Le Maroc ne se contente plus d’exister sur la scène internationale. Il y prend la parole, façonne son image, et construit patiemment une présence numérique qui dépasse largement le simple affichage institutionnel. Ce qu’on observe depuis quelques années ressemble davantage à une véritable stratégie d’influence, pensée, coordonnée, et de plus en plus efficace. À l’heure où les algorithmes dictent autant que les discours diplomatiques, Rabat a compris une chose essentielle : le terrain numérique est un espace de pouvoir à part entière.
Cette transformation ne s’est pas faite du jour au lendemain. Elle résulte d’une convergence entre volonté politique, montée en compétences des acteurs publics, et émergence d’une diaspora hyperconnectée qui joue un rôle de relais souvent sous-estimé. Comprendre la diplomatie numérique marocaine, c’est décrypter un modèle en construction — imparfait, évolutif, mais résolument tourné vers l’avenir.
Ce que recouvre vraiment la diplomatie numérique
Avant d’analyser le cas marocain, il convient de poser les bases. La diplomatie numérique — ou e-diplomacy dans la littérature anglosaxonne — désigne l’ensemble des pratiques par lesquelles un État utilise les outils numériques pour atteindre ses objectifs de politique étrangère. Cela inclut les réseaux sociaux officiels, la communication de crise en ligne, le lobbying numérique, mais aussi les actions plus discrètes menées via des think tanks, des influenceurs ou des plateformes d’information.
Ce n’est pas un phénomène marginal. Selon le rapport 2023 du Digital Diplomacy Coalition, plus de 90 % des ministères des affaires étrangères dans le monde disposent aujourd’hui d’une présence active sur les réseaux sociaux. Mais disposer d’un compte Twitter et mener une vraie stratégie d’influence, c’est une différence fondamentale.
Le Maroc, lui, semble avoir franchi ce cap. Non sans tâtonnements, mais avec une direction de plus en plus lisible.
Les piliers de la stratégie marocaine en ligne
Une présence institutionnelle structurée et volontariste
Le ministère des Affaires étrangères marocain a profondément modernisé sa communication digitale depuis 2018. Les comptes officiels publient désormais en trois langues — arabe, français, anglais — et adaptent leur ton selon les plateformes. LinkedIn est utilisé pour le positionnement géopolitique et les partenariats économiques. X (ex-Twitter) sert à la réactivité et à la gestion de l’actualité chaude. YouTube accueille les interventions officielles et les forums multilatéraux.
Cette stratégie multicanale n’est pas anodine. Elle reflète une compréhension fine des audiences cibles : décideurs africains, investisseurs européens, diaspora nord-américaine, journalistes et chercheurs internationaux. Chaque message est calibré, chaque publication s’inscrit dans un récit global.
Le rôle discret mais décisif des think tanks
L’un des volets les plus intéressants — et les moins médiatisés — de cette diplomatie concerne l’écosystème des centres de réflexion. Des institutions comme le Policy Center for the New South, basé à Rabat, produisent régulièrement des analyses géopolitiques diffusées en ligne à l’échelle internationale. Ces publications, rédigées en anglais et en français, alimentent le débat académique mondial et positionnent le Maroc comme un acteur intellectuel sérieux sur les questions africaines, sécuritaires et économiques.
C’est une forme de soft power extrêmement efficace : en finançant la production de connaissance, un pays influence les cadres d’analyse à travers lesquels il est lui-même perçu. Le Maroc n’est plus seulement un sujet d’étude — il devient un producteur de savoirs reconnu.
La diaspora comme amplificateur organique
Les quelque six millions de Marocains résidant à l’étranger constituent un asset numérique considérable. Installés en France, en Espagne, aux Pays-Bas, au Canada ou aux États-Unis, ils sont à la fois producteurs de contenus et vecteurs d’image. Leur attachement identitaire fort se traduit souvent par une défense spontanée des intérêts marocains sur les réseaux, notamment lors de crises diplomatiques.
Lors du différend persistant avec l’Algérie, par exemple, ou au moment des débats sur le Sahara occidental, les mobilisations numériques de la diaspora ont généré des volumes d’engagement impossibles à ignorer. Cette capacité de mobilisation rapide — sans toujours nécessiter de coordination officielle — est l’un des atouts les plus originaux du modèle marocain.
Les grands axes thématiques de l’influence marocaine
Plusieurs dossiers structurent la communication internationale du Maroc en ligne. On peut les résumer ainsi :
- Le dossier du Sahara occidental, défendu via des campagnes de communication ciblées, des productions vidéo documentaires, et un travail constant de présence dans les débats onusiens retransmis en ligne
- Le positionnement africain, avec une mise en avant du rôle du Maroc comme hub continental, notamment dans les secteurs de l’énergie, de la finance et de l’agriculture
- La transition énergétique, portée notamment par le projet Noor et les ambitions solaires du pays, régulièrement mis en avant lors de COP et forums internationaux
- L’image touristique et culturelle, amplifiée via des partenariats avec des créateurs de contenu internationaux et une présence forte sur Instagram et TikTok
- La réponse aux crises, comme lors du séisme d’Al Haouz en 2023, où la communication gouvernementale a été rapide, multilingue et orientée vers la démonstration de résilience nationale
Ces thématiques ne sont pas cloisonnées. Elles s’imbriquent pour construire un narratif cohérent : celui d’un pays stable, ambitieux, ouvert et influent.
Les forces et les limites d’un modèle en construction
Ce que le Maroc fait bien
Le royaume a su capitaliser sur plusieurs avantages structurels. Sa position géographique — carrefour entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le monde arabe — est devenue un argument de communication à part entière. Être présenté comme un pont entre les civilisations est un positionnement narratif puissant, et le Maroc l’utilise avec constance.
Sa stabilité politique relative lui permet également de s’exprimer avec cohérence sur la durée, là où des pays traversant des crises internes peinent à maintenir un message diplomatique stable. La continuité du discours royal — notamment les discours du Trône, qui sont désormais largement relayés et traduits — donne une voix singulière et identifiable à la diplomatie marocaine.
L’investissement dans la formation des diplomates aux outils numériques est aussi notable. Des sessions de formation à la communication digitale ont été intégrées dans les cursus de l’Académie Royale de police et de certaines filières de sciences politiques de Rabat.
Les zones d’ombre et les défis persistants
Tout tableau honnête doit inclure ses ombres. La diplomatie numérique marocaine souffre encore d’une fragmentation des acteurs. Entre les institutions officielles, les think tanks semi-indépendants, la diaspora et les influenceurs proches du pouvoir, la coordination n’est pas toujours fluide. Des messages contradictoires circulent parfois, affaiblissant la cohérence globale.
La barrière de la langue reste un obstacle réel. Si l’anglais progresse dans la communication officielle, une grande partie de la production intellectuelle et médiatique marocaine reste en français ou en arabe, ce qui limite sa portée dans les espaces anglophones dominants — là où se forment souvent les opinions qui comptent.
Enfin, la question de la liberté de la presse et des droits numériques continue de peser sur l’image internationale du Maroc. Plusieurs affaires impliquant des journalistes ou des activistes numériques ont été relayées à l’international, créant des dissonances entre le discours d’ouverture et certaines réalités internes. Ces contradictions sont exploitées par des acteurs adverses dans l’espace numérique mondial.
Vers une diplomatie numérique de maturité
Le Maroc n’en est plus au stade de l’improvisation numérique. Sans avoir encore atteint la sophistication des puissances comme les États-Unis, le Royaume-Uni ou même les Émirats arabes unis dans ce domaine, il a franchi une étape décisive : celle de la stratégie consciente.
Les prochaines années seront déterminantes. L’organisation de la Coupe du Monde 2030 — coorganisée avec l’Espagne et le Portugal — représente une opportunité de diplomatie numérique massive, avec des milliards d’interactions potentielles à orienter. Les équipes de communication du royaume le savent, et la préparation est déjà en cours.
L’intelligence artificielle ouvre également de nouveaux champs. Des pays comme les Émirats ont déjà intégré des outils d’IA dans leur veille d’influence et leur production de contenus diplomatiques. Le Maroc suit ce mouvement, avec des initiatives encore discrètes mais réelles dans le domaine de l’analyse des données et de la surveillance des narratifs internationaux le concernant.
Ce qui se joue, au fond, c’est la capacité d’un pays à écrire lui-même son histoire dans l’espace numérique mondial — plutôt que de laisser d’autres la raconter à sa place. Sur ce point, le Maroc a clairement décidé de prendre la plume.
FAQ — Diplomatie numérique marocaine
Qu’est-ce que la diplomatie numérique et pourquoi est-elle importante pour le Maroc ?
La diplomatie numérique désigne l’utilisation des outils internet et des réseaux sociaux pour conduire la politique étrangère d’un État. Pour le Maroc, elle est stratégique car elle permet de projeter une image positive à l’échelle mondiale, de contrer les narratifs adverses — notamment sur le dossier saharien — et de renforcer son positionnement en Afrique et en Europe.
Comment la diaspora marocaine contribue-t-elle à cette stratégie d’influence ?
Les Marocains de l’étranger agissent comme des relais naturels de l’image du pays. Leur forte présence sur les réseaux sociaux, leur bilinguisme ou trilinguisme, et leur engagement identitaire en font des amplificateurs efficaces des messages officiels — souvent de manière spontanée et non coordonnée.
Quels sont les principaux obstacles à une diplomatie numérique marocaine plus efficace ?
Les défis incluent la fragmentation des acteurs institutionnels, la faible présence dans les espaces anglophones, et certaines tensions autour des droits numériques qui nuisent à la crédibilité du discours d’ouverture à l’international.
Quel rôle jouera la Coupe du Monde 2030 dans la diplomatie numérique du Maroc ?
L’événement représente une vitrine mondiale exceptionnelle. Des milliards d’interactions numériques autour du Maroc sont attendues, offrant une opportunité unique de façonner l’image du pays auprès d’audiences très diversifiées sur tous les continents.