Il y a encore dix ans, négocier le prix d’un tapis dans la médina de Marrakech se faisait exclusivement en cash, à la main, dans une atmosphère chargée de thé à la menthe et de sourires complices. Aujourd’hui, ce même vendeur sort son smartphone pour scanner un QR code, accepte un paiement via application mobile et répond à ses clients européens sur WhatsApp avant même l’ouverture de sa boutique. La transformation digitale des commerces marrakchis est en marche, discrète mais profonde, et elle redessine les contours d’une économie locale aussi ancienne que fascinante. 🌍
La médina entre tradition et révolution numérique
Marrakech n’est pas une ville comme les autres. Sa médina classée au patrimoine mondial de l’UNESCO est un organisme vivant, fait de ruelles imbriquées, de souks spécialisés et de savoir-faire transmis de génération en génération. Ce contexte particulier rend la transition numérique d’autant plus remarquable : elle ne remplace pas la tradition, elle vient s’y greffer de façon organique.
Les commerçants les plus jeunes, ceux qui ont grandi avec un téléphone en main, ont été les premiers à franchir le pas. Ils ont ouvert des pages Instagram pour leurs boutiques d’artisanat, posté des réels de poteries en train d’être façonnées, et vu affluer des commandes depuis Paris, Madrid ou Dubai. Ce mouvement spontané a entraîné dans son sillage les générations plus anciennes, parfois sceptiques au départ, mais convaincues par les résultats concrets. Un artisan spécialisé dans la maroquinerie du quartier Semmarine confiait récemment à un journaliste de Médias 24 que ses ventes en ligne représentaient désormais près de 40 % de son chiffre d’affaires annuel, un chiffre impensable il y a cinq ans.
Les outils digitaux qui changent la donne
Les réseaux sociaux comme vitrine mondiale
Instagram et TikTok sont devenus les nouveaux souks virtuels de Marrakech. Les commerçants y publient des vidéos de fabrication, des photos de produits mis en scène dans des riads lumineux, et interagissent directement avec une clientèle internationale. Cette visibilité organique gratuite a permis à de nombreuses boutiques indépendantes de se passer d’intermédiaires et de vendre directement à l’étranger.
Certains vendeurs de la place Jemaa el-Fna ont même créé des comptes dédiés à leurs spectacles ou à leurs préparations culinaires, générant des milliers d’abonnés qui se convertissent en visiteurs lors de leur passage à Marrakech. Le digital devient ainsi un outil de pré-fidélisation avant même que le client ne pose un pied dans la ville.
Le paiement mobile, un tournant majeur
L’un des changements les plus visibles concerne les modes de paiement. Le Maroc a connu une accélération notable de son infrastructure fintech ces dernières années. Des solutions comme CMI Pay, CIH Mobile ou M-Wallet de Maroc Telecom ont commencé à s’installer dans les commerces de proximité, y compris dans des boutiques de taille modeste.
Selon les données de Bank Al-Maghrib publiées en 2024, les paiements mobiles au Maroc ont augmenté de plus de 60 % en deux ans, avec Marrakech parmi les villes les plus actives dans cette adoption. Pour un commerçant de la médina, accepter un virement mobile signifie moins de manipulation d’espèces, moins de risques, et une traçabilité des ventes qui facilite la gestion comptable.
Les plateformes e-commerce locales et internationales
Certains artisans et boutiquiers ont franchi le cap de la vente en ligne structurée, via des plateformes comme Jumia Maroc, Etsy ou même Amazon. Ces canaux permettent d’exporter des produits artisanaux — zellige, babouches, lanternes en cuivre — vers des marchés où la demande pour l’artisanat marocain authentique est forte.
Des agences digitales basées à Marrakech, comme Webbax ou Digi Maroc, accompagnent aujourd’hui des dizaines de petits commerces dans la création de leurs boutiques en ligne, leur référencement et leur stratégie de contenu. Un écosystème local du digital est en train de se structurer autour des besoins spécifiques des commerçants de la ville.
Les secteurs les plus transformés 🔥
La restauration et le tourisme gastronomique
Les restaurants de Marrakech ont massivement adopté les outils de réservation en ligne. Des plateformes comme TheFork, Google Reserve ou Quandoo permettent aux établissements — du petit riad familial au restaurant gastronomique de Guéliz — de gérer leurs réservations sans décrocher le téléphone. Certains ont intégré des menus QR codes à la place des cartes papier, une habitude née pendant la pandémie qui a perduré.
La livraison à domicile a également explosé. Des services comme Glovo Marrakech relient désormais des dizaines de restaurants à une clientèle locale pressée. Pour les gérants, l’enjeu est double : gérer les commandes en temps réel et soigner les avis Google qui influencent directement la fréquentation.
L’artisanat à l’heure de la personnalisation digitale
C’est peut-être le secteur où la rencontre entre tech et tradition est la plus émouvante. Des artisans proposent désormais des commandes personnalisées via formulaire en ligne : couleur du cuir, motif du zellige, taille des luminaires. Le client choisit depuis son canapé à Lyon, l’artisan façonne à la main à Marrakech, et le colis arrive une semaine plus tard.
