Le Maroc n’a pas encore basculé dans l’ère 5G. Et pourtant, les décisions qui se prennent aujourd’hui dans les coulisses du secteur des télécommunications marocain auront des conséquences durables — sur l’économie, sur la souveraineté numérique, et même sur les équilibres géopolitiques de toute la région. Dans un monde où le déploiement de la 5G est devenu une arène d’influence entre les grandes puissances, le Royaume joue une partie d’échecs complexe, entre pragmatisme économique et impératifs stratégiques.
Un pays en attente, mais pas sans préparation
Il serait inexact de dire que le Maroc part de zéro. Depuis plusieurs années, l’ANRT (Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications) mène des travaux préparatoires sérieux. Des tests techniques ont été conduits, des fréquences étudiées, et les opérateurs historiques — Maroc Telecom, Orange Maroc et Inwi — se positionnent activement en anticipation d’un appel d’offres officiel.
En 2023, puis en 2024, des annonces répétées ont laissé entendre qu’un lancement commercial était imminent. La réalité reste plus prudente : aucun calendrier ferme n’a été officiellement gravé dans le marbre. Ce délai n’est pas forcément un retard, c’est aussi le signe d’une réflexion approfondie sur les conditions du déploiement — et sur le choix des équipementiers, un sujet qui cristallise toutes les tensions.
Ce qui est certain, c’est que le marché marocain est prêt techniquement. Le pays dispose d’une infrastructure 4G solide, avec un taux de couverture qui dépasse les 99% de la population selon les derniers rapports de l’ANRT. Les usages mobiles explosent, la vidéo en streaming représente déjà une part massive du trafic data, et les entreprises marocaines, notamment dans les secteurs de la logistique et de l’industrie, attendent impatiemment les promesses de latence ultra-basse que seule la 5G peut offrir.
La bataille des équipementiers au cœur du dossier
C’est ici que le dossier prend une tout autre dimension. Le choix de l’équipementier 5G n’est plus une simple décision commerciale — c’est un acte géopolitique. Et le Maroc se trouve, qu’il le veuille ou non, au carrefour de plusieurs pressions contradictoires.
D’un côté, Huawei reste l’acteur dominant à l’échelle mondiale, avec des offres tarifaires compétitives et une expérience déployée dans des dizaines de pays. Le géant chinois équipe déjà une partie significative du réseau 4G marocain. Passer à la 5G dans la continuité serait techniquement plus simple et financièrement plus attractif.
De l’autre côté, les États-Unis exercent depuis plusieurs années une pression croissante sur leurs alliés et partenaires pour exclure Huawei des infrastructures critiques. Le Clean Network Program, lancé sous l’administration Trump et poursuivi sous Biden, vise précisément à convaincre les pays tiers de se tourner vers des équipementiers dits “de confiance” — Nokia, Ericsson, ou Samsung. L’Europe suit une logique similaire, avec le toolkit 5G de l’Union européenne qui encourage une évaluation des risques liés aux fournisseurs “à haut risque”.
Le Maroc, partenaire stratégique des États-Unis, allié proche de l’Union européenne et en pleine normalisation avec Israël (un pays très avancé sur la 5G), se retrouve dans une position délicate. Choisir Huawei, c’est risquer de froisser des partenaires occidentaux influents dans une période où les investissements étrangers sont cruciaux. Choisir Nokia ou Ericsson, c’est potentiellement payer plus cher pour une transition plus complexe.
Ce que la 5G va vraiment changer pour les Marocains
Au-delà des jeux d’influence, il faut revenir à l’essentiel : pourquoi la 5G est-elle si importante pour le Maroc concretement ?
Des usages industriels transformateurs
La vraie révolution de la 5G n’est pas dans les smartphones du grand public — elle est dans l’industrie. La connectivité massive entre machines, la gestion en temps réel de flottes logistiques, l’automatisation des usines, la chirurgie à distance ou encore les villes intelligentes sont autant d’applications que la 4G ne peut pas supporter de manière fiable.
Le Maroc, qui ambitionne de devenir un hub industriel régional — notamment dans l’automobile avec les sites Renault et Stellantis, et dans l’aéronautique — a un intérêt direct à disposer d’une infrastructure 5G performante. Tanger, Kénitra, Casablanca : les zones industrielles marocaines sont des candidats naturels pour les premiers déploiements.
Un levier pour réduire la fracture numérique
Paradoxalement, la 5G pourrait aussi jouer un rôle dans l’inclusion numérique. Grâce au Fixed Wireless Access (FWA), la 5G peut apporter une connexion internet haut débit à des zones rurales difficiles à câbler en fibre optique. C’est une opportunité réelle pour des régions comme le Souss, l’Oriental ou le Drâa-Tafilalet, où la connectivité fixe reste limitée.
