux défis spécifiques de chaque territoire. Qu’il s’agisse de pêche artisanale, d’orientation scolaire ou d’énergie solaire, les solutions développées durant ce hackathon sont nées d’une observation fine du terrain, pas d’un algorithme générique importé de Silicon Valley.
Une formule pensée pour valoriser les talents locaux
Le format du hackathon s’étend sur trois jours intensifs : une phase d’idéation, une phase de développement, puis une présentation finale devant un jury de professionnels. Les participants travaillent en équipes pluridisciplinaires, mêlant profils techniques et porteurs de vision métier. L’objectif affiché par le ministère est clair : co-construire des solutions innovantes et adaptées aux réalités locales, tout en créant un vivier de compétences numériques dans des régions souvent sous-représentées dans l’écosystème tech marocain.
Ce pari sur la décentralisation de l’innovation n’est pas anodin. Il s’inscrit dans une stratégie nationale plus large de démocratisation du numérique, portée par le plan “Maroc Digital 2030”, qui ambitionne de faire du Royaume un hub technologique africain de premier plan.
TalibWay, le GPS de l’orientation scolaire
Un projet qui répond à un besoin criant
Le Prix d’Excellence Régional a été décerné au projet TalibWay, et le choix est loin d’être anodin. Chaque année, des milliers d’élèves marocains font face à l’une des décisions les plus importantes de leur vie — choisir une filière, un établissement, un avenir — souvent sans les outils ni l’accompagnement nécessaires. Le taux d’orientation “par défaut” reste élevé, et ses conséquences sur le parcours professionnel des jeunes sont bien documentées.
TalibWay s’attaque directement à ce problème. La plateforme permet à un élève de renseigner son profil, ses résultats scolaires et ses aspirations professionnelles pour recevoir, en retour, des recommandations personnalisées sur les filières et les établissements les mieux adaptés à son parcours. L’IA analyse des données multidimensionnelles — notes, compétences, centres d’intérêt, débouchés locaux — pour proposer un chemin d’orientation sur mesure.
Ce qui rend TalibWay différent
Ce qui distingue TalibWay des outils d’orientation existants, c’est son ancrage dans le contexte marocain. Les algorithmes sont entraînés sur des données locales, intègrent les spécificités du système éducatif national et tiennent compte des réalités du marché de l’emploi régional. Un lycéen de Dakhla n’a pas les mêmes opportunités qu’un élève de Casablanca — TalibWay en tient compte.
Voici ce que la plateforme propose concrètement :
- Analyse du profil académique : notes, matières fortes, type de bac
- Évaluation des aspirations : secteurs d’activité visés, mobilité géographique, niveau d’études souhaité
- Recommandations personnalisées : liste d’établissements et de filières classés par pertinence
- Informations sur les débouchés : taux d’emploi, salaires moyens, besoins du marché local
- Suivi de parcours : tableau de bord évolutif pour ajuster les objectifs au fil du temps
Le potentiel de déploiement à l’échelle nationale est évident. Si TalibWay parvient à s’intégrer dans les parcours officiels d’orientation, il pourrait représenter une révolution silencieuse mais profonde pour des générations d’élèves marocains.
Bahriya, l’IA au service de la mer et des pêcheurs
Pêche durable et intelligence artificielle, un mariage inattendu
Le Prix de l’Innovation est revenu à Bahriya, un projet aussi ambitieux que nécessaire. La région de Dakhla-Oued Eddahab est l’une des zones de pêche les plus riches d’Afrique. Ses eaux atlantiques abritent des ressources halieutiques considérables, mais fragiles. La surpêche, le manque de données fiables et les pressions économiques sur les pêcheurs artisanaux fragilisent chaque année un peu plus cet écosystème précieux.
Bahriya propose une réponse technologique à ce défi environnemental et économique. La plateforme analyse les données de pêche — volumes capturés, espèces, zones, saisonnalité — pour recommander des périodes optimales de repos biologique. En d’autres termes, elle aide à déterminer quand et où les pêcheurs devraient réduire leur activité pour permettre aux stocks de se reconstituer naturellement.
Un outil au service des pêcheurs ET des décideurs
Ce qui rend Bahriya particulièrement pertinent, c’est sa double vocation. D’un côté, elle offre aux pêcheurs artisanaux des recommandations concrètes pour optimiser leurs sorties en mer et éviter les zones appauvries. De l’autre, elle fournit aux autorités locales et aux gestionnaires des ressources marines des tableaux de bord décisionnels pour piloter une politique de pêche durable.
Cette approche réconcilie deux logiques souvent antagonistes : la nécessité économique des communautés de pêcheurs, dont les revenus dépendent directement de leurs captures, et l’impératif écologique de préservation des ressources. Bahriya fait le pari que l’IA peut être un arbitre neutre et objectif là où les intérêts humains s’affrontent.
Dans un contexte où les Nations Unies estiment que 34% des stocks de poissons mondiaux sont exploités à des niveaux biologiquement non durables, une telle initiative prend une dimension qui dépasse largement Dakhla.
Solar, quand l’IA nettoie les panneaux solaires
Le sable, ennemi silencieux de l’énergie solaire
Le Prix Impact a été attribué au projet Solar, une solution intelligente dédiée à un problème aussi discret qu’onéreux : l’encrassement des panneaux solaires. À Dakhla, où l’ensoleillement est exceptionnel — l’un des plus élevés du Maroc — le solaire représente une opportunité énergétique considérable. Pourtant, le sable du désert, omniprésent, réduit significativement la performance des installations photovoltaïques.
Un panneau solaire encrassé peut perdre jusqu’à 25 à 30% de sa capacité de production selon certaines études, voire davantage dans des zones très poussiéreuses. Dans la plupart des cas, cette perte est invisible à l’œil nu et passe inaperçue pendant des semaines, voire des mois. Le manque à gagner, pour les particuliers comme pour les opérateurs industriels, peut être très significatif.
Une solution de monitoring intelligente et locale
Solar s’appuie sur des capteurs et des algorithmes d’analyse d’image pour détecter en temps réel l’encrassement des panneaux, mais aussi les pannes non visibles — micro-fissures, cellules défaillantes, problèmes de câblage. La solution alerte automatiquement les opérateurs et propose un calendrier de maintenance optimisé, en tenant compte des conditions météorologiques locales et des prévisions d’ensoleillement.
Ce qui rend Solar particulièrement adapté au contexte de Dakhla, c’est sa conception pensée pour les environnements désertiques et semi-arides. Les algorithmes ont été entraînés sur des données collectées localement, ce qui leur confère une précision bien supérieure aux solutions génériques disponibles sur le marché.
À l’heure où le Maroc s’est fixé l’objectif ambitieux d’atteindre 52% d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030, des solutions comme Solar constituent des briques essentielles pour maximiser le rendement des infrastructures existantes et futures.
Ce que ce hackathon dit du Maroc de demain
L’innovation ne vient pas que des grandes villes
Au-delà des trois projets primés, c’est tout un signal envoyé par ce hackathon. L’innovation au Maroc ne se limite plus à Casablanca ou Rabat. Des talents existent partout, à Dakhla comme à Guelmim, à Laâyoune comme dans les villages de l’Atlas. Ce qu’il leur faut, c’est un cadre, des ressources et la visibilité que ce type d’événement leur offre.
Le hackathon “Ramadan IA” va se poursuivre dans les neuf autres régions du Royaume durant le reste du mois de Ramadan. Chaque étape sera l’occasion de découvrir de nouveaux projets, de nouveaux visages et de nouvelles réponses aux défis locaux. La finale nationale réunira les meilleurs projets de chaque région, dans une compétition qui promet d’être à la hauteur de l’ambition affichée.
Un ministère qui joue le jeu de la décentralisation numérique
En déployant ce hackathon simultanément dans toutes les régions, le ministère de la Transition numérique envoie un message fort : la transformation digitale du Maroc sera inclusive ou ne sera pas. Cette démarche participative, qui place les citoyens — et notamment les jeunes — au cœur de la production de solutions, est une approche de gouvernance moderne qui mérite d’être saluée.
TalibWay, Bahriya et Solar ne sont pas que trois projets de hackathon. Ce sont trois preuves de concept qui démontrent que l’intelligence artificielle peut être un levier de développement local concret, à condition d’être pensée avec et pour les populations concernées.
FAQ — Tout savoir sur le hackathon Ramadan IA à Dakhla
Qu’est-ce que le hackathon “Ramadan IA” et qui l’organise ?
Le “Ramadan IA” est un hackathon national d’intelligence artificielle organisé par le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration du Maroc. Il se déroule dans les 12 régions du Royaume durant le mois de Ramadan, avec pour objectif de faire émerger des solutions numériques innovantes et adaptées aux réalités territoriales locales.
Qui peut participer au hackathon Ramadan IA ?
Le hackathon est ouvert aux jeunes, porteurs de projets et passionnés de technologie, sans restriction de niveau académique particulière. L’accent est mis sur la diversité des profils pour favoriser la co-construction de solutions alliant vision métier et compétences techniques.
Les projets primés à Dakhla seront-ils déployés concrètement ?
Les projets primés ont vocation à être développés au-delà du hackathon. La visibilité offerte par le concours, le soutien du ministère et l’intérêt des partenaires institutionnels et privés constituent des leviers importants pour transformer ces prototypes en solutions opérationnelles déployées sur le terrain.
Quand se tiendra la finale nationale du hackathon Ramadan IA ?
La finale nationale réunira les meilleurs projets de chaque région à l’issue des étapes régionales qui se déroulent tout au long du mois de Ramadan. La date exacte de la finale n’a pas encore été officiellement communiquée au moment de la publication de cet article.