Certaines coopératives de femmes artisanes, notamment dans le quartier de l’Ourika ou dans les environs de la ville, ont bénéficié de programmes d’accompagnement digital soutenus par des ONG et des institutions comme ONU Femmes Maroc, qui les ont formées à la photographie produit et à la gestion des ventes en ligne. Le résultat : une autonomisation économique réelle, mesurable, et directement liée à l’outil numérique. ✨
L’hôtellerie et les riads connectés
Les riads de Marrakech — ces maisons traditionnelles transformées en maisons d’hôtes — ont adopté des outils de gestion hôtelière en ligne comme Booking.com, Airbnb ou des PMS (Property Management Systems) spécialisés. La gestion des disponibilités, des tarifs dynamiques et des avis clients est devenue une compétence incontournable pour tout propriétaire souhaitant rester compétitif.
Plusieurs riads ont également misé sur la domotique légère : éclairage connecté, climatisation pilotée par application, check-in automatisé via code. Des expériences qui séduisent une clientèle internationale habituée au confort technologique, sans pour autant sacrifier le charme architectural de ces espaces uniques.
Ce que cette transformation révèle vraiment
Voici ce que l’on observe concrètement sur le terrain, en parlant avec les acteurs locaux :
- Les jeunes entrepreneurs marrakchis créent des startups hybrides, mêlant artisanat local et distribution digitale mondiale
- Les commerçants expérimentés adoptent progressivement les outils, souvent encouragés par leurs enfants ou leurs clients étrangers
- Les agences digitales locales se multiplient, formant un tissu de compétences qui renforce l’autonomie de l’écosystème commercial
- Les touristes utilisent des applications comme Google Maps, TripAdvisor ou GetYourGuide pour planifier leurs achats avant même leur arrivée
- La formation professionnelle progresse : des centres comme l’OFPPT proposent désormais des modules dédiés au e-commerce et au marketing digital
Les défis qui restent à relever
La transformation n’est pas sans obstacles. La fracture numérique existe encore entre les commerçants bien connectés et ceux qui n’ont ni accès fiable à internet ni compétences digitales de base. Dans certains coins reculés de la médina, les smartphones restent sous-exploités, faute de formation ou de confiance dans les outils.
La logistique reste aussi un point de friction. Livrer un objet artisanal fragile à Berlin ou Tokyo demande une maîtrise des douanes, des emballages et des transporteurs internationaux que beaucoup de petits artisans n’ont pas encore. Des plateformes d’intermédiation tentent de combler ce vide, mais le chemin est encore long.
Enfin, la cybersécurité est un enjeu croissant. Des commerçants ont déjà été victimes de fraudes en ligne ou de faux acheteurs. Sensibiliser les acteurs locaux aux bonnes pratiques numériques est un chantier que les autorités marocaines et les acteurs privés commencent à prendre au sérieux.
Marrakech, laboratoire d’un commerce du futur
Ce qui se passe à Marrakech est en réalité un cas d’école fascinant pour comprendre comment des économies à fort ancrage culturel s’approprient les outils du XXIe siècle sans se nier. Ici, la tech n’efface pas le marchandage, elle lui donne une portée mondiale. Elle ne remplace pas l’artisan, elle amplifie son talent. Elle ne déshumanise pas le commerce, elle le rend accessible à des millions de personnes qui n’auraient jamais poussé la porte d’un souk.
Marrakech est en train de devenir un modèle pour toutes les villes du Maghreb et d’Afrique qui cherchent à conjuguer héritage et modernité. Et si l’avenir du commerce traditionnel se jouait, en partie, dans les ruelles de la médina ? 🏕️
FAQ
La vente en ligne est-elle accessible à un petit artisan de la médina de Marrakech ?
Oui, des plateformes comme Etsy ou Jumia permettent de démarrer avec peu de moyens. Des agences locales proposent également des accompagnements adaptés aux petits budgets, et certaines associations offrent des formations gratuites.
Quels sont les moyens de paiement les plus utilisés dans les commerces de Marrakech aujourd’hui ?
L’espèce reste dominante, mais les paiements par carte et par application mobile progressent rapidement, notamment dans les restaurants, hôtels et boutiques fréquentés par les touristes étrangers.
Est-ce que la digitalisation menace l’authenticité de l’artisanat marrakchi ?
Non, au contraire. Elle permet aux artisans de raconter leur histoire, de montrer leur processus de fabrication et de vendre directement sans intermédiaire, ce qui renforce la valorisation du fait main et de l’authenticité.
Existe-t-il des aides pour accompagner la transformation digitale des commerces au Maroc ?
Oui. L’État marocain, via des programmes comme Maroc PME ou le Plan d’accélération industrielle, ainsi que des organismes internationaux, soutiennent la formation et l’équipement numérique des petites entreprises, y compris à Marrakech.