Les secteurs qui vont bénéficier en premier
Voici les domaines qui seront les premiers impactés par le déploiement 5G au Maroc :
- Le tourisme intelligent : guides augmentés, expériences immersives dans les médinas classées
- La e-santé : téléconsultation en haute définition, monitoring à distance des patients chroniques
- L’agriculture de précision : drones connectés, capteurs IoT sur les grands périmètres irrigués
- La smart city : gestion du trafic, éclairage public adaptatif, collecte optimisée des déchets
- Le BTP et les chantiers : suivi en temps réel, sécurité des travailleurs, jumeaux numériques
- L’enseignement à distance : contenus interactifs et immersifs pour les zones enclavées
Le Maroc dans le contexte africain
L’Afrique est le dernier grand continent à déployer massivement la 5G, et cette “fenêtre de retard” est en réalité une opportunité stratégique. Le Maroc, s’il déploie sa 5G dans les prochains mois, pourrait se positionner comme la porte d’entrée technologique vers l’Afrique subsaharienne, un rôle qu’il revendique déjà dans d’autres secteurs comme la finance ou la logistique.
L’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya ont déjà lancé leurs réseaux 5G commerciaux. L’Égypte avance également. Dans ce contexte régional, chaque mois de retard du Maroc réduit son avantage comparatif. Les investisseurs tech qui cherchent une base africaine avec une infrastructure numérique fiable pourraient se tourner vers d’autres capitales.
Le rôle stratégique de Casablanca Finance City
Casablanca Finance City (CFC) est un acteur souvent oublié dans le débat 5G, mais son rôle est central. Des dizaines de multinationales ont installé leur siège africain dans cette zone. Pour que ces entreprises restent et attirent davantage d’investissements, elles ont besoin d’une infrastructure numérique de classe mondiale. La 5G est devenue un critère de localisation au même titre que la fiscalité ou la stabilité politique.
Les freins réels au déploiement
Soyons honnêtes : des obstacles concrets retardent encore le lancement. Le premier est financier. Déployer un réseau 5G national coûte des milliards de dirhams en antennes, en licences de fréquences, en travaux d’infrastructure. Les opérateurs marocains, qui ont encore des dettes liées aux investissements 4G, doivent trouver un modèle économique viable avant de s’engager massivement.
Le deuxième frein est réglementaire. L’allocation des fréquences dans les bandes adaptées à la 5G (700 MHz, 3,5 GHz, 26 GHz) nécessite une coordination complexe avec d’autres usages du spectre radioélectrique — notamment la diffusion télévisée et les services gouvernementaux. Ce processus prend du temps, même avec la meilleure volonté du monde.
Enfin, il y a la question de la demande. Le marché marocain, bien qu’en croissance, doit encore mûrir pour que les services 5G soient rentables à grande échelle. Les terminaux compatibles 5G se démocratisent, mais ils restent hors de portée d’une partie de la population.
Ce que le Maroc devrait faire maintenant
Les experts du secteur s’accordent sur quelques priorités. D’abord, accélérer le processus d’appel d’offres pour les licences 5G, avec des critères clairs et transparents. Ensuite, investir dans la formation des ingénieurs et techniciens qui devront déployer et maintenir ces réseaux. Et enfin, engager un dialogue ouvert avec les partenaires internationaux pour naviguer intelligemment entre les pressions géopolitiques sans se lier les mains inutilement.
Le Maroc a les ressources humaines, la position géographique et la stabilité politique pour réussir ce déploiement. Ce qu’il lui faut maintenant, c’est la clarté de vision et la rapidité d’exécution.
FAQ
La 5G est-elle disponible au Maroc en 2025 ?
Non, la 5G n’est pas encore commercialement disponible au Maroc. Des tests ont été menés, mais aucun opérateur ne propose de forfait 5G grand public à ce jour. Un déploiement est attendu dans les prochaines années selon les déclarations officielles.
Quel opérateur lancera la 5G en premier au Maroc ?
Maroc Telecom, en tant qu’opérateur dominant avec la plus grande couverture nationale, est le favori logique pour un lancement en premier. Inwi et Orange Maroc sont également bien positionnés pour un déploiement simultané ou rapproché.
La 5G présente-t-elle des risques pour la santé ?
Les organismes de santé internationaux, dont l’OMS, concluent que les niveaux d’exposition aux ondes 5G dans les normes actuelles ne présentent pas de risque avéré pour la santé. Les fréquences utilisées sont similaires à celles déjà présentes dans l’environnement électromagnétique.
Pourquoi le choix de l’équipementier 5G est-il si sensible politiquement ?
Parce que les équipements 5G touchent aux infrastructures critiques d’un pays. Les États-Unis et l’Europe considèrent que certains fournisseurs — notamment Huawei — pourraient présenter des risques d’espionnage ou de sabotage. Le choix d’un équipementier engage donc des relations diplomatiques au-delà du simple contrat commercial.