Le Maroc ne joue plus un rôle de figurant sur l’échiquier mondial. Coincé entre l’Europe qu’il convoite, l’Afrique qu’il ambitionne de diriger et un monde arabe en pleine recomposition, le Royaume chérifien est devenu l’un des terrains les plus disputés de la diplomatie contemporaine. Américains, Russes, Chinois, Français, Espagnols… tous se livrent une bataille silencieuse pour gagner ses faveurs. Et Rabat, loin d’en être la victime, en fait un levier de puissance redoutable.
Le Maroc au cœur du grand jeu géopolitique
Pour comprendre pourquoi le Maroc attire autant les convoitises, il faut regarder une carte. Positionné à l’entrée du détroit de Gibraltar, à la croisée de l’Atlantique et de la Méditerranée, le pays occupe une position stratégique que peu de nations peuvent revendiquer. C’est un pont naturel entre l’Europe et l’Afrique, entre l’Occident et le monde arabo-musulman.
Ce positionnement géographique n’est pas qu’une métaphore : il se traduit en flux réels. Le port de Tanger Med est aujourd’hui le premier port d’Afrique et du bassin méditerranéen, avec plus de 9 millions de conteneurs traités en 2023. Les câbles sous-marins qui relient les continents passent par ses côtes. Les routes migratoires qui préoccupent Bruxelles transitent par son territoire. Difficile, dans ces conditions, d’ignorer Rabat.
À cela s’ajoute une stabilité politique relative dans une région marquée par les turbulences. Là où l’Algérie se ferme, où la Libye s’enfonce dans le chaos, où la Tunisie vacille, le Maroc maintient un cap institutionnel reconnu. Ce n’est pas un hasard si autant de capitales cherchent à cultiver une relation privilégiée avec le Palais Royal.
Washington, Paris, Madrid : l’Occident se dispute Rabat
La carte américaine et la question du Sahara
Le tournant diplomatique le plus décisif de ces dernières années reste la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, annoncée en décembre 2020 sous Donald Trump, dans le cadre des Accords d’Abraham. Cette décision a profondément reconfiguré les équilibres régionaux. En échange, le Maroc normalisait ses relations avec Israël — une concession lourde symboliquement, mais calculée avec soin.
Depuis lors, la relation maroco-américaine a gagné en profondeur. Le Maroc est l’un des rares pays africains à bénéficier du statut d’allié majeur non-OTAN, ce qui lui ouvre l’accès à des équipements militaires sophistiqués et à une coopération renforcée en matière de renseignement. Les exercices militaires conjoints African Lion, organisés chaque année sur le sol marocain, sont devenus les plus grands manœuvres militaires du continent africain.
La crise franco-marocaine, ou les limites d’une amitié historique
La relation avec Paris est, elle, plus tourmentée. Pendant des décennies, la France a été le partenaire naturel du Maroc — premier investisseur, premier partenaire commercial, langue de l’élite administrative. Mais cette proximité a progressivement cédé la place à des frictions. La décision française de réduire drastiquement les visas accordés aux ressortissants marocains en 2021, combinée aux ambiguïtés de Paris sur le dossier saharien, a refroidi l’atmosphère.
La visite d’Emmanuel Macron à Rabat en octobre 2024, après des années de glaciation, a tenté de refermer cette parenthèse. Les deux pays ont signé un partenariat d’exception visant à relancer la coopération dans l’énergie, l’enseignement supérieur et la défense. Mais les observateurs restent prudents : les cicatrices diplomatiques ne s’effacent pas en un déplacement officiel.
L’Espagne, voisin indispensable et rival discret
Madrid entretient avec Rabat une relation d’une complexité rare. Les deux pays partagent 15 kilomètres de frontière terrestre à Ceuta et Melilla — enclaves espagnoles sur le sol africain — et des eaux maritimes dont la délimitation fait régulièrement l’objet de tensions. En 2021, la crise migratoire déclenchée par l’afflux massif de migrants à Ceuta avait mis en lumière la capacité du Maroc à utiliser les flux humains comme instrument de pression diplomatique.
Depuis, l’Espagne a radicalement changé de posture. Pedro Sánchez a été le premier chef de gouvernement européen à reconnaître publiquement le plan d’autonomie marocain pour le Sahara, rompant avec des décennies d’ambiguïté espagnole. En retour, la coopération sur les questions migratoires s’est nettement améliorée. C’est un exemple parlant de la manière dont Rabat sait transformer ses vulnérabilités apparentes en leviers de négociation.
Pékin et Moscou à l’assaut du royaume
La Chine tisse sa toile en silence
La présence chinoise au Maroc est moins spectaculaire que dans d’autres pays africains, mais elle est en progression constante. Pékin a fait du Maroc un hub logistique pour son déploiement en Afrique du Nord et de l’Ouest. La ville industrielle de Tanger accueille plusieurs dizaines d’entreprises chinoises, notamment dans l’automobile, le textile et l’électronique. BYD, le géant des véhicules électriques, a montré un intérêt marqué pour s’implanter dans la région.
