Il y a quelques années encore, l’idée que le Maroc puisse jouer un rôle dans la géopolitique des satellites et de la connectivité orbitale relevait de la prospective audacieuse. Aujourd’hui, cette réalité est en train de se construire concrètement, portée par des ambitions nationales claires et un contexte mondial en pleine recomposition. Le ciel, jadis simple toile de fond, est devenu un espace stratégique à part entière — et le Royaume a décidé de ne pas rater ce rendez-vous.
La connectivité spatiale recouvre un ensemble de technologies et d’infrastructures permettant de relier des territoires, des populations et des systèmes d’information via des satellites en orbite. Avec l’essor des constellations à basse orbite (LEO), portées par des acteurs comme SpaceX Starlink, OneWeb ou Amazon Kuiper, la donne géopolitique mondiale est en train de basculer. Et le Maroc, fort de sa position géographique entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le monde arabe, se retrouve au centre d’un jeu d’une importance capitale.
Une position géographique qui vaut de l’or
Parler de la connectivité spatiale marocaine sans évoquer la géographie du pays serait une erreur. Le Maroc est l’un des rares États à bénéficier d’une double façade maritime — Atlantique et Méditerranée — tout en étant la porte d’entrée naturelle vers l’Afrique subsaharienne. Cette configuration n’est pas anodine : elle représente un atout majeur pour l’installation de stations de réception et de relais satellitaires, mais aussi pour le routage des données entre plusieurs continents.
Tanger, par exemple, est déjà un hub logistique de premier plan en Méditerranée. Les câbles sous-marins qui transitent par les côtes marocaines constituent une infrastructure critique pour les flux de données entre l’Europe et l’Afrique. La connectivité spatiale vient compléter et renforcer ce maillage, en offrant une redondance essentielle et en permettant d’atteindre des zones que les infrastructures terrestres ne desservent pas encore efficacement.
Le Maroc face aux nouvelles constellations LEO
Une course mondiale aux satellites à basse orbite
Depuis 2019, le paysage de la connectivité satellitaire a été bouleversé par l’arrivée des méga-constellations en orbite basse. SpaceX compte déjà plus de 6 000 satellites Starlink en orbite, avec un objectif de 42 000 unités à terme. OneWeb, Amazon Kuiper et d’autres acteurs européens ou asiatiques suivent le mouvement. Ces systèmes promettent une couverture mondiale avec des débits comparables à la fibre et des latences inférieures à 30 ms — une révolution par rapport aux satellites géostationnaires classiques.
Pour le Maroc, l’enjeu est double : d’un côté, se positionner comme territoire d’accueil pour ces opérateurs (stations sol, data centers, centres de maintenance), de l’autre, négocier des accords d’accès qui garantissent une couverture complète du territoire national, y compris les zones rurales enclavées de l’Atlas ou du Sahara marocain.
Les premières initiatives nationales
Le Maroc n’est pas resté spectateur. L’Agence Marocaine de Sûreté et de Sécurité Nucléaire et Radiologique (AMSSNUR) et l’Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications (ANRT) ont toutes deux engagé des démarches pour encadrer l’attribution de fréquences et la régulation des services satellitaires sur le territoire. En 2023, des discussions avancées ont été signalées avec plusieurs opérateurs LEO pour des accords de service commerciaux.
Par ailleurs, Mohammed VI Polytechnic University (UM6P) a développé des programmes de recherche en ingénierie spatiale, formant une génération de chercheurs marocains capables de concevoir, tester et opérer des nanosatellites. Ce capital humain est une ressource stratégique que peu de pays africains peuvent revendiquer.
Géopolitique de l’espace — le Maroc entre plusieurs blocs
L’Europe, partenaire naturel mais exigeant
Les relations entre le Maroc et l’Union européenne sont complexes, mais le domaine spatial offre un terrain de coopération relativement neutre. L’Agence Spatiale Européenne (ESA) entretient des liens avec plusieurs institutions marocaines, notamment dans le domaine de l’observation de la Terre. Les données satellites permettent au Maroc de surveiller ses côtes, de gérer ses ressources hydriques et agricoles, et d’anticiper les catastrophes naturelles.
L’accord d’association Maroc-UE, bien que mis à mal par des contentieux juridiques liés au Sahara, n’a pas empêché la coopération scientifique de progresser. Dans un contexte où l’Europe cherche à diversifier ses partenaires en matière de données spatiales et d’infrastructures terrestres, le Maroc dispose d’un levier de négociation réel.
Les États-Unis et la stratégie africaine
Washington a fait de l’Afrique un théâtre d’influence technologique croissant, notamment pour contrebalancer la présence chinoise sur le continent. La connectivité spatiale est au cœur de cette stratégie : le programme “Digital Transformation with Africa” lancé par l’administration Biden en 2022 visait explicitement à financer des infrastructures numériques alternatives aux offres chinoises.
Le Maroc, allié traditionnel des États-Unis et signataire des Accords d’Abraham, est naturellement perçu comme un partenaire privilégié. Des entreprises américaines du secteur spatial ont déjà pris contact avec des structures marocaines pour explorer des colocations de données et des partenariats techniques.
La Chine, un acteur incontournable à gérer
La présence chinoise dans le domaine spatial africain est massive. La China National Space Administration (CNSA) a signé des accords avec une trentaine de pays africains, proposant souvent des offres clé-en-main très compétitives. Pour le Maroc, l’enjeu est de préserver son attractivité vis-à-vis des Occidentaux tout en maintenant des relations commerciales fluides avec Pékin. C’est un équilibre subtil, mais le Royaume en a l’habitude.
Les bénéfices concrets pour le territoire marocain
La connectivité spatiale n’est pas qu’une affaire de diplomatie et de puissance. Ses retombées concrètes sur le développement du Maroc sont considérables. Voici les principaux domaines d’impact :
- Réduction de la fracture numérique : Des millions de Marocains dans les zones rurales pourront accéder à une connexion internet haut débit sans attendre le déploiement coûteux de la fibre optique terrestre.
- Agriculture de précision : Les données d’observation satellitaire permettent d’optimiser l’irrigation, de détecter les maladies des cultures et d’anticiper les sécheresses dans un pays particulièrement vulnérable au stress hydrique.
- Gestion des crises : Lors du séisme d’Al Haouz en septembre 2023, la capacité satellitaire a été cruciale pour maintenir les communications dans des zones où les réseaux terrestres étaient détruits.
- Tourisme et économie bleue : La connectivité maritime via satellite permet aux navires de pêche et aux plateformes offshore de rester connectés, améliorant la sécurité et la productivité.
- Attractivité pour les entreprises internationales : Des infrastructures numériques robustes sont un critère de choix pour les multinationales qui envisagent de s’installer sur le continent africain en passant par le Maroc.
Vers une agence spatiale marocaine ?
La question fait débat depuis plusieurs années dans les cercles politiques et académiques marocains. Plusieurs pays africains ont déjà franchi le pas : l’Éthiopie, le Nigeria, le Kenya ou encore l’Égypte disposent d’agences spatiales nationales. Le Maroc, qui possède pourtant un tissu industriel et universitaire bien plus développé que la majorité de ses homologues, tarde à structurer une entité équivalente.
Certains experts plaident pour la création d’une Agence Spatiale Marocaine (ASM) qui centraliserait la politique nationale en matière de satellites, de fréquences, de recherche et de coopération internationale. Cette structure permettrait au Maroc de parler d’une seule voix dans les négociations avec les grands opérateurs et les instances internationales comme l’Union Internationale des Télécommunications (UIT).
Le projet de loi cadre sur l’espace, évoqué depuis 2021, tarde à être finalisé. Son adoption serait un signal fort envoyé à la communauté internationale sur la maturité et les ambitions du Royaume dans ce secteur.
FAQ — Connectivité spatiale et souveraineté au Maroc en 2026
Le Maroc possède-t-il ses propres satellites ?
Le Royaume est l’un des leaders spatiaux en Afrique avec deux satellites de haute précision : Mohammed VI-A (lancé en 2017) et Mohammed VI-B (lancé en 2018). En février 2026, ces outils restent essentiels pour la cartographie, l’aménagement du territoire et la surveillance du climat. Bien que leur durée de vie nominale initiale était de 5 ans, leur exploitation optimisée permet de maintenir des capacités opérationnelles tout en préparant la relève technologique pour garantir la continuité de la souveraineté observationnelle du pays.
Où en est la disponibilité de Starlink au Maroc en février 2026 ?
La situation reste “en attente de finalisation”. Malgré la création d’une filiale de SpaceX à Casablanca et des discussions avancées entamées dès 2024, l’ANRT (régulateur télécom) et la DGSSI (sécurité des systèmes d’information) n’ont pas encore officiellement activé le service résidentiel à grande échelle. Le Maroc privilégie une approche prudente, cherchant à concilier l’innovation technologique de la constellation d’Elon Musk avec ses exigences strictes de souveraineté numérique et de contrôle des infrastructures critiques.
Quel est le lien entre connectivité spatiale et souveraineté nationale ?
En 2026, l’espace est devenu le “quatrième domaine” de la sécurité nationale. La dépendance à des constellations étrangères pour les communications d’urgence ou le guidage de précision représente un risque stratégique. Le Maroc s’efforce donc de diversifier ses partenaires (Europe, États-Unis, Chine) tout en développant ses propres capacités d’analyse de données spatiales via le CRTS (Centre Royal de Télédétection Spatiale), afin d’assurer une autonomie de décision en cas de crise géopolitique.
Le Maroc peut-il devenir un hub spatial pour l’Afrique ?
C’est une ambition qui se concrétise. En 2026, le Maroc ne se contente plus d’être un utilisateur de satellites : il s’impose comme un formateur régional. Grâce aux pôles d’excellence de l’UM6P et à sa récente impulsion diplomatique à l’ONU pour la gouvernance spatiale, le pays attire des projets de maintenance satellitaire et d’exploitation de la “Big Data” spatiale au profit du développement durable et de l’agriculture de précision dans toute l’Afrique subsaharienne.