La Chine est également très active dans les infrastructures numériques. Huawei est présent dans plusieurs projets de connectivité au Maroc, ce qui ne manque pas de susciter des inquiétudes côté occidental. Washington a d’ailleurs fait pression sur Rabat pour limiter la présence du groupe chinois dans les réseaux 5G — une tension révélatrice des arbitrages délicats que doit opérer le Maroc entre ses partenaires.
La Russie, partenaire historique sous pression
La relation russo-marocaine est ancienne et souvent méconnue. L’Union soviétique fut l’un des premiers États à reconnaître l’indépendance du Maroc en 1956. Aujourd’hui, la Russie reste un fournisseur important d’engrais et de céréales pour le Royaume, deux secteurs stratégiques pour un pays qui importe massivement sa nourriture.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, le Maroc a adopté une position de neutralité prudente. Il s’est abstenu lors des votes à l’ONU condamnant l’invasion russe — refusant de s’aligner sur les positions occidentales tout en évitant de soutenir Moscou explicitement. Cette équidistance calculée illustre une doctrine diplomatique que Rabat cultive avec constance.
La diplomatie marocaine, un art de l’équilibre
Les principes d’une politique étrangère souveraine
Voici ce qui caractérise la posture internationale du Maroc selon les analystes :
- La diversification des partenariats comme principe cardinal, pour éviter toute dépendance exclusive envers un seul bloc
- L’utilisation du dossier saharien comme monnaie d’échange dans toutes les négociations diplomatiques majeures
- Le positionnement africain renforcé depuis la réintégration de l’Union africaine en 2017, après 33 ans d’absence
- La coopération sécuritaire comme outil d’influence, notamment dans la lutte contre le terrorisme au Sahel
- La carte religieuse, via l’Institut Mohammed VI de formation des imams, qui rayonne dans une vingtaine de pays africains
La montée en puissance africaine comme contrepoids
L’une des évolutions les plus significatives de la diplomatie marocaine est son pivot vers l’Afrique subsaharienne. Le Maroc est devenu le premier investisseur africain dans plusieurs pays du continent, notamment au Sénégal, en Côte d’Ivoire et en Éthiopie. Le groupe Attijariwafa Bank, OCP (phosphates) ou encore Royal Air Maroc sont devenus des acteurs économiques incontournables sur le continent.
Ce déploiement africain n’est pas uniquement économique. Il répond à une logique géopolitique claire : construire une sphère d’influence propre, indépendante des tutelles occidentales ou arabes, qui renforce la légitimité internationale du Maroc et consolide sa position dans les négociations avec les grandes puissances.
Les tensions qui fragilisent la posture marocaine
Le jeu d’équilibre marocain n’est pas sans risques. La rivalité avec l’Algérie — qui a rompu ses relations diplomatiques avec Rabat en 2021 — empoisonne l’environnement régional et alimente une course aux armements préoccupante. L’Algérie est soutenue par la Russie et maintient des liens étroits avec Pékin, ce qui transforme la compétition bilatérale en un reflet de la rivalité mondiale entre grandes puissances.
Par ailleurs, les pressions de l’Union européenne sur les droits de l’homme, la liberté de la presse ou le traitement des migrants créent des frictions récurrentes. Le Parlement européen a adopté plusieurs résolutions critiques à l’égard du Maroc — notamment après l’affaire des écoutes Pegasus et le scandale du Qatargate, qui a révélé des tentatives d’influence marocaine au sein des institutions européennes.
Ces tensions révèlent une vérité fondamentale : jouer sur plusieurs tableaux à la fois suppose d’accepter d’être critiqué par tous. Le Maroc est trop proche de Washington pour plaire à Moscou, trop lié à l’Europe pour être crédible aux yeux des non-alignés, et trop habile pour être totalement digne de confiance aux yeux de quiconque. C’est le prix de l’autonomie stratégique.
FAQ — Géopolitique et positionnement stratégique du Maroc
Pourquoi le Maroc est-il si important pour les grandes puissances ?
Sa position géographique au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, son poids économique croissant, son accès à l’Atlantique et sa stabilité politique relative en font un partenaire stratégique pour toute puissance cherchant à influencer l’Afrique du Nord et la région sahélienne.
Quelle est la position du Maroc sur la guerre en Ukraine ?
Le Maroc a adopté une posture de neutralité pragmatique. Il s’est abstenu lors de certains votes aux Nations unies tout en maintenant des relations économiques avec la Russie et une coopération sécuritaire et militaire avec ses partenaires occidentaux.
Comment le Maroc utilise-t-il le dossier saharien diplomatiquement ?
Rabat fait du Sahara occidental un axe central de sa diplomatie. L’approfondissement des relations bilatérales est souvent conditionné à une reconnaissance — explicite ou implicite — de sa position sur ce dossier, qui constitue un marqueur stratégique dans ses partenariats internationaux.
Le Maroc risque-t-il d’être déstabilisé par ces rivalités de puissances ?
Le risque existe, notamment dans le contexte des tensions persistantes avec l’Algérie et des rivalités internationales en Méditerranée et au Sahel. Toutefois, la doctrine d’équilibre et de diversification des alliances pratiquée par Rabat depuis plusieurs décennies lui confère une capacité d’adaptation diplomatique